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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Zenman

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Chambre n°20

Le grattement de la clé dans la serrure achève de me réveiller. J’ai encore rêvé que je courais, dans l’herbe cette fois. Je jette un œil sur la pendule : la petite aiguille est à l’horizontale à gauche et la grande est droite, pointée vers le haut. L’infirmière entre pour la première visite de la journée. Comme toujours, le petit déjeuner n’a aucun goût. Je mange la même chose chaque matin depuis ma naissance, cette bouillie impossible à décrire, censée « couvrir tous mes besoins journaliers en vitamines, sels minéraux, glucides, bla bla bla ». Si au moins, je savais ce que sont ces foutues vitamines et pourquoi j’en ai tellement besoin. Toutes les pubs à la télé disent que c’est bien d’en avoir. L’infirmière est nouvelle, elle est jeune, plutôt jolie. Quand elle croise mon regard, ses yeux sont tendres avec un soupçon de tristesse. Elle ne tiendra pas longtemps. Elles ne tiennent jamais longtemps à cet étage. Celle-ci est la troisième en dix-sept jours.
Tu as bien dormi ? me demande-t-elle.
Oui.
Le docteur ne va pas tarder. Je reviens te voir plus tard, Ok?
D’accord. Merci.
Pas de problème, mon grand… Au fait, je m’appelle Sabine.
Elle passe sa main dans mes cheveux, sort par la porte transparente et récupère son chariot pour aller s’occuper des dix-huit autres occupants de l’étage (je suis le plus près de l’ascenseur, alors je suis le premier servi). À travers le mur de verre qui occupe tout un coté de ma chambre, je la vois parler avec le docteur. Il à l’air en colère. Il me pointe du doigt tout en criant sur la jeune fille qui baisse la tête et semble déjà prête à pleurer. La paroi quasi invisible qui me sépare du monde laisse passer quelques mots du sermon:
Ne pas trop s’attacher, … laissez vos sentiments à…
Je connais ce refrain par cœur, depuis longtemps. Assis sur le bord de mon lit, je laisse mon regard planer sur l’étage. Devant moi, un grand espace vide, peuplé seulement de quelques tables, des ordinateurs montrant des graphiques obscurs et bien sûr la dizaine de personnes qui se relaie vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour nous surveiller. De l’autre coté de ce grand rectangle arpenté sans relâche par les techniciens en blouse blanche, je vois d’autres chambres comme la mienne, côte à côte. Même mur de verre, même mobilier. Sans les voir, je sais qu’il y en a vingt en tout qui font tout le tour de l’étage, vingt pièces avec chacune une rangée d’ampoules qui les illumine d’une lumière aveuglante. Plutôt vingt cellules offertes en permanence au regard des docteurs, sauf une, celle d’en face, celle dont les lumières sont éteintes depuis deux jours.

Sans frapper, le médecin entre tout en continuant à parler avec un technicien qui s’évertue à prendre en notes ses conseils. Il lui faut un bon moment avant de m’adresser la parole :
Alors, comment allons-nous ce matin ?
Bien.
Parfait. Enlèves ton haut de pyjama, je vais t’ausculter.
Le contact glacial du stéthoscope me fait sursauter, comme tous les matins. Au fil de l’examen, le docteur égrène à haute voix les valeurs de mes « constantes » comme il dit. Le technicien les recopie scrupuleusement sur son papier, alignant les résultats dans des petites cases. Quant ils en ont terminé, alors que je remets mon pyjama, ils repartent sans un mot. Ils reviendront tout à l’heure; hier on a fait le scanner, ce qui veut dire qu’aujourd’hui, je vais devoir courir sur un tapis roulant avec un genre de masque de plongée sur le visage. J’aimerais bien en faire de la plongée. Il y a quelques jours, j’ai vu un film qui en parlait, ça avait l’air sympa.

La climatisation fait entendre son petit bruit de soufflerie ponctué par le tic-tac des secondes qui se traînent. La grande aiguille de l’horloge a presque fait un tour complet. J’attends avec impatience qu’elle atteigne la verticale car c’est le moment où la télé va s’allumer.

