Princesse
et prince
Il était une fois, dans un royaume merveilleux aux pieds d’immenses
montagnes aux crêtes tranchantes et au bord d’un océan
tumultueux aux vagues humides, un magnifique palais où vivaient
un garçon d’écurie, Guillaume, une cuisinière,
Rosalie, un majordome, Gaspard, et , accessoirement, le Roi et sa fille,
la Princesse. Tous les occupants s’entendaient à merveille,
ce qui contribuait à l’harmonie et à la sérénité
qui régnaient généralement dans la demeure.
Les seuls moments où l’atmosphère se trouvait tendue
étaient les fins de mois, car le palais était immense,
son entretien très onéreux, et le Roi n’était
pas très riche, on pourrait même dire assez pauvre.
Pour tenter de résoudre ce problème, le Souverain avait
bien essayé de faire une kermesse, dont le bénéfice
lui reviendrait entièrement. La fête avait été
un vrai succès. Malheureusement, une fois les dépenses
soustraites de la recette totale, le bénéfice avait tout
juste pu servir à acheter de nouveaux rideaux pour le salon qui
ne possédait qu’une seule fenêtre, minuscule et perchée
très haut, en partie cachée par une armoire normande.
De plus, personne n’allait jamais au salon et, depuis, on en avait
perdu la clé.
Finalement, le Roi avait du se résoudre à congédier
plus des trois-quarts de ses domestiques, ne gardant que les plus fidèles,
qu’il connaissait depuis l’enfance : Gaspard et Rosalie,
ainsi que leur fils, Guillaume, qui avait grandi avec la Princesse.
Ces trois-là avaient bien du mérite de rester au palais,
car leur travail était phénoménal : la bâtisse
ne comportait pas moins de 1072 pièces, dont 637 chambres, 122
salles de bain, et quelques dizaines de salons, boudoirs, bureaux, ainsi,
évidemment, qu’une grande cuisine dans laquelle Rosalie
régnait en maîtresse incontestée. Cette dernière
cumulait également, en plus de son métier de cuisinière,
les fonctions de femme de ménage, femme de chambre, gouvernante,
décoratrice et couturière. Son mari, Gaspard, excellait
quant à lui dans son emploi de majordome-valet de pied-caviste-intendant-secrétaire-garde
du corps-précepteur. Guillaume, qui suivait les traces de ses
parents, était déjà, à dix-huit ans, garçon
d’écurie, jardinier, plombier, ramoneur, couvreur, et suivait
des cours de menuiserie dans l’espoir de consolider la charpente
du vieux château.
Le Roi, lui, ne servait à rien. Enfin, si : parfois il aidait
Rosalie à faire la vaisselle ou passait la serpillière
dans le grand hall de l’aile nord-sud-est-ouest. Mais rien de
plus, en fait. Ah ! Si ! C’était également lui qui
gouvernait l’immense empire d’Astragorilevtamoranie, dont
la population s’élevait à 800 475,8 habitants, dont
15 012 chevaux, 50 473 vaches et 71 698,8 moutons (il manquait une patte
au dernier).
La princesse, qui répondait au doux prénom de Mélanie,
ou qui ne répondait pas si elle était de mauvaise humeur,
venait tout juste de finir ses études en Art de la Guerre, et
depuis la fin des cours, elle s’ennuyait ferme dans l’immense
palais de son père.
Les environs n’offrant aucune distraction, le Roi lui proposa
de partir en voyage, ce qui la fit sauter de joie au plafond (un lustre
en moins !) et la décida à préparer sa valise sur
le champ. Etant bien décidée à mettre en application
ce qu’elle avait appris pendant ses études, Mélanie
remplit sa malle de voyage d’une armure complète, d’une
épée, d’une arbalète, d’un revolver
à pistons et d’une fourchette. Elle se coucha ensuite de
bonne heure, décidée à partir dès l’aube,
à l’heure où blanchit la campagne.
Le lendemain matin, elle se leva de bonne humeur et descendit directement
à la cuisine où elle trouva un succulent et copieux petit
déjeuner préparé la veille au soir par Rosalie.
Quand elle poussa la porte de l’écurie, Guillaume l’attendait,
à côté de son cheval, Pantoufle, qu’il avait
sellé et préparé pour le départ.
- Tu vas me manquer, déclara-t-il à Mélanie après
l’avoir aidé à monter en selle.
