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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Zenman

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La tentation de François

Le pentagramme sur le sol n'est pas parfait, mais cela devrait suffire. Reculant d'un pas, le démon apprécie d'un œil critique les symboles occultes qui entourent le dessin à la craie. Avec minutie, il se place au centre, lève ses mains et:
- Zut, c'est quoi déjà l'incantation ?

Pestant contre sa mémoire, il rejoint à grands pas la table occupant le fond de sa caverne.

La Californie, à plusieurs milliers de kilomètres de là.
Dans sa superbe villa contemporaine en bord de mer, le duc François de St André remue frénétiquement l'amoncellement de parchemins qui recouvre sa table design.
- Ventredieu, Où ai-je encore mis le parchemin du rite du culte secret de Solkar!
Le ton et le vocabulaire correspondent peu au personnage qui a plutôt l’allure d’un surfeur de série télévisée. Les yeux sont bleus, les cheveux blonds sont longs et la peau imberbe est brunie par le soleil. Sa tenue, un simple short, permet d'apprécier la musculature fine et homogène de son torse. Des étincelles bleuâtres courent sur sa main lorsque, de dépit, il frappe du poing sur la table.

Les pieds joints, au centre du pentagramme, le démon s'apprête à lancer l’incantation du sort de téléportation:
- Solie Lucifer gloria, transportatem ibid e...
- MEPHISTOPHÉLÈS !!
De surprise, il laisse tomber son beau trident sculpté de crânes.
- Ou.. Oui, maître?
- TU N'ES PAS ENCORE PARTI ?
- Je m'apprêtais à initier le sortilège de téléportation, Mon Seigneur.
- BOUGES-TOI, OU TU LE REGRETTERAS… ÂMEREMENT.
- Bien, Mon Seigneur.

De dessous la table monte un cri de triomphe:
- HA HA ! Te voilà enfin !
Brandissant comme un trophée le vieux parchemin poussiéreux, François se relève sans effort. Puis il rejoint son grand bureau de bois exotique et se laisse tomber dans son fauteuil de cuir noir. Posant délicatement le parchemin devant lui, il rapproche son ordinateur portable et, après quelques clics de souris, entreprend de recopier les vers alambiqués du Sortilège Ultime de l'Estrange Transmutation.

Les yeux fermés, Méphistophélès attend que le paysage cesse de bouger dans tous les sens. Encore que paysage soit un mot prétentieux pour décrire le kaléidoscope de couleurs et de formes qui l'entoure. C'est le deuxième inconvénient de la téléportation, juste après le fait de risquer de se rematérialiser à l'intérieur d'un mur. Quant au troisième:
POUF !
Le démon tousse à s'en décoller les poumons dans l'épaisse fumée rouge qui annonce son arrivée dans le monde des mortels. Maudit brouillard à l'odeur de soufre qui pique les yeux et la gorge, pense-t-il.

