La
planète schizophrène
Sur Clavène, planète minière de type 4, les prospecteurs
avaient installé leurs campements aux abords immédiats
de l'aire d'atterrissage, sans que les autorités essayent même
d'y mettre de l'ordre. Léna s'arrêta au bas des échelons,
se demandant si elle n'allait pas immédiatement rembarquer. Pourquoi
le département de xéno-histoire l’avait transférée
sur cette planète ? Elle avait longuement hésitée
à démissionner à l’annonce de sa mutation.
Le moins que l’on puisse dire c’est que Clavène n’est
pas le stéréotype de la planète balnéaire.
L’académie des sciences universelles définissait
les planètes de type 4 comme « telluriques, dépourvues
d’atmosphère, composées de plus de 70 % de métaux
ferreux». Autant dire une grosse mine de fer qui orbite autours
d’une étoile. Tout cela n’annonçait rien de
bien réjouissant. Finalement elle s’était décidée
à quitter Galati, sa planète natale. Cela faisait plus
de cinq ans qu’elle enseignait la xéno-histoire à
l’Université Allochtone Infinite. Et son département
avait eu vent de la découverte de vestiges inconnus à
Cherson, la seule et unique ville de Clavène. Un artefact d’une
taille pharaonique – provenant visiblement d’une xéno-espèce
- avait été découvert dans le sous-sol de la planète.
L’université Allochtone Infinite avait tenu à ce
qu’une xéno-historienne soit sur place. Léna posa
le pied sur le sol rocailleux de Clavène.
La sphère
de confinement individuel d’atmosphère et d’apesenteur
assure la survie de tout être vivant sur Clavène. Les conditions
naturelles sont particulièrement extrêmes. Avec quatre
cent degrés Celsius le jour et moins quatre cent la nuit, pas
d’atmosphère et une luminosité éblouissante
liée à la proximité de son soleil, Luc’K,
l’oubli de sa sphère de confinement se traduit par une
mort instantanée. De toute façon, un oubli de la sorte
est impossible. La sphère est intégrée aux différents
sensoprogrammes qui, eux-mêmes, sont greffés au lobe temporal
droit dés la dixième année de chaque citoyen de
la république universelle. Ces sensoprogrammes comprennent des
modules de communication, de médication, de protection environnemental
et d’optimisation des sens. Comme tous les autres modules intégrés
au cerveau , la mise en route de la sphère de confinement est
intuitive au même titre que les autres réflexes naturels.
Lorsque vous pénétrez dans un environnement non viable,
elle s’actionne automatiquement. Cela se traduit par l’apparition
d’une bulle d’oxygène et d’azote autours de
la personne et d’une modification de la pesanteur réelle
par anti-gravité.
Vincent
est épuisé. Il devait remplir son quota d’extraction
quotidien de 250 tonnes de fer si il voulait garder l’espoir de
pouvoir rapidement s’échapper de cet enfer. Il faisait
tourner son Ferextracteur à plein régime. Sa galerie atteignait
plus de 3000 kilomètres de profondeur. Ce qui est tout-à-fait
honorable vu l’arrivée tardive de sa compagnie de prospection
sur le théâtre des opérations. Le métier
de ferextracteur est particulièrement éprouvant. Cependant,
il est largement compensé par les gains générés
par une campagne. Ils permettaient souvent de se la couler douce le
reste de l’année.
La journée arrive à sa fin. Vincent sent une certaine
lassitude dans sa puissante musculature. Soudain, un grand bruit suivi
de quelques cahotements et son ferextracteur cale. «Merde ! Que
se passe t’il encore ! Putain de machine ! » Par la pensée
et à l’aide de son sensoémetteur, il appelle sa
base de surface. « Voyez-vous quelque chose aux radars ? »
demande t’il à son interlocuteur, qui probablement doit
être un des techniciens de sa société de prospection.
« non, attendez…si il y a une énorme masse métallique
devant votre foreur » lui répond le technicien laconiquement.
Vincent avait vaguement entendu parlé de l’artefact. Cet
objet métallique étranger enfoui dans le sol que l’on
avait découvert non loin de son propre puit. Il essuie la sueur
qui lui coule sur le front avec son avant-bras. Il peste intérieurement.