Ce matin, j’ai droit à un dessin animé, avec un lion qui devient le roi de la jungle. Mais moi, j’ai surtout aimé les deux autres personnages, l’espèce de singe et le cochon avec des grandes dents, ils étaient drôles. A un moment, j’ai regardé dans les chambres en face et j’ai vu qu’ils riaient aussi. Ils ont sans doute vu la même chose. Après le dessin animé, le poste s’éteint. Je descends de mon lit, rejoins la petite table à ma taille au milieu de la chambre et j’attends. L’infirmière va passer avec le déjeuner. Sabine entre, un plateau dans les mains. Les yeux baissés, elle pose mon repas devant moi sans parler, sans me regarder. Juste avant de sortir, elle me sourit, quasi clandestinement.

En attendant que le docteur revienne, je monte sur l’appareil avec le tapis roulant, pour courir un peu. Souvent, je reste longtemps dessus et je cours le plus vite que je peux. Après mon cœur me fait tellement mal que j’espère qu’il va s’arrêter.

Ça n’a pas marché. Ça ne marche jamais. Quant il rentre, le docteur me trouve étendu sur le lit, en sueur et à bout de souffle. J’aurais au moins réussi à le mettre en colère. Ses yeux tentent de me transpercer comme Superman quant il brûle ses adversaires avec son rayon. Il se retourne vers ses assistants qui portent le matériel et le masque de plongée :
On reviendra tout à l’heure. Envoyez-lui la psy.
Me voilà bon pour un long tête-à-tête avec la vieille femme qui va passer son temps à me poser des questions, toujours les mêmes, et qui va me faire jouer avec des petits blocs et des figurines colorées. Une fois, je lui avais demandé pourquoi je devais faire tout ça. Elle m’avait répondu qu’elle devait évaluer mon développement mental et d’autres trucs dont j’ai pas retenu les noms.

Au début, j’aimais bien la vieille femme. C’était la seule personne qui avait l’air de s’intéresser à ce que je pensais. Mais j’ai vite compris, en la voyant noter tout ce que je lui disais, qu’elle aussi préférait les papiers et les chiffres. Je grimace un peu quand je me lève pour rejoindre mon tabouret et que la douleur dans mon ventre se réveille. Elle s’assoit en face de moi, de l’autre coté de la table. Je commence à peine à retrouver mon souffle.
Tu veux qu’on discute de ce qui s’est passé avant-hier ?
Je sais de quoi elle veut parler. D’un coup, pendant l’après-midi, toute une équipe de docteurs et d’infirmières s’est mise à courir vers la chambre qui est quasiment en face de la mienne. Le garçon de mon âge qui y séjournait était tombé par terre. Il s’était évanoui, du moins c’est ce que je pensais.
Non, lui réponds-je.
Ils l’ont transporté sur son lit et se sont agités dans tous les sens. Plusieurs seringues ont été injectées, un docteur lui a appuyé sur la poitrine comme dans cette série avec les sauveteurs. C’est là que j’ai cru que c’était pas grave, parce que dans la série, les noyés se réveillent toujours. Sauf que lui, il s’était pas noyé et il y avait du sang qui coulait de sa bouche.
Tu es sûr ?
Ça a duré longtemps et il s’est jamais réveillé. Une infirmière a fini par pousser le lit hors de la chambre et s’est dirigée vers l’ascenseur. Comme ils n’avaient pas mis de drap sur lui et que je suis sur le chemin, j’ai pu le voir de près. Ses lèvres, ses joues étaient rougies par le sang et ses yeux morts me fixaient de la même manière qu’un poisson sur la glace de l’étal regarde le client de la poissonnerie. Comme lui et moi, on se ressemble, j’avais presque l’impression que c’était moi qui étais sur le point de partir d’ici pour de bon. Il est rentré dans l’ascenseur et les lumières de sa chambre se sont éteintes.
Oui, ça va.
Très bien. Tu veux qu’on dessine un peu ?

Je suis presque soulagé quand le docteur entre. La grande aiguille a eu le temps de faire deux fois le tour de l’horloge pendant que la vieille prenait note de mes progrès. Elle ramasse ses papiers, les crayons de couleur, ses cubes pour bébés et sort après avoir lancé un « à demain » distrait. Je prends place sur le tapis roulant, prêt à subir le test mais le docteur me prend par les épaules :
Attends. Viens plutôt t’allonger une minute avant, je voudrais vérifier quelque chose.
Je monte sur le lit et enlève mon haut de pyjama (par expérience, je sais que quand un docteur dit « je veux vérifier quelque chose », ça implique de se mettre torse nu).
Allonges-toi sur le dos…
Sa main se pose sur mon ventre et après quelques tâtonnements, son index appuie, fort, à l’endroit même qui me fait souffrir. Mais j’ai l’habitude de la douleur et je ne laisse rien paraître.
Ça te fait mal quand j’appuie ici ?
Non.
Tu es sûr que ton foie ne te lance pas ?
Oui, ça va.
Après le test de course, le docteur semble très content. Ils ont tous toujours l’air heureux de voir que je suis capable de courir si longtemps. Ce test est très important pour eux, on y passe tous au moins deux fois par semaine. Une fois, l’un d’entre eux a dit à une infirmière que nos poumons valaient de l’or et que ça allait rapporter une fortune à leur société pharmaceutique.