Le duc relève précipitamment la tête et contemple, interdit, le nuage rouge qui se dissipe au milieu de son bureau.
- PROSTERNES-TOI DEVANT MEPHISTOPHÉLÈS, MORTEL ! Dit le nuage.
- Euh, Méphis qui?
- MEPHISTOPHÉLÈS, LE TENTATEUR...
Alors que les dernières volutes de fumée disparaissent, la silhouette du démon se révèle. À part sa constitution chétive, il ressemble à s'y méprendre à une illustration tirée de la bible: pattes de bouc en guise de jambes, trident et cape rouge. Même la queue fourchue et les cornes répondent à l'appel. Le résultat final est trop lisse et parfait aux yeux de François. Il ressemble un peu à ces acteurs costumés d’Hollywood que croise parfois le magicien. L'expression étudiée de mystérieuse malveillance de l'apparition satanique cède la place à la perplexité quand il aperçoit François, pas terrifié pour un sou. Méphistophélès sort de sous sa cape un petit bloc-notes et en tourne rapidement les pages, en proie à un début de panique:
- Excusez-moi, mais vous êtes bien le duc François de St André, magicien?
- C'est exact.
- Pourtant, d'après mes infos, vous devriez avoir environ... trois cent ans.
- Si vous le dites. Pour autant que je sache, ce pourrait bien être le cas, je ne me souviens guère de mon âge. A vrai dire, je ne me rappelle pratiquement plus de près des trois-quarts de mon existence.
- Pas de chance...
- Oh, ce n'est pas si grave.
- Sans vous flatter, vous ne faites pas votre âge.
- Merci, ce n'est pas grand chose, vous savez, juste quelques potions de ma composition.
- Seulement des potions! A vous voir, on dirait que n'avez pas plus de vingt-cinq ans!
- Écoutez, sale petit fouineur, je suis magicien, d'accord. Mon apparence ne veut rien dire. Je puis en changer à volonté et ressembler à qui me sied.
- Ok ! Vous vexez pas, hein, c'était juste pour parler!
- ...
- ...
- Et si vous me disiez ce qui vous amènes?
- Ah oui! PROSTERNES—TOI DEVANT MÉPHISTOPHÉLÈS, MORTEL !
- Laissons tomber le protocole, voulez-vous? Vous êtes un... démon?
- JE SUIS... Pardon. Je suis Méphistophélès le tentateur. SATAN M'ENVOIE VERS TOI AFIN DE TE PROPOSER UN PACTE QUE TU NE PEUX REFUSER. Mais vous pouvez m'appeler Méphisto.
- Je comprends, mais pour ce que j'en sais, et j'en sais plutôt beaucoup, les démons, en tout cas les démons tels que vous, ça n'existe pas.
- Comment ça, ça n'existe pas?
- Eh bien, vous êtes, comment dire, un symbole, une allégorie, une personnification du mal et de la tentation. Les démons que j'ai affrontés jusqu'ici étaient plutôt des entités sans forme précise, errant sans but dans des dimensions sordides.
- Pourtant, je suis là, non?
Sans quitter Méphisto des yeux, le magicien se cale au fond de son fauteuil, les bras croisés.
- Oui, vous êtes là, effectivement... Ôtez-moi d'un doute, vous venez d'où?
- De l'Enfer, bien entendu.
- J'aurais dû le parier. Bien, j'imagine donc que votre pacte met en jeu mon âme contre...,voyons...,j'y suis: la connaissance universelle?
- Bingo! Vous êtes fort! Comment vous avez fait?
- Une intuition...
- Alors?
- Alors quoi ?
Le démon lève sa main, un petit nuage rouge apparaît, révélant un parchemin parcouru de lettres gothiques écarlates.
- Ce pacte, on le signe? Je vous rappelle qu'en échange, vous saurez tout ce qui a été su, ce qui se sait et ce qui se saura. Un magicien ne peut rêver d'un destin plus fantastique!
- Sans doute. Mais au risque de philosopher, je crois que tout savoir ne me rendra pas meilleur. C'est apprendre qui est important. La connaissance ne sert à rien, si je ne suis pas le chemin qui y mène.
- Alors là, c’est moi qui ne vous suis pas. Vous signez ou pas?
- Non.
- Ha...
- Euh, désolé.
- Vous en faites pas, c'est pas grave. C'est pas comme si je touchais une commission sur chaque pacte ou quelque chose comme ça. Je vous laisse un exemplaire du contrat, au cas où. Voilà, Voilà. Bon, ben, je crois que je vais vous laisser, maintenant. C'est pas tout ça, mais j'ai pas fini ma tournée, moi.

Le démon lève une nouvelle fois les mains et entame la litanie du sort de téléportation. Avant qu'il ne disparaisse, François se concentre pour relever la signature psychique de son visiteur.

POUF!