Il peste contre cette planète morbide où son seul horizon
est quelques mètres d’un trou béant et sombre derrière
l’énorme vitre blindée de son ferextracteur. Il
actionne les puissants projecteurs de son lourd véhicule sous-terrain.
Sa foreuse s’est visiblement arrêtée nette contre
une espèce de paroi métallique. Intrigué par ce
mystère et oubliant toute mesure élémentaire de
sécurité, il dégrafe son harnais, ouvre la porte
de son extracteur et descend les quelques barreaux de l’échelle.
Ses bottes touchent le sol en soulevant quelques volutes de poussière.
Il marche lentement vers la pointe avant de son ferextracteur. Le silence
est pesant. Les senseurs de Vincent corrigent son stress en générant
dans son cerveau des molécules tranquillisantes. Il ressent cette
vague de soulagement, il retrouve son calme. Il s’apprête
à faire demi-tour lorsque un long et lugubre hululement se fait
entendre. « Putain qu’est-ce que… » furent ses
derniers mots. Juste avant que sa tête n’explose sous l’impact
d’un corps étranger.
Le voyage
qui amène Léna à ses quartiers ne dure qu’une
dizaine de minutes. Elle ne voit pas grand chose. Tout juste si elle
entrevoit les énormes tours des générateurs subatomiques.
La nuit était tombée soudainement. Une nuit sans nuage,
sans ombre, sans reflet. Elle s’insinue dans chaque coin et recoin
de ce sinistre monde. « Franchement qu’est ce que je fous
là ? » se dit elle intérieurement. Dans l’aérotrain,
il y avait avec elle une dizaine de personnes. Des prospecteurs visiblement.
Ces gaillards étaient la dernière vague d’entrepreneurs-aventuriers
qui étaient partis de Terra Central, la planète capitale
économique et financière de la République de l’Univers
(Rhu). Elle les regarde. Elle envie leur courage et leur détermination.
Les freins couinent. L’aérotrain ralentit en cahotant un
peu et assez soudainement s’arrête. Enfin, elle arrive à
ses quartiers. Le voyage à bord de la navette hyperluminique
fut particulièrement éprouvant. Et c’est non sans
plaisir qu’elle prendrait une petite douche et quelques heures
de repos. La voiture s’arrête devant une boite, une sorte
d’algeco qui renforce le côté austère de sa
petite expédition. Ses sensos valident son autorisation d’entrer
auprès du processeur de son logement. La porte s’ouvre.
« On ne peut plus spartiate… » s’exclame t’elle.
Un lit, une petite douche dans un des coins de l’unique pièce,
une petite table sont les seuls luxes qu’elle semble pouvoir espérer
dans ce lieu. Elle décide de positiver, jette son sac sur le
lit et commence à se dévêtir.
Léna
n’avait jamais voulu se faire modifier le corps. Cette mode d’auto-amélioration
avait fait fureur il y a quelques années. Elle fait partie des
gens qui ont cette chance d’être gâté par la
nature. Des hanches assez larges, des seins généreux,
un ventre plat sont les indéniables atouts qu’elle n’hésite
pas mettre en avant avec des tenus affriolantes lors des soirées
mondaines de l’université Allochtone Infinite. Ajouté
à cela, un petit minois d’ange agrémenté
d’une longue chevelure argentée (seule modification qu’elle
avait acceptée) et vous obtenez une femme qui ne laisse personne
indifférent.
Elle dort
depuis quelques heures déjà. Son senso recepteur la réveille
en douceur pour lui signaler l’arrivée d’un message
prioritaire. « Qui peut bien vouloir me parler maintenant ? »
se dit-elle. Elle ouvre sa senso-messagerie. Il semble qu’une
nouvelle partie de l’artefact ait été découverte.
Un perceur l’a signalé et depuis plus de nouvelle de lui.
« Curieux » dit elle tout haut. C’était un
patriarche universitaire de seconde catégorie qui lui avait laissé
ce message, un des grands cadres religieux qu’elle redoute tant.
Il lui a demandé de se présenter dés que possible
au puit numéro 38 pour tenter de classer l’objet découvert
dans une des catégories de vestiges non-humains que l’université
avait répertoriées.