- Toi aussi, répondit-elle, mais ne t’inquiète pas
: je ne pars que pour un mois, pas pour un an. Ce sera vite passé.
- Le problème, riposta son ami, c’est que, telle que je
te connais, cette durée peux te suffire pour que tu nous reviennes
en cinq ou six morceaux.
- Ce ne serait pas très joli, songea la princesse à haute
voix.
- Et surtout très peu pratique, ajouta Guillaume en souriant.
Mélanie éclata de rire, fit sortir sa monture de l’écurie
et partit sans se retourner, suivie d’un autre cheval qui portait
ses bagages.
Elle chevaucha pendant presque quinze jours sans rencontrer la moindre
personne ou voir la moindre chose intéressante. Elle logeait
pour la nuit dans de petites auberges de campagne qui ne présentaient
pas le moindre intérêt mais qui avait le mérite
de posséder des lits et des salles de bain (cette dernière
pièce était délimitée par quatre rideaux,
et le bain était en fait une cuvette posée à même
le sol), tous deux nécessaires lorsqu’on passait plus de
huit heures à cheval par jour.
La princesse commençait donc à s’ennuyer lorsqu’elle
apprit une nouvelle qui vint rompre la monotonie de son voyage : non
loin de là, un prince était retenu prisonnier par un terrible
dragon qui terrorisait la population aux alentours.
Mélanie n’hésita pas une seconde. Après un
violent « Hue, Pantoufle ! » qui eut pour effet de réveiller
son fidèle destrier, elle se dirigea vers l’endroit où
vivait le dragon. Il avait élu domicile dans un vieux château
abandonné où habitaient également une colonie de
chauve-souris, plusieurs familles de rats et un hamster tricolore.
Lorsque la princesse arriva devant la grille du château, elle
descendit de son cheval, l’attacha à un arbre qui passait
par là et déchargea Médor, le courageux animal
qui portait ses bagages pendant la journée. Il faut d’ailleurs
avouer qu’il avait bien du mérite de pouvoir suivre Pantoufle
; en effet, après mûre réflexion, Mélanie
s’était décidée à emmener, en plus
de son matériel de guerre, une bonne partie de sa garde-robe
princière. « Au cas où l’on m’inviterais
quelque part » avait-elle expliqué à Rosalie. Mais
avec ses 365 robes de brocart et de velours, ainsi que leurs parures,
ceintures et chapeaux, la princesse avait de quoi être invitée
pendant un an sans s’habiller deux fois de la même manière,
ce qui était tout de même un peu exagéré.
En tous cas, en ce moment, ce n’était pas d’une tenue
élégante dont elle avait besoin, mais d’une tenue
solide. Nom d’un dromadaire, un dragon ce n’est pas rien
tout de même ! Elle opta donc pour l’armure, qu’elle
enfila avec beaucoup de peine et de temps, beaucoup de temps. Quand
elle se trouva prête, un jour et une nuit étaient déjà
passés, et le Soleil se levait sur un beau matin.
- Tant mieux, s’exclama Mélanie, comme ça je n’aurai
pas besoin d’utiliser les superbes jumelles de visions nocturne
à rayons infrarouges que je ne possède d’ailleurs
pas.
Et sur ces mots, elle pénétra dans le château, son
revolver et son arbalète à la main, son épée
à ses côtés et sa fourchette dans la poche arrière
de son armure.
La première chose qu’elle remarqua dans la cour du château
fut un énorme hamster tricolore qui croquait une énorme
salade unicolore (verte, pour être précise). Mélanie
passa à côté de lui en souriant et en observant
la façon dont il dévorait les feuilles (4,6 par 4,6).
Quand elle se concentra de nouveau sur son but et se remit en marche
vers le fond de la cour, elle renifla une odeur nauséabonde qui
flottait dans l’air tout autour d’elle. Presque aussitôt,
au détour d’un mur, ou d’un escalier peut-être,
mais cela n’a aucune importance, Mélanie aperçut
le dragon. Il était gigantesque, au moins vingt mètres
de hauteur, ou plutôt dix mètres, ou peut-être cinq…
enfin bref, il était gigantesque.
L’épée et l’arbalète paraissaient ridiculement
petites face à ce monstre, mais malgré cela la princesse
n’hésita pas à s’en servir. Cela ne servit
pas à grand chose. Les flèches rebondissaient sur ses
écailles et il ne semblait pas sentir les coups d’épée
que Mélanie lui envoyait dans les pattes et entre les côtes.