Le regard fixe, François regarde les volutes rouges tourbillonner au milieu de la pièce en pensant: Pourquoi ai-je voulu capter son empreinte psychique? Il avait peu de pouvoir, en tout cas pas assez pour être une menace. En même temps, je viens de voir devant moi une caricature de démon, quelque chose censée ne pas exister. Cela mérite que l'on s'y attarde, non?

Néanmoins, cela attendra. Le magicien referme son ordinateur et se dirige vers la baie vitrée donnant sur la plage. Sa planche de surf l'attend dehors, posée contre le mur blanc et surchauffé. Le sable est doux sous ses pieds, la brise iodée venant de l'océan chasse de son esprit toute pensée ne concernant pas directement le surf. Sans les voir, il passe à coté du groupe de jeunes filles qui vient bronzer précisément devant chez lui tous les jours. Les jolis minois le suivent du regard en soupirant tandis qu'il se dirige vers l'eau. A part François et ses admiratrices, il n'y a personne sur la plage. Ni dans l'eau. Cela promet d'être une belle session.

La douche est brûlante, infiniment agréable après la fraîcheur de l'eau. Deux heures de surf quotidiennes, c'est un minimum pour entretenir son récent corps d'athlète. Sans compter l’énorme plaisir qu’il prend à chevaucher les vagues. D’aussi loin qu’il se souvienne, aucune activité à part l’étude de la magie ne l’avait autant passionnée.

Le soleil se couche dans l'océan quand il revient dans son bureau. Le crépuscule inonde la pièce d’une lueur orangée. Le pacte, sur son bureau, est comme une plaque d'or pur sur laquelle on aurait gravé des lettres de sang. François regarde le contrat puis, avec un soupir de lassitude, la pile de parchemins qui attendent d’être traduits. Il se laisse tomber dans son fauteuil qui l’accueille avec un bruit mou. Fermant les yeux, il tente de retrouver la trace de la psyché du démon tentateur. Le regard intérieur du magicien balaie l’horizon métaphorique de cette partie de l’univers et perçoit la tête d’épingle brillante de la personnalité qu’il recherche au milieu de la lumineuse galaxie des psychismes humains anonymes. Sans effort, il « plonge » lire les pensées de sa cible.

Méphistophélès traîne les pieds pour rejoindre la salle du trône. Aller faire son rapport au Prince des Ténèbres n’est pas un sort enviable, particulièrement quand la journée n’a pas été bonne. Au cours de son trajet, il longe des fosses où s’entassent des suppliciés hagards, le regard vidé par la souffrance et la terreur. Il sont de toutes races, mélangés dans l’au-delà : nains, humains, elfes et quelques orcs. Des machines hérissées de pointes sont alignées le long des murs. Si certaines d’entre elles sont reconnaissables, d’autres évoquent des bancs de musculation sado-masochistes. L’air surchauffé est rempli des cris montant des fosses et des instruments de torture. Quelques démons aussi caricaturaux que Méphistophélès (assez peu nombreux eu égard à la foule des damnés) montent la garde ou actionnent en ricanant les leviers des machines à douleur.
- TE VOILÀ ENFIN !
Le démon sursaute et manque se prendre les pieds dans sa cape en se retournant quasi instantanément.
- Oui, maître. Je venais vous rendre visite pour vous faire part de nos progrès.
- COMME JE TE L’AVAIS ORDONNÉ…
- Oui. Voulez-vous que nous rejoignons votre trône ?
- NON. J’AIME RESTER ICI. DIS-MOI TOUT.
- Je n’ai eu beaucoup de succès concernant les pactes. En général, les mortels me rient au nez. Ils n’ont pas l’air de beaucoup croire en vous, maître. De plus ils semble qu’un grand nombre d’entre eux soient au courant des clauses abusives.
- STUPIDE ÉPOQUE MATÉRIALISTE !
- Oui, Seigneur. Il y a tout de même cette jeune fille, dit le démon en tendant un parchemin à son maître.
- QUE VEUT-ELLE ? LA CONNAISSANCE ?
- Non, elle veut devenir une star de la chanson grâce à Pop Académy 12.
- BON, ON VA LUI DONNER UNE VOIX D’OR ET UN CORPS DE RÊVE. MAIS, APRÈS AVOIR GAGNÉ SON RADIO CROCHET, ELLE FERA UN SEUL DISQUE ET RETOMBERA DANS L’ANONYMAT…
- Merveilleusement machiavélique, mon Seigneur.