L’homme
savait depuis quelques millénaires qu’il n’avait
pas été le seul être sépian de l’univers
connu. De nombreux monuments xénos avaient été
dénichés. L’université Allochtone Infinite
avait estimé à cinq au moins le nombre de race douée
d’intelligence dans la Voie Lactée. Toutefois aucune ne
semblait encore vivre à l’heure actuelle. A ce jour, l’Homme
n’avait jamais rencontré d’extraterrestre, mis à
part quelques spécimens monocellulaires.
Léna
est une spécialiste reconnue de la xénohistoire. Sans
bien sûr connaître les histoires de tous au bout des doigts,
elle est capable de reconnaître n’importe quel artefact
et de le référer à une des cinq xéno espèces
connues. Elle reste coie devant l’objet éclairé
par les puissants projecteurs. Pour la première fois, elle ne
sait à quelle culture rattacher cette longue plaque de métal
ouvragée.
« Une douzaine de perceurs sont descendus pendant la nuit pour
dégager au maximum cette plaque. Il semble, d’après
les radars, que la totalité de la structure soit particulièrement
imposante et que ce vous avez devant les yeux ne soit qu’une infime
partie de l’élément » lui explique le patriarche
universitaire d’une voix grave.
Léna le regarde du coin de l’œil. Il est revêtu
de son Prolenxor constate t’elle. Cet habit fait de longs draps
sombres et ocres affirme toute l’autorité dont est investi
le patriarche. Le contraste des couleurs du Prolenxor avec le visage
pâle et cireux du Patriarche est singulièrement sinistre.
« Qu’en pensez vous ? « lui demande t’il. Léna
ne savait que répondre.
L’énorme cercle métallique dégagé
de terre montrait à quel point les perceurs s’étaientt
acharné à découvrir l’intégralité
de l’objet. Et ils ne semblaient pas au bout de leur peine. On
avait l’impression qu’un énorme bouclier de métal
de quelques centaines de mètres avait été tout
simplement posé à même le sol d’une grotte
à 3000 kilomètres de profondeur. Léna questionne
sa sensobliothèque . L’analyse vidéo ne montre aucun
lien avec une des cultures connues. Cet artefact appartient à
une espèce non-répertoriée. « Je vais remonter
à la surface pour tenter d’estimer la taille de l’objet
» explique t’elle au Patriarche.
Elle prend l’ascenseur antigravitationnel qui l’amène
dans la base de la surface en quelques minutes seulement. Elle trouve
rapidement le bureau des techniciens. Ils semblent eux-même affairés
à calculer le volume de la découverte. « Les radars
ne sont pas cohérents » s’exclame un des techniciens.
Elle s’approche du terminal principal. « Il semblerait que
l’objet découvert hier fasse partie de la même structure
que celle découverte antérieurement » ajoute t’il.
« Vu leur orientation et leur similitude, on peut considérer
que la totalité de l’objet doit être sphérique.
Ce qui pourrait vouloir dire que l’objet fait plus de 6000 kilomètres
de diamètre, soit la moitié du volume global de Clavène
» conclue t’il. Léna le regarde bouche bée.
« Comment as t’on fait pour enterrer un objet de cette taille
au cœur même d’une planète ! » s’exclame
t’elle. Si ses connaissances étaient quelque peu limitées,
elle savait qu’aucun des xénos repertoriés ne semblaient
être capable d’une telle prouesse. Elle contacte le patriarche
avec son senso-émetteur.
Les patriarches sont une caste à part. A l’origine ils
font partie intégrante de la Grande Eglise du Martyre. Leur ADN
fut entièrement compilée par les prêtres-généticiens.
Ils ont cette caractéristique d’avoir la totalité
des connaissances répertoriées à ce jour inscrites
dans leur code génétique. Ainsi dés leur naissance,
et au même titre que les réflexes ou l’instinct,
ils peuvent vous éclairer sur tous les sujets de ce monde. Si
ce fait leur confère un avantage certain, il n’en reste
pas moins que beaucoup de patriarches souffrent d’instabilité
mentale. La cruauté et le vice le plus bestiale sont les travers
que l’on retrouve le plus communément. A l’université
Allochtone Infinite, il n’est pas rare de retrouver les corps
d’étudiants lacérés, vidés de leur
tripe, violés et parfois même couvert d’excréments
et de morsures.
