Par
Nivesse Christiane
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Pernelle
au pays du monstre bleu
(2/2)
Au détour d’une galerie, toujours encombrée des
bestioles affairées, elle rencontra une bête qui ressemblait
à un ballon de Jeu au Pied. Sauf que ce « ballon »
était monté sur de courtes pattes griffues, était
vert, poilu, avec trois gros yeux noirs globuleux, un groin rosâtre
et une large bouche baveuse, aux longues dents jaunes et très
pointues qui broyait toutes les créatures de la mousse que ses
griffes interceptaient, tout en émettant des petits « chrams,
chrams » de satisfaction. Elle se pétrifia d’horreur,
un Chrams ! Agressifs quand ils étaient affamés, ils pouvaient
attaquer un enfant et le dévorer en moins de temps qu’il
ne glousse ses horribles « chrams » ! Il fallait qu’elle
prenne une décision, vite ! Son cœur battait si fort qu’elle
crut un instant que le Chrams l’avait entendu et qu’il allait
se jeter sur elle ! Mais, ce dernier tout attentif qu’il était
à son repas, ne leva même pas un de ses horribles yeux
vers elle. Elle souffla doucement et essaya de réfléchir
posément. Quelle solution avait-elle ? Trois en fait, repartir
d’où elle venait, rester plantée là en attendant
qu’il ait fini de se goinfrer et qu’il dégage pour
aller faire sa sieste, où avancer coûte que coûte.
Repartir, voulait dire abandonner Sasha, elle n’avait pas fait
tout ce chemin pour en arriver là ! Attendre qu’il s’en
aille, vu l’appétit de ce glouton cela risquait de prendre
des heures, et, même en admettant qu’elle ait assez de patience
(ce qui n’était pas vraiment son fort !), qu’est-ce
qui lui disait qu’il n’allait pas s’affaler sur place
et continuer à lui bloquer le passage ! Il ne lui restait plus
que la troisième solution, avancer ! Elle Bloqua sa respiration
et, pas à pas, se rapprocha du Chrams, qui ne sembla pas se préoccuper
de l’intruse. Le cœur lui assourdissant les oreilles, les
mains moites, le ventre tordu de douleur, elle finit par passer à
côté lui, sans qu’il ne bouge ! Il se contenta de
la suivre d’un de ses yeux torve, tout en continuant à
engloutir la population de la mousse, qui s’obstinait à
poursuivre leurs petites affaires, malgré l’hécatombe
que le Chrams provoquait dans leurs rangs !
Pernelle s’éloigna précipitamment, avec de fréquents
coups d’œils par-dessus son épaule ! Quand elle en
fut suffisamment éloignée, elle put s’arrêter
enfin pour reprendre souffle. Puis elle reprit son chemin, déterminée,
mais inquiète de faire d’autre mauvaise rencontre !
A sa plus grande satisfaction, petites bêtes et créatures
en tout genre se raréfièrent pendant une marche qui lui
parut bientôt interminable ! Alors qu’elle commençait
à se lasser sérieusement, les parois et le sol se recouvrirent
de fleurettes luminescentes, qui rendirent inutiles sa stalactite. Elle
la posa sur un gros caillou en forme de nid, en se disant que c’était
un bon endroit pour la récupérer sans peine, au retour
! Un doux ruissellement la guida jusque dans un endroit, qui s’ouvrit
sur ce qui ressemblait plus à un jardin merveilleux qu'à
une grotte souterraine ! Il y avait même des arbres, des arbres
gigantesques d’où pendaient d’étranges fruits,
énormes ! Elle s’approcha de l’un d’eux et
le toucha du bout des doigts. C’était duveteux et un peu
collant… Quelque chose bougea à l’intérieur,
elle bondit en arrière. Ce faisant, elle se plaça entre
le fruit et la lumière et entrevit ce qui y étaient enfermé
: un enfant ! Tous les fruits de cette forêt, qui lui parut soudain
beaucoup moins merveilleuse et nettement plus maléfique, étaient
des sacs qui contenaient des enfants, qui paraissaient dormir ! Le souffle
coupé par la terrible vision d’horreur, elle mit un grand
moment à reprendre son sang froid et faire ce que sa témérité
naturelle lui conseilla de faire : libérer les malheureux prisonniers,
vite avant que le Monstre Bleu n’arrive ! Elle se rua sur le plus
proche et essaya d’entamer la coque, qui s’avéra
trop dure. Elle chercha autour d’elle un objet pointu qui aurait
pu faire l’affaire, mais il n’y avait rien sur le sol moussu,
pas même un petit caillou à présent ! Dépitée,
elle secoua vivement la poche en se disant que peut-être elle
allait se détacher d’elle-même et tomber ! Mais cela
ne fit que provoquer des mouvements effrénés de la part
du pauvre enfant. Alors elle mit ses mains en cornet autour de sa bouche,
les plaqua contre la paroi et hurla :
« Je vais t’aider à sortir, essayes de bouger le
plus possible…
- Mais qu’est-ce que tu fais ! tonitrua une énorme voix,
qui la fit sauter en l’air.