Le magicien en a assez entendu. Avant de rejoindre son corps en Californie, il tente de sonder les âmes en peine qui entourent le duo maléfique. Peine perdue, les malheureux sont hermétiques et comme autistes dans leur désespoir. Seule certitude, ils sont tous morts récemment, pas plus d’un mois maximum.

François ouvre les yeux dans son fauteuil. Il ferme d’un doigt les volets de la baie vitrée –entièrement automatisés et télécommandés–, se lève avec lassitude et monte se coucher en prenant note d’avertir le lendemain les hautes instances de l’ONU spécialisées dans ce genre de problème.

Il n’est pas encore huit heures du matin quand François ouvre doucement les portes de la vieille armoire qu’il possède depuis bientôt deux cents ans. Il délaisse sa vieille cape et son chapeau totalement archaïques pour un pantalon de toile et une veste de photographe dont il a rempli les nombreuses poches. Cela va lui faire du bien de repartir sur le terrain, faire de la magie de combat, aller en Enfer…

Les cailloux roulent sous ses pieds tandis qu’il gravit les pentes d’un volcan qui doit être le Vésuve. En tout cas, son ordinateur de poche avec GPS l’affirme. C’est ici que la téléportation guidée par la psyché du démon conduit. Pour une raison inconnue, le duc n’avait pas pu arriver au bout de sa destination. Mais la personnalité qu’il recherche l’attire comme une balise.

L’ouverture cachée derrière le rocher n’était pas évidente à voir et encore moins à franchir. François évite l’entrée en force et préfère rester discret. Après seulement quelques mètres d’une galerie où il ne peut que ramper, le miroitement de l’air révèle à ses sens entraînés la présence d’un mur magique de faible intensité, pas plus de quinze ou vingt dan par m². C’est insuffisant pour empêcher le passage physique, mais il faut néanmoins au duc un effort de volonté significatif pour surpasser l’envie pressante de faire demi-tour au moment du franchissement. Tout être vivant inconscient de l’obstacle n’aurait pas pu continuer d’avancer. La galerie poursuit ensuite son chemin en pente douce vers l’intérieur du volcan.

Le magicien débouche à hauteur de plafond dans une gigantesque caverne totalement vide. Il se laisse tomber et flotte doucement vers le sol. Les proportions sont erronées, tout est trop grand par rapport à l’extérieur et François a en outre l’impression d’avoir rampé sur des dizaines de kilomètres. A priori, Satan –en tout cas ce qui en tient lieu ici– a crée une anomalie topologique dans la trame de l’univers pour installer son enfer dans un petit endroit, peut-être même une simple grotte. Voilà qui explique mes difficultés à venir ici, sans compter qu’il va me falloir marcher à partir de maintenant, se dit François. L’énergie nécessaire pour ce genre de pratique est incroyablement élevée, uniquement accessible à une volonté d’acier. Ou à la folie. Malgré tout, quel que soit la puissance de mon adversaire, il ne pourra pas faire tenir debout ce château de sable très longtemps, c’est du suicide.