La journée
touche à sa fin. Les perceurs ont continué de déblayer
le plus possible l’artefact. Jaranise fait partie de la dernière
équipe. Il est éloigné d’une centaine de
mètres du reste des perceurs. Sous terre, cette distance malgré
les puissants projecteurs qui avaient été installé,
est suffisante pour assurer une certaine intimité. Il est persuadé
que cet objet, puisque unique, doit avoir une valeur incommensurable.
La cupidité l’envahit. Il met en route son ferextracteur
dans l’idée d’arracher une partie de la plaque pour
la revendre à un prix faramineux. Son appareil touche à
peine la paroi de métal, que la tête du malheureux explose.
Des milliers de fins filaments sortent de minuscules ouvertures du bouclier
de métal, se projètent dans les airs jusqu’au corps
encore chaud de Janisse. Tous se plantent dans son épiderme et
commencent un savant travail de ménage par aspiration. Quand
le reste de l’équipe prend place dans l’ascenceur,
signe de la fin d’un travail quotidien harassant, le chef d’équipe
demande où est passé leur collègue. Ils pensent
que Jaranis les a précédé dans leur remontée
à la surface…
Rester
dans la cahute qui lui servait de logement lui fut insupportable. Léna
avait décidée de marcher un peu dans Cherson à
la recherche d’un troquet où elle pourrait boire un verre
de Démon de Calvende, un puissant relaxant aux saveurs et aux
nuances infinies. Cherson n’est pas à proprement parlé
une ville. C’est plutôt un empilement de machines d’extraction,
de vaisseaux de toutes sortes et d’immeubles nano-technologiques
qui varient leurs formes et leurs tailles en fonction des besoins. Le
sol gris et la nuit d’encre, le silence de l’espace donne
le sentiment d’évoluer dans du coton. L’ambiance
est oppressante. Et la sphère de confinement atmosphérique
et d’apesanteur qui enveloppe Léna l’étouffe
un peu. Ce sentiment est purement psychologique bien sûr. Elle
aperçoit une enseigne lumineuse. Elle clignote comme les vieux
néons de la période prégalactique. Probablement
une volonté du gérant pour affirmer le côté
ancestral donc sûr de son bar. Cependant mise à part cet
objet un peu éclectique, le reste de l’établissement
est plus proche du bouge que des tavernes propres et agréables
de sa planète d’origine. Quelques habitués sont
accoudés au bar. Leurs regards éteints en disent long
sur le délabrement moral qui habite Clavène. Si les prospecteurs
vivent plutôt bien leur présence sur cette planète
motivés qu’ils sont par l’appât du gain, les
perceurs, bien plus nombreux, ne voient pas les choses du même
œil. Le travail dans les mines est éreintant. Et les seuls
plaisirs accessibles restent les débits de boisson qui ont tendance
à pousser comme des champignons. Les premières gorgées
du Démon lui brûlent la gorge. Trois perceurs sont attablés
derrière elle. Ils devisent tranquillement. Ils semblent être
à la recherche de deux collègues.
« Depuis que l’on découvert ce truc bizarre au puit
38, Vincent et Jaranis se sont volatilisés…où sont-ils,
personne ne le sait » s’exclame l’un deux.
Léna ne peut s’empêcher de se demander si il n’y
aurait pas un lien entre ces disparitions et la découverte.
Le lendemain,
Léna arrive au puit 38 de bonne heure. Elle avait eu un sommeil
plutôt agité. Avant de descendre, elle passe par la base
de surface. Les techniciens sont déjà au travail. Elle
comprend qu’il se passe quelque chose. Il y a de la frénésie
dans l’air.
« Je crois que l’on a découvert une ouverture…
» lui dit l’un deux.
Elle se tourne vers l’écran holographique principal. Effectivement
les perceurs ont dégagé une partie de la paroi où
l’on aperçoit très nettement la découpe de
ce qui pourrait être une porte. Elle décide aussitôt
de descendre au fond du puit. Lorsqu’elle sort de l’ascenseur,
le patriarche l’attend le tain blafard.