Elle se recroquevilla devant l’aspect du Monstre Bleu qui lui
faisait face. Car, il ne pouvait s’agir que de lui ! D’abord
il était Bleu, même ses vêtements, ensuite il était
énorme, gigantesque, avec six bras, une immense bouche aux grandes
dents blanches, un seul œil doré au milieu du front et des
cheveux qui s’agitaient dans tous les sens, comme des serpents
vivants ! Le géant inclina plusieurs fois la tête sur le
côté, se baissa pour la regarder de plus près et
murmura, ce qui pour ses oreilles à elle était encore
trop fort :
- Je te reconnais, toi ! Tu devrais être dans l’un de mes
arbres à rêves !
Pernelle prit son courage à deux mains et croassa quelque chose
d’inaudible, ce qui lui fit froncer son unique sourcil :
- Quoi ?
Elle avala péniblement sa salive, inspira profondément
et réussit à articuler, d’une toute petite voix
:
- Il y a eu une erreur, vous avez pris mon amie Sasha à ma place.
- Une erreur, dis-tu ? Voilà qui expliquerait bien des choses…
Je m’étonnais aussi que cette enfant ne cesse de pleurnicher,
ce n’était pas normal ! Viens, il faut la rendre à
son entourage, il n’est pas bon qu’elle souffre ! Je vais
te porter, nous irons plus vite qu’avec tes minuscules jambes
! »
Rassurée par les propos du géant, elle se laissa soulever
délicatement pour s’installer sur l’une de ses larges
épaules. Quand il se redressa, elle faillit perdre l’équilibre
et chercha à s’accrocher à sa chevelure qui se déroba
! Amusée, elle joua un instant avec cette curiosité, avant
de s’intéresser à ce qui l’entourait. C’était
encore plus immense que ce qu’elle avait cru ! La « forêt
» et ses « fruits » s’étendait à
perte vue, pourtant le géant semblait savoir exactement où
il allait !
« Vous faites comment pour vous y retrouver ? demanda-t-elle fascinée.
- Quand on vit depuis une éternité dans un endroit, aussi
immense qu’il puisse être, on finit par en connaître
tous les recoins ! répondit-il doucement, un peu triste.
Elle entendit les sanglots de Sasha avant de voir d’où
ils provenaient.
- Mais pourquoi…
Elle hésita à poser la question, de peur de provoquer
sa colère, mais, comme elle était intrépide et
peut-être un peu trop inconsciente, elle continua :
- Pourquoi vous volez les enfants, les enfermez dans ces sacs, les faites
dormir…
Il stoppa net et l’attrapa dans l’une de ses grosses mains.
Elle hurla, certaine que sa dernière heure était arrivée,
au lieu de cela, elle se retrouva face à l’œil du
Monstre, qui ne trahissait qu’une intense stupéfaction.
Elle se tut immédiatement et il demanda :
- Explique-moi qui a pu te mettre cette sotte idée en tête,
que je volais les enfants ?
- Mais tout le monde ! Enfin, les adultes…
- Les adultes, c’est évident ! ! ! » Il soupira,
agacé, puis la replaça sur son épaule avant de
se remettre en marche, d’un pas pressé. Malgré les
milliers de questions qui se bousculaient dans sa tête, elle se
garda bien d’ouvrir, une nouvelle fois, la bouche !
Le Monstre Bleu déposa sa petite charge sur le sol avant d’entreprendre
de détacher le sac qui contenait Sasha. Sitôt hors de son
cocon, celle-ci se réveilla illico et Pernelle se jeta sur elle
en la serrant si fort qu’elle protesta :
« Demoiselle, tu m’étouffes !