Miraculeusement seul depuis son arrivée, le duc de St André arpente à pas prudents des galeries taillées pour livrer passage à des créatures d’au moins trois mètres de haut. L’une d’elles apparaît d’ailleurs au détour d’un virage abrupt. Ses sabots font un bruit de tonnerre quand elle marche et les narines de son museau bovin exhalent une vapeur jaune de soufre. Ses yeux mauvais fixent le magicien tandis qu’elle crie, de rage et de défi. Sans hésiter, François tend la main et invoque une boule de feu de taille raisonnable pour cet endroit exigu. Entre ses doigts tendus se forme un globe d’un rouge de braise d’une dizaine de centimètres qu’il propulse apparemment sans effort vers sa cible. Le projectile atteint celle-ci en pleine poitrine et explose en une petite couronne de flammes sans effet sur la bête.
La boule de feu qui apparaît maintenant entre les mains du magicien dépasse la taille d’un ballon de basket et brille comme une étoile d’un blanc aveuglant. Lorsqu’elle part comme un boulet de canon, sa chaleur provoque un sifflement qu’on croirait de colère dans l’air qui se dilate instantanément sur la trajectoire mortelle. L’explosion est assourdissante, la fumée âcre dégagée reflue jusqu’au magicien qui suffoque car tout l’oxygène a disparu en alimentant les flammes. Quand l’air frais se rue dans le couloir, dispersant le nuage noir d’encre, Le magicien peut juger de l’efficacité de son sort: de la bête, plus aucune trace à part sa silhouette dessinée au pochoir sur le mur du fond, image pâle au milieu du noir de fusain. Par tous les saints ! Je crois que j’ai quelque peu perdu le sens des proportions, se dit François. La roche siffle et craque en refroidissant quand le duc passe le coude pour s’enfoncer plus avant vers ce qu’il pense être le centre de cet endroit maudit. Le sombre pouvoir du maître des lieux se diffuse partout et il suffit à François d’en remonter le courant.

L’alarme a dû être donnée car ils sont quatre dans la petite salle pratiquement circulaire, quatre démons de taille humaine qui ont l’air de l’attendre de pied ferme. Immédiatement l’un d’entre eux lance un sort puissant, un rayon d’énergie pure capable de trouer un blindage moderne aussi facilement qu’une feuille de papier. Sûrement le Bélier de Mordelo, crée en 1903 par Mordelo le jeune, révisé en 1915 par l’armée allemande pour la lutte anti-char, pense le duc. Un tel sort dans ces circonstances est un peu anachronique.
D’un geste large du bras gauche, le duc invoque sans un mot une barrière immatérielle qui stoppe le rayon bleuté tandis que de sa main droite jaillissent des éclairs. Le bruit de la foudre résonne quelques instants sur les parois de la caverne. Ses quatre opposants s’effondrent d’une manière aussi peu spectaculaire que possible; leurs pattes se dérobant, ils tombent comme des poupées de chiffon.
- J’ai l’impression de retrouver mes vingt ans, exulte François, hilare. Comment disait Tom, déjà ? Ah oui : c’est cool !
Enjambant les corps, il se dirige vers la sortie, convaincu de n’être plus très loin du Prince des Ténèbres. L’aura du démon qui se fait appeler Méphistophélès est proche elle aussi, plus proche d’ailleurs. Quasiment à coté, en fait, pense le magicien. Si je tourne là à gauche, je devrais littéralement tomber dessus.

Le dos tourné, Méphistophélès est perdu dans la lecture d’un grimoire de magie noire. Il n’entend pas les pas légers du jeune homme qui s’approche doucement et dangereusement de lui. François amène sa bouche à hauteur de l’oreille pointue du démon et susurre :
- Bouh.
- AAAHHH ! !
Preuve est faite que les démons n’ont pas de cœur. Si Méphisto en avait un, il serait déjà mort d’une crise cardiaque. Sa gueule reste ouverte sur un cri éteint, ses yeux reflètent l’incrédulité. Son premier geste consiste à reprendre son souffle pour appeler des renforts. Il ne lui vient pas à l’idée une seule seconde de se battre. Si Méphistophélès était né chez les hommes, il serait devenu comptable. A sa grande surprise, son cri d’alarme est totalement silencieux.
- Bien, maintenant que je t’ai rendu aphone, tu vas pouvoir m’écouter. Je suis venu libérer les âmes des pauvres gens que vous avez coincées ici. Et ton maître, qui n’est pas Satan, je vais m’occuper de son cas. Alors soit tu me montres gentiment le chemin jusqu’à la salle du trône, il y en a forcément une, soit… eh bien…
- …
- Bon, tu peux fermer la bouche maintenant, je prendrai cela pour un oui. Après toi, conclut François d’un geste du bras.