Il ouvrit en grand sa gueule rouge sang où brillaient plusieurs
rangées de dents brillantes et acérées. Visiblement,
il s’apprêtait à ne faire qu’une bouchée
de la princesse, laquelle constituait sûrement un amuse-gueule
imprévu mais bienvenu.
Mélanie, malgré tout son courage, ne put s’empêcher
de reculer de quelques pas. Le dragon la suivit, faisant trembler le
sol à chaque enjambée. Il penchait déjà
la tête vers la princesse et se préparait à l’attraper
de ses crocs pointus lorsque, soudain, il tomba à la renverse
et s’étala de tout son long dans la cour du château.
Mélanie se ressaisit plus rapidement que lui, et, saisissant
son revolver à pistons, elle courut vers la tête du monstre
et tira juste entre les deux yeux. Le dragon la regarda, surpris. Puis,
il se rendit compte qu’il était touché et le dit
à la princesse :
- Argh, je suis touché.
Puis, il se leva, serra la main d’une Mélanie éberluée
et s’envola vers un horizon lointain.
La princesse était à peine remise de sa surprise lorsqu’elle
aperçut le hamster tricolore qui avançait, cahin-caha,
à travers la cour. Il avait l’air un peu sonné,
mais rien d’étonnant à cela : c’était
sur lui que le dragon avait trébuché alors qu’il
s’apprêtait à dévorer Mélanie. Celle-ci
observa la pauvre bête quelques instants mais secoua vite la tête
et dit tout haut :
- Bon, ce n’est pas tout de vaincre un dragon, mais j’ai
aussi un prince à sauver, moi.
Elle se dirigea donc vers l’escalier qui menait au donjon. Quand
elle parvint au sommet de la tour, c’est-à-dire là
où s’arrêtait l’escalier, elle se retrouva
face à une porte et y frappa quelques coups.
- Hou hou, il y a quelqu’un ? appela-t-elle. Je suis venue vous
délivrer !
La réponse ne tarda guère.
- Entrez, c’est ouvert, dit une voix tranquille.
Mélanie, surprise par le ton paisible du prisonnier, poussa la
porte et se retrouva sur le seuil de la « cellule » du prince.
Il s’agissait en fait d’une vaste pièce, entièrement
décorée de tapisseries, tentures, bibelots, etc., et meublée
d’un lit, d’une armoire à glace, d’une baignoire
en partie cachée par un paravent et d’une table sur laquelle
était perchée un petit réchaud.
Assis, sur un fauteuil (ah oui, il y avait aussi un fauteuil), le prince
dévisageait Mélanie de la tête aux pieds, visiblement
surpris par la tenue de la jeune fille : une véritable armure
de chevalier. Réciproquement, la princesse s’étonnait
du fait que le jeune homme portât une robe de chambre jaune canari
et un béret basque.
- Je suis venue vous sauver, répéta Mélanie en
tendant la main vers le prisonnier. J’ai vaincu le dragon, vous
pouvez à présent sortir de ce vieux château. Vous
ne me remerciez pas ?
- Si, si, répondit distraitement le prince en regardant par la
fenêtre, mais savez-vous qu’il est déjà midi
? Je meurs de faim. Asseyez-vous, je vous en prie, dit-il en lui désignant
une chaise, dans quelques minutes je suis à vous, le temps de
faire cuire le rôti, de dorer les pommes de terres, de fouetter
la crème du gâteau, de couper les fraises, de préparer
la sauce, de laver la vaisselle et de mettre la table…
Mélanie se laissa tomber sur un siège, produisant de ce
fait un bruit de vieilles casseroles entrechoquées. Puis elle
observa le prince avec intérêt. Celui-ci n’avait
pas l’air d’être un fin cuisinier, ni un cuisinier
tout court d’ailleurs (ni un fin non plus).
Il était en train d’allumer le réchaud, après
avoir mis le rôti dans une casserole, et il racontait sa captivité
(pas vraiment captivante) à la princesse.
- Ah là là, si vous saviez comme j’ai pu m’ennuyer
au début. C’était terrible ! Je ne savais pas quoi
faire de mes dix doigts. Il faut dire aussi que je ne savais rien faire
du tout. C’est vrai quoi ! Je suis prince après tout. Mais
bon, heureusement, le dragon était là…
- Heureusement ?
- Ben, oui, heureusement, sinon je me serais encore plus horriblement
ennuyé, vous comprenez ?