Elle découvrit alors le géant, ouvrit la bouche pour hurler
mais Pernelle la bâillonna de ses deux mains en chuchotant :
- Ne cris pas ! Bien sûr que c’est le Monstre Bleu et qu’il
est plutôt effrayant, mais il n’est pas méchant,
enfin je crois ! De plus, il a compris qu’il a fait une erreur
en t’emportant à ma place, mais maintenant c’est
fini, tu vas retourner chez toi.
Horrifiée et incrédule Sasha balbutia :
- Mais… mais…
Pernelle se tourna vers le Monstre et cria :
- Dite-lui monsieur le Monstre Bleu, qu’elle va partir d’ici
!
- Il m’est difficile d’admettre que je me suis trompé,
pourtant c’est vrai ! Maintenant, tout va reprendre sa place et
la tienne est auprès de ta famille !
Il tendit une main vers Sasha, qui recula vivement en s’écriant
épouvantée :
- Ca veut dire que vous allez garder Demoiselle Pernelle ?
- C’est ce qui était prévu.
Elle se prit le visage dans les mains et sanglota :
- Pourquoi vous faites ça ?
Le géant fronça son sourcil et Pernelle intervint :
- Heu ! Je ne crois pas trop qu’il aime cette question là,
Sasha !
Le Monstre Bleu soupira bruyamment, s’assit en face des deux petites
filles et dit d’un ton extrêmement las :
- Il semblerait que l’on vous ait mis en tête, des stupidités
aussi énorme que moi ! Sachez, petites filles, que je n’ai
jamais volé d’enfant, jamais ! Tous ceux qui viennent à
moi, le font de leur plein gré !
Pernelle se rebiffa :
- Hé, c’est pas vrai ! Je ne vous avais rien demandé,
moi et pourtant vous m’avez envoyé votre lumière
magique ! Je ne savais même pas que vous existiez, vraiment je
veux dire !
- Bien sûr que tu croyais en moi, sinon tu ne serais pas là
! Et tu m’as appelé, c’est certain, sinon mon papillon
de lumière ne t’aurait jamais trouvé et ramené…
Enfin, quoique ce n’est pas toi qui est venu, finalement…
Tu veux savoir pourquoi tu as voulu te perdre dans un monde de rêves
sans fin ? Parce que tes parents ne s’intéressent plus
à toi depuis que ton frère est né. Que tu es une
insupportable gamine qui les énerve tout le temps et que s’ils
se disputent souvent, c’est de ta faute ! Maintenant, il y a cette
Grande Cérémonie où ils vont annoncer leur divorce
et tu es responsable, comme toujours, de ce gâchis ! C’est
pourquoi tu as décidé de ne plus les importuner et pour
ça tu as renoncé à l’autre réalité
!
Assommée par l’énoncé d’une chose qu’elle
n’aurait jamais avoué de son plein gré, Pernelle
s’était mise à pleurer au fur et à mesure
que la vérité sortait de la bouche du géant, tandis
que Sasha, elle, en était restée bouche bée. Mais
soudain, alors que Demoiselle ne parvenait pas à se reprendre,
la douce la timide Sasha s’exclama avec colère :
- Non, monsieur le Monstre, Pernelle n’est pas comme vous dites
! Bien sûr, qu’elle fait souvent des bêtises, mais
elle est quand même gentille ! Elle est venue jusqu’ici
pour me chercher…
- Peut-être bien, mais c’est de sa faute si tu y es ! argumenta
le monstre.
Là, elle ne sut que répondre et Pernelle dit, entre deux
sanglots :
- Je suis responsable de tout ce qui arrive et bientôt mes parents…
Ils vont divorcer et comme je suis méchante aucun d’eux
ne voudra de moi !
Sasha fronça les sourcils, mit les mains sur les hanches et annonça
sèchement :
- Princesse, tu es la plus grande sotte du royaume !
Stupéfiée par une audace dont elle ne l’aurait jamais
cru capable, Pernelle resta sans broncher pendant que son amie continuait,
furibonde :
- Tu sais de quoi tu es coupable ? De ne faire jamais attention à
rien ! Parce que, si tu avais écouté, tu saurais que cette
Cérémonie, dont on nous rabâche les oreilles depuis
des mois, ce n’est pas une annonce de divorce mais les résultats
de l’Election ! Maîtresse nous a tout expliqué, mais
toi, bien entendu, tu n’as pas écouté, comme d’habitude
!