Le duc finit par se féliciter d’avoir choisi la visite guidée. Sans le démon, il aurait perdu du temps à chercher son chemin dans les corridors étroits. Méphisto, par contre, le mène sans hésitation de salle en salle jusqu’au niveau le plus bas, une gigantesque caverne au sol zébré de rivières de lave. Ils n’ont pas rencontré grand monde sur leur chemin et François comprend pourquoi maintenant. Une cinquantaine de démons est rassemblée sur un pont de pierre au-dessus de la lave, seul voie menant au trône où siège le maître des lieux. Il est un peu moins grand que le magicien, peut-être un mètre quatre-vingt, mais dégage une grande impression de puissance. Une cape rouge enveloppe ses épaules et sous son front d’où pointent deux cornes recourbés darde un regard plus malveillant que celui d’un voyou dans une ruelle sombre. Ce regard scrute François qui sent à nouveau un esprit tout à fait humain et mortel derrière l’apparence surnaturelle. Peut-être pas Satan, mais ce bougre connaît la magie et sait s’en servir, se dit-il.
Méphistophélès tombe à genoux et balbutie :
- P… Pardon, mon Seigneur. I…Il m’y a obligé.
- NE T’EN FAIS PAS. JE SENTAIS CE QUI SE PASSAIS ET AI AGI EN CONSÉQUENCE. JE TE CHÂTIERAIS PLUS TARD. QUANT À TOI, ÉTRANGER, EST-CE DIEU QUI T’ENVOIE ?
- Je ne suis l’émissaire de personne. Je suis venu pour mettre fin à cette folie.
- METTRE FIN À LA DAMNATION ÉTERNELLE ? ET POURQUOI NE PAS LIBÉRER LES PAUVRES ÂMES SÉQUESTRÉES AU PARADIS, PENDANT QUE TU Y ES ?
- Chaque chose en son temps, si tu veux bien. Et tu n’es pas le diable. L’enfer n’existe pas.
- REGARDES AUTOUR DE TOI.
- Tout cela ? Un enfer soi-disant éternel, mais qui ne date pas de plus d’un mois ! Tout doit cesser, il faut que tu laisses partir les âmes que tu as volées.
- ET C’EST UN MAGICIEN QUI A VOLÉ LA DÉPOUILLE D’UN HOMME POUR SON USAGE QUI OSE ME DIRE ÇA ! NE NIES PAS, CE CORPS EST TROP PARFAIT POUR AVOIR RÉGÉNÉRÉ PAR MAGIE.
Les joues du magicien piqué au vif s’empourprent :
- Ce n’est pas aussi grave que de torturer indéfiniment des gens qui sont déjà mort !
- QUE TU CROIS… ALLEZ, MES LÉGIONS, TUEZ-LE !
Sur un geste de son maître, la horde démoniaque se lance à l’assaut. François lève les bras en croix, ses yeux s’illuminent d’une lueur dorée sous ses cheveux ballottés par le vent qui vient de se lever. Ce qui était une brise se transforme en un ouragan opaque comme une tempête de sable qui emporte les démons dans un rugissement de fin du monde. Quand la poussière retombe, les combattants sont à terre, repoussés pêle-mêle dans une grotte fermée par des barreaux immatériels rayonnant d’une énergie vert pâle. Le magicien est déjà à mi-chemin du pont, en lévitation à deux mètres du sol, filant rapidement vers un Satan trop confiant et maintenant trop surpris pour réagir. Avant d’avoir fait un geste, il se retrouve paralysé et muet, incapable de lancer le moindre sort. François a cependant pris soin de ne pas altérer la volonté de son adversaire. S’il ne se trompe pas, cela ferait s’effondrer l’enfer et mettrait leurs vies en danger. L’ennui, c’est qu’il lui faut maintenant affronter mentalement le diable pour accéder à son esprit et comprendre ce qui se passe, tâche d’autant plus difficile que son ennemi est probablement fou à lier et que sa psyché a dû évoluer en un amas incohérent de pensées. La lutte est longue entre ces deux experts en arts magiques. Finalement, le duc réunit assez de parcelles de souvenirs dans l’esprit torturé pour saisir la situation. La caverne donne l’impression de vibrer et François a une curieuse sensation d’écrasement. Il tend sa main vers le ciel. Pas le temps de jouer le coup en finesse, pense-t-il. Il a l’air de faire une crise de démence, je vais devoir le rendre inconscient, ce qui sonnera le glas de cet endroit.
Juste avant de lâcher sa propre version du Bélier de Mordelo vers le plafond, il jette un œil vers Méphistophélès et ses collègues emprisonnés. Aucune importance, se dit-il. Ils n’ont pas d’existence réelle.