Pendant la prise de sang, une dizaine de personnes habillées en costards noirs est entrée. Les docteurs se précipitent pour serrer la main que les nouveaux venus tendent distraitement. En tête de cortège, le Gros. Je l’ai déjà vu, il est venu plusieurs fois. Je ne l’aime pas. Il nous regarde sans nous voir. Quant les docteurs lui montrent ma chambre, il jette un œil rapide et j’ai l’impression qu’il accorde plus d’attention à mon tabouret qu’à moi. Ce qu’il aime regarder lui aussi, par contre, ce sont les papiers. Les dizaines de feuilles que les docteurs lui montrent. Et le Gros regarde ces papiers pleins de chiffres et parle beaucoup et fort, en montrant du doigt des chiffres qui ont pas l’air de lui plaire. Ses compagnons se dispersent tout autour de la pièce, posent sans politesse toutes sortes de questions aux techniciens, médecins et infirmières présentes. Coincé dans ma cellule, je n’entends presque rien de leurs interrogations. De toute façon, les quelques mots qui me parviennent me sont incompréhensibles. Le Gros, c’est le chef, le boss, le proprio comme disent les docteurs. J’ai mis du temps à comprendre, mais au fil des visites, des questions, des réponses et des bribes de conversation que j’ai pu écouter, j’ai deviné ce que je fais ici. Les dix huit autres garçons et moi, on est des cobayes pour tester je ne sais quel produit. Il y a deux jours, l’un de nous en est mort.

Sabine revient pour changer mes draps. Sous la pression des regards de tous ces gens certainement très importants, elle ne me regarde pas. La télé s’est rallumée depuis peu et c’est une série qui passe. On en voit un épisode tous les soirs. Ça parle d’une famille qui a toujours plein de soucis mais où tous s’arrange à la fin. J’aurais bien aimé avoir une famille moi aussi. Les enfants font toutes sortes de bêtises et tout est remis en ordre par le papa et la maman.
Sabine, Elle est où ma maman ?
Sa tête se relève brusquement. Elle est de dos, je ne peux pas voir son visage mais ses épaules se mettent à remuer de haut en bas et je l’entends sangloter.
Ce n’est pas très gentil, je sais, mais ça fait du bien. Je n’ai pas eu de maman, je suis un clone, ils en ont parlé une fois à la télé. J’avais eu le temps de comprendre avant qu‘un docteur ne se précipite pour changer de chaîne. En regardant les autres chambres, j’ai vu mes camarades, tous identiques, se lancer des regards et j’ai su qu’eux aussi avaient compris.

Sabine est repartie, je ne la reverrai sans doute plus. Je m’approche de la vitre, l’étage est plus silencieux, moins peuplé. Il ne reste que quatre techniciens pour nous surveiller cette nuit. Les lumières de la zone centrale ont été baissées, nos chambres sont encore pour quelques minutes illuminées comme en plein jour. Devant moi, les autres cobayes se sont levés aussi. Côte à côte ils ont l’air de reflets tellement ils se ressemblent. Même cheveux ras, comme moi, et même yeux où je lis la lassitude qui me mine moi aussi.

Le « Proprio » ne possède pas que les murs de cet endroit. Nous lui appartenons aussi et nous ne sortirons sûrement jamais vivants d’ici. Je pose ma main sur la vitre froide en fixant mes compagnons. Chaque matin, la douleur dans mon ventre est un peu plus forte. Avec un peu de chance, demain, je ne me réveillerais pas. Les autres garçons posent eux aussi leurs mains sur la vitre comme nous le faisons tous chaque soir pour nous donner du courage. Nous nous sourions, sans joie.

Je n’ai même pas de nom, a part n°20.

Fin

 

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