- L’Election ?
- Exactement !
- Ca alors !
- Tu peux le dire !
- Ils ne vont pas divorcer ?
- Non, grosse bête ! Mais si tu continues à n’en
faire qu’à ta tête, ils vont finir par t’envoyer
étudier à l’autre bout du royaume !
- C’est tout ce que je mérite…
- Ouais !
- hé, tu pourrais me contredire !
- Jamais je ne contredirai ma Demoiselle, même si elle dit qu’elle
est stupide ! ironisa Sasha en mimant une petite courbette.
- Dis donc, j’ai pas dit ça !
- Si.
- Non.
- Si.
Pernelle fit une grimace, qui se voulait menaçante et le Monstre
Bleu éclata d’un rire tonitruant, qui contamina bientôt
les deux gamines. Quand ils se calmèrent le géant déclara
:
- Allez, il est temps de partir.
- Tu ne me gardes plus ? demanda Pernelle avec espoir.
- Regarde autour de toi… Tous ces enfants sont là parce
qu’ils ont jugé, à un moment ou à un autre
et à tort ou à raison, que leur vie était misérable.
Ici, dans leur cocon douillet où nul mal ne peut les atteindre,
ils rêvent à un monde différent. Un monde parfait
qui ne les fait pas souffrir, un monde où ils sont aimés,
choyés, dorlotés, encore et encore, pour l’éternité.
- Mais quand ils deviennent adultes, comment ils font, ils sortent et
ils s’en vont ?
Il se gratta le menton, perplexe :
- Adulte ? Aucun d’eux ne devient, ni n’est jamais devenu
adulte ! Ils sont dans leur monde imaginaire, celui qui les rend heureux,
et ce monde là n’est fait que pour les enfants !
- Alors je n’ai rien à faire dans un de tes sacs ! Parce
que moi je veux devenir une adulte et me marier avec un homme que j’aimerai
très fort, et avoir une petite fille que j’embrasserai
beaucoup pour qu’elle sache que je l’aime aussi très
fort !
- Et si c’est un garçon ?
- Les garçons c’est plus embêtant, mais si c’est
mon garçon à moi alors je l’aimerai aussi très
fort !
- Et si après tu as un autre bébé ?
- Je ne crois pas que j’en aurai un autre…
- Mais si ton mari, que tu aimes très fort, a envi d’avoir
un autre bébé ?
- Bon, alors il y en aura un autre, que j’aimerai tout autant.
Et pleins d’autres, s’il le faut, parce qu’il y aura
assez d’amour en moi pour tout le monde !
Il y eut un bref silence, puis elle reprit, un peu tristement :
- Mes parents ne m’aiment peut-être pas autant qu’ils
aiment mon frère, mais moi j’ai Nounou. Je sais, qu’elle,
elle m’aime et que si je partais dans un de ces rêves idiots
d’où on ne se réveille jamais, elle aurait trop
de peine !
- Tu as de la chance d’avoir réalisé que tu n’étais
pas seule au monde !
- Je suis fatiguée… marmonna Sasha qui bâilla puis
s’allongea sur la mousse épaisse pour s’endormir
aussitôt. » Pernelle tenta de résister à la
vague qui l’emportait doucement vers les rivages de l’Autre
Réalité, il y avait encore tant de chose qu’elle
aurait aimé connaître de lui…
«
Réveille-toi, ma douce ! chantonnait Nounou, tout en lui caressant
tendrement le visage.
- Je suis revenue !
- Bien sûr que tu es revenue ma chérie… Tu étais
partie loin, dis-moi ?