- Oui, oui, répondit Mélanie, peu convaincue par la logique
du prince.
- En tous cas, ce dragon… cette dragonne plutôt, car elle
s’appelle Lucie, savez-vous ? Que disais-je ? Ah ! Oui, bien sûr,
cette dragonne donc… toute rose, avec ses pois verts et ses tours
de magie ratés, elle était plutôt distrayante, en
fait son rêve aurait été de faire du cirque, ou
un one dragonne show, vous voyez, mais la vie ne lui en a malheureusement
pas offert la possibilité… patati patata… m’a
appris la broderie et j’adore ça…blabla blabla…
et alors, elle m’a dit que… patata et patati… Hi Hi
Hi… vous vous rendez compte ?
- Hum, Hum, répondit la princesse qui tentait de réprimer
ses bâillements. Elle somnolait déjà, bercée
par les propos totalement inintéressants que le prince débitait
à grande allure sans s’apercevoir quo son interlocutrice
n’en écoutait pas un mot.
Ce fut la soudaine odeur de brûlé qui s’échappait
de la casserole qui la réveilla totalement. Le prince, qui ne
s’était aperçu de rien, allait continuer son interminable
monologue lorsque Mélanie bondit vers le réchaud et sortit
de la casserole le pauvre rôti à l’agonie, plus noir
que vif.
A ce moment de l’histoire, la princesse était déjà
sérieusement énervée par le comportement du prince.
Mais comme elle était affamée, elle se décida à
n’en rien laisser paraître et s’assit à la
table, devant la tranche de rôti qui lui était destinée,
sortant pour l’occasion sa fourchette, qu’elle avait promené
avec elle jusque là. Malheureusement, son séjour dans
la poche de l’armure de Mélanie n’avait pas tellement
réussi à l’objet : il lui manquait une dent et son
manche était sérieusement tordu.
Voyant cela, le prince s’esclaffa et dit à son invitée
:
- N’a-t-on pas idée de faire la guerre avec une fourchette,
hi hi hi, c’est ridicule.
Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.
Mélanie se leva de son siège, le visage rouge brique.
Elle sembla tout d’abord se maîtriser, mais, devant la figure
hilare du prince, sa volonté faiblit pour finalement disparaître.
Elle explosa littéralement, criant au prince des choses qu’il
ne vaut mieux pas répéter ici. Ce dernier comprit vaguement
qu’elle se promettait de ne plus jamais voler au secours de qui
que ce soit et qu’elle rentrait immédiatement chez elle.
Et c’est ce qu’elle fit. Sortant du palais en courant, elle
bondit sur son cheval qui partit aussitôt au triple galop, malgré
le poids de l’armure de sa cavalière.
Rentrée au palais , elle déclara à son père
que son goût pour les voyages était sûrement passé
définitivement. Le roi, ravi du retour de sa fille, ne lui demanda
pas la raison de ce brusque changement d’opinion. Il la découvrit
par lui-même lorsque, quelques jours plus tard, il entra dans
la chambre de Mélanie de bon matin avec un grand sourire aux
lèvres.
- Ma fille, tu ne devinera jamais ce qui nous arrive !
- Non, je ne pense pas, mais ce n’est pas grave car je vois bien
que tu meurs d’envie de me le d…
- Je viens de recevoir une lettre de notre puissant voisin, la coupa
son père, confirmant ce qu’elle s’apprêtait
à dire. Il a décidé de nous offrir une bonne partie
de son immense trésor en remerciement de ton courage et de ta
bravoure lorsque tu as délivré son fils unique des griffes
d’un affreux dragon. Nous allons être riches ! C’est
magnifique ! Le prince a tenu à nous apporter lui-même
les richesses offertes par son père, et d’après
la lettre, il ne devrait plus tarder…
- Quoi ? rugit Mélanie, mais quelle horreur !
Sur ces mots, elle bondit hors de son lit, s’habilla en quelques
secondes, et, devant un père éberlué, fila aux
écuries de toute la vitesse de ses grandes jambes.
- Guillaume, hurla-t-elle dans les oreilles de son ami, il faut que
je parte immédiatement, c’est une question de vie ou de
mort.
- Si tu le dis… Je selle quel cheval ?
- Tu en selles deux, tu viens avec moi. Pas question de partir seule…
au cas où je devrais sauver quelqu’un d’autre, il
faudra que tu le protège de mon caractère !
Et ils
se sauvèrent tous les deux du palais.
Fin.