Une colonne d’un bleu intense, large de près de deux mètres, jaillit comme un geyser de la surface du sol. Elle laisse progressivement la place à un cratère parfaitement cylindrique bordé de lave rougeoyante. A sa suite, un petit homme chauve sur l’épaule, arrive le magicien qui après quelques mètres d’un vol vertical, disparaît, se téléportant vers sa prochaine destination juste avant que l’enfer ne s’effondre sur lui-même.

Alors que le corps encore inconscient de l’ex-diable est emporté sur une civière, le duc François de St André, membre honoraire de la faculté de médecine thaumaturgique, explique au psychiatre de garde les symptômes du nouveau patient:
- C’est un sorcier, depuis longtemps spécialisé en magie plus ou moins noire. Je crois que petit à petit, ce qui lui restait de scrupules l’a convaincu qu’il était Satan incarné. Quand sa raison a définitivement perdu la partie, il a inconsciemment fait apparaître son petit enfer privé autour de lui. J’ai senti, avant de partir, les quelques centaines d’âmes qu’il avait séquestrées reprendre leur route. Quant aux démons que son esprit malade avait crée, ils ont disparus.

Le puissant soleil californien réchauffe le vieil homme courbé qui se recueille devant une tombe simplement ornée. Les employés des pompes funèbres viennent tout juste de poser la dalle où figure seulement le nom de celui qu’on a enterré là : Tom Hatkins. En regardant ses vieilles mains tachées aux doigts maigres, François repense au jeune homme blond qui venait souvent sur la plage devant chez lui. Fasciné, le vieux magicien le voyait surfer des vagues énormes sur sa planche bien trop fragile. Sans s’en rendre compte, il avait lu ses pensées. Orphelin, peu d’amis : un solitaire, comme lui, le vieux mage à la poursuite de la connaissance. Ils ne s’étaient pas rencontrés, ne s’étaient pas parlés mais François considérait que Tom et lui partageaient quelque chose et souvent, le matin, il attendait assis à son bureau que le sportif vienne se mesurer à l’océan. Et puis, il y deux mois, la vague avait été la plus forte. Malgré son savoir, il n’avait pas pu le sauver. L’âme s’était envolée, le corps était encore chaud: la tentation prit le dessus. Cela n’aurait dû durer que quelques heures, le temps d’apprendre à maîtriser cette satanée planche. Il avait laissé son ancienne carcasse dans une dimension hors du temps, incapable de s’en débarrasser. Personne n’avait entamé de recherches pour retrouver le jeune disparu.

À petits pas, Le magicien sort du cimetière pour rejoindre sa villa et ses parchemins en soupirant : Quel dommage de devoir abandonner le surf, c’est pas cool…

Fin

 

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