- Oh oui ! D’abord j’ai été voir la Gardienne
des Contes. Tu sais, sa maison elle est pleine de livres, en désordre
! Elle a appelé l’Oiseau Légende, qu’est-ce
qu’il est beau, avec plein de couleurs ! Je suis monté
sur son dos et il m’a emmenée au Pays Magique ! Je suis
entrée dans une grotte toute noire, mais j’ai trouvé
une sorte de bâton lumière. Par terre, sur la mousse, il
y avait des tas de petites bêtes qui grouillaient partout en portant
des trucs, des tas de trucs ! Il y avait aussi des yeux rouges dans
les murs, mais j’ai pas cherché à savoir à
qui il appartenaient, ça non ! Et puis j’ai rencontré
un Chrams… Ce qu’il était laid, dégouttant
et affamé, il dévorait les bestioles qui couraient partout
! J’ai eu très peur mais j’ai réussi à
passer et après, je suis arrivée dans une grande forêt
toute lumineuse où il y avait de grands arbres où étaient
accrochés des sacs avec des enfants qui ne veulent pas se réveiller
! C’est là que j’ai rencontré le Monstre Bleu
et tu sais quoi, il n’est pas du tout méchant ! Il a délivré
Sasha, parce qu’il s’était trompé, et que
c’était moi qui aurait dû être dans le sac
! Mais, je lui ai dit que je ne voulais pas dormir pour toujours alors
je suis revenue !
- Bien, bien, bien… Maintenant, il vaudrait mieux songer à
t’habiller, sinon je vais me faire gronder !
Devant l’amusement sceptique de Nounou, Pernelle se tut et se
laissa habiller, puis coiffer.
- Aie !
- Si tu ne gigotais pas comme un ver des sables, ce ne serait pas arrivé
! grommela Nounou, en torsadant les longs cheveux en une épaisse
natte qu’elle remonta sur le haut du crâne.
- Je dois aller voir Sasha !
- Ma petite chérie, on ne l’a pas encore retrouvée
!
Un monde d’incompréhension s’inscrivit dans les yeux
de Pernelle, qui balbutia :
- Ce… Ce n’est pas possible…, il avait dit…
Si je suis revenue, Sacha doit être revenue aussi, forcément
!
La porte s’ouvrit et Commandant entra, avec un grand sourire sur
ses lèvres minces :
- Sasha est saine et sauve, Demoiselle !
- Je le savais !
- Ah bon ?
- Mais oui, le Monstre Bleu me l’avait dit !
Commandant fronça les sourcils, inquiet, et Nounou intervint,
autant pour le rassurer que de tempérer l’enthousiasme
de la petite fille :
- D’accord mon ange, il est venu dans tes rêves et c’était
bien gentil de sa part ! A présent, laisse-moi finir de te préparer
et tu pourras aller la retrouver, si c’est possible !
Elle interrogea Commandant du regard, qui agréa :
- Il n’y a pas de problème.
- Où était-elle pendant tout ce temps ? l’interrogea
Nounou, en laçant péniblement les chaussures de Pernelle,
qui sautillait sur place.
- Dans un trou bien dissimulé par la végétation.
Elle a dû y tomber après s’être dégagée
des rosiers, une fois Princesse partie. Le plus curieux, c’est
la navrante inefficacité de nos détecteurs dans cette
affaire !
Nounou eut un petit hochement de la tête et soupira :
- Le principal, c’est qu’elle aille bien !
- C’est vrai ! Même si ses dires sont confus sur la façon
dont elle s’est tirée de ce mauvais pas ! Docteur pense
que le trouble est passager et qu’il n’est pas nécessaire
de l’hospitaliser.
- Dis, je peux y aller maintenant ? supplia Pernelle.
Nounou l’inspecta une dernière fois, approuva ce qu’elle
voyait d’un mouvement de la tête et déclara :
- D’accord, mais je t’accompagne ! Il n’est plus question
que je te quitte, nous avons eu notre content d’émotion
pour la journée !
- Je repasse par la salle de Surveillance et vous retrouve au Grand
Jardin ! lança Commandant. »
Elles marchaient dignement au travers des grandes salles du palais désert,
quand Pernelle demanda :
« Nounou, tu ne vas pas te fâcher si je te demande quelque
chose que je suis censé avoir apprise avec Maîtresse ?
- Ma petite, ton peu d’attention pour les leçons est de
notoriété publique ! Je sais combien il t’est difficile
d’être attentive à ce que l’on cherche à
t’inculquer. Non que tu ne sois intelligente, loin de là
! C’est simplement que le système d’éducation,
tel qu’il est conçu dans le royaume, ne t’est pas
adapté. Ce qui n’excuse en rien ton manque total de collaboration,
car bien d’autres enfants sont dans ton cas et s’en sortent,
tant bien que mal !
- Je vais faire un effort, c’est promis ! Parce que si j’avais
écouté Maîtresse, un peu, j’aurai su ce que
c’est que l’Election.
- Exactement.
- Et, euh…, c’est quoi l’Election ?
- C’est ce qui permet au peuple de se donner un Roi.
- Mais, il en a déjà un !
- Allons, tu sais bien qu’il n’a été élu
que pour dix ans et que son mandat est arrivé à échéance.
- Mais non, moi je croyais que papa avait toujours été
Roi !
- Quelle idée étrange ! On ne peut pas naître à
la tête d’un pays ! Comment connaîtrait-on ses capacités
à gouverner ? Il serait des plus stupides de confier le pouvoir
à un incapable, simplement parce qu’il est né Roi
! C’est bien plus raisonnable que le peuple le choisisse ! Le
Roi est élu pour dix ans, mais si quelque chose ne va pas, à
tout moment du règne, les gouverneurs des provinces peuvent demander
des élections facultatives. Cela est arrivé par le passé,
mais jamais depuis le couronnement de ton père ! Il a été
un Roi exemplaire, malgré sa jeunesse lors de son intronisation.
Il a toujours réussi à veiller au bien être du royaume
et au bonheur de ses sujets, tout en faisant bien attention à
ce que des gens, souvent dans le voisinage de la cour, égoïstes
et vaniteux ne ruinent ses efforts. Cela lui a demandé une somme
énorme de travail ! Et à présent, le peuple doit
lui renouveler son mandat ou élire quelqu’un d’autre
!
- Et s’il est élu, ça voudra dire qu’il a
été un bon Roi, commenta la petite fille.
- Oui, et tu comprends maintenant pourquoi, depuis quelques temps, tout
le monde est aussi… nerveux !
- Et moi, j’ai pas arrangé les choses avec mes bêtises…
- « Je n’ai pas… », corrigea instinctivement
Nounou avant d’enchaîner d’un air réprobateur,
c’est certain ! Pourtant, je me demande parfois si la raison d’état
excuse tout… »
Le brouhaha empêcha Pernelle de poser d’autre question.
De toutes les manières, elle les oublia bien vite en voyant arriver
Sasha, entourée de ses parents qui ne la quittaient pas d’une
semelle ! Elle aurait bien voulu rejoindre son ami, mais le protocole
exigeait que la Princesse soit au côté de ses parents.
Et donc, Pernelle s’assit sur le petit tabouret posé au
pied du siège d’honneur de Reine, lui-même auprès
du trône de Roi. Elle étala gracieusement sa robe de dentelle
blanche parée de perles multicolores et se tourna légèrement
pour guetter l’approbation de son père, qui, pour ce geste
élégant qui lui faisait honneur, lui dédia un sourire
qui lui fit chaud au coeur. Elle reporta le regard vers sa mère,
mais la moue réprobatrice de celle-ci envers la robe, que Nounou
avait dû se résoudre à lui mettre en dernier recours,
lui fit s’envoler toute sa joie. C’est alors que les trompettes
lancèrent le début du décompte des voix et un épais
silence plana sur tout le pays.
Mais Pernelle ne s’intéressait plus à l’événement,
de toutes les façons, quoi qu’elle fasse, ses parents ne
seraient jamais contents ! Elle chercha dans la foule un visage ami,
et aperçu Sasha qui semblait aussi peu attentive qu’elle
! Les deux petites filles se dévisagèrent un instant avant
de partager un sourire complice. Et, dans la gravité et de l’instant
qui retenait toute l’attention des adultes, elles trompèrent
aisément leur vigilance pour se rapprocher l’une de l’autre.
Sasha raconta à son amie qu’elle avait mentie à
tout le monde parce que les adultes ne pourraient jamais croire dans
le Monstre Bleu ! Elle préférait qu’ils la pensent
sous le choc d’une chute, plutôt que complètement
folle ! Alors, Pernelle lui chuchota à l’oreille toute
son aventure, jusqu’à la rencontre avec le Monstre Bleu.
Et pendant que tous se congratulaient à l’annonce de la
nouvelle victoire de Roi, les deux enfants, elles, se juraient une amitié
éternelle. Elles se promirent aussi de ne jamais souhaiter aller
dormir dans la tanière de Monstre Bleu, même s’il
n’était pas méchant !
Fin.