« Suivez moi » dit-il d’un ton impératif.
Léna est un peu anxieuse. Elle sait que les patriarches sont
parfois imprévisibles et dangereux. Elle le suit dans le ferextracteur
qui les amène devant la porte. Visiblement le patriarche a déjà
tout organisé. Cinq perceurs sont alignés devant elle
armés jusqu’au dent. Trois autres sont occupés à
installer des EIQ, des explosifs à improbabilité quantique,
le long de la découpe de la porte. Derechef, elle se tourne vers
le patriarche et le questionne du regard. « J’ai décidé
d’organiser une petite excursion au sein de cet artefact »
lui explique le patriarche le regard quelque peu inquiètant.
Elle ne peut qu’aquiescer.
Les EIQ
n’explosent pas au sens propre du terme. Ils altèrent la
matière d’une manière improbable et chaotique. Cette
altération provoque l’effondrement moléculaire.
Les ondes émises par les EIQ saturent les sensos de Léna.
L’espace d’une seconde elle a le sentiment que ses synapses
sont broyés. Elle se rétablit, ouvre les yeux et constate
que la porte est ouverte.
L’expédition s’organise. Deux techniciens sont mobilisés
pour accompagner les cinq perceurs ainsi que Léna et le patriarche.
La porte ouvre sur un sombre couloir. Dés leurs premiers pas,
leurs sensovisuels passent en mode infrarouge. Ils ne distinguent pas
le bout du tunnel. Ils progressent lentement. Quelques centaines de
mètres plus loin, ils arrivent devant une porte massive. Elle
doit faire plusieurs tonnes. Au milieu est fixé une roue en métal
comme sur les vaisseaux de l’ère pré-spatiale. Le
patriarche donne l’ordre à un des perceurs de l’actionner.
Il s’exécute. L’axe est visiblement parfaitement
conservé. La roue tourne. Un léger chuintement se fait
entendre. La porte s’ouvre. Les membres de l’expédition
passent l’un après l’autre l’ouverture pour
se retrouver dans une salle carrée d’une trentaine de mètres
de côté. Une autre porte se situe en face de la première.
C’est exactement la même. A droite, Léna aperçoit
une grande plaque de métal fichée dans le mur. Elle s’en
approche. Ses senseurs adaptent ses rétines. Les ténèbres
font place à une lumière diffuse. Quelques mots incompréhensibles
sont gravés dans la plaque. Léna consulte sa sensobiliothèque.
Avant même qu’elle n’est le temps de lancer le moteur
de recherche, le patriarche déclare : « ces mots proviennent
d’une langue préspatiale parlée uniquement sur la
terre des origines ». Ses yeux sont révulsés comme
à chaque fois qu’un patriarche fait appel à son
savoir ADN.
« On peut traduire ces mots par : Que celui qui de ses pieds foulent
le sol de Constantine devienne immortel ou nous oublie à jamais
» ajoute le patriarche en précisant que c’est de
l’anglite ancien, une langue vieille de 12 000 ans.
Léna est perplexe.
« Pourquoi et comment une langue humaine disparue depuis plus
de 10 000 ans peut-elle se trouver dans un objet xéno ? »
s’interroge t’elle.
Une tension palpable règne dans la salle. Le patriarche décide
d’ordonner l’ouverture de la seconde porte. Le perceur s’approche
de la seconde roue. Il la tourne lentement. Soudain, un claquement sec
derrière eux les font se retourner. La première porte
s’est verrouillée. Léna sent quelques gouttes de
sueurs perler sur ses tempes. Elle a peur. Mais le patriarche semble
déterminé à vouloir ouvrir cette seconde porte.
La roue tourne, les muscles du perceur se bandent sous l’effort.
Brusquement, un souffle de vent violent s’engouffre dans la pièce.
Léna sent son senso gérant la sphère de confinement
s’éteindre. Elle en conclut qu’une atmosphère
viable remplit la pièce. Une odeur de pourriture malsaine lui
envahit les narines. Il lui semble que la pièce a tournée
sur elle-même.
« Nous étions dans un sas » entend t’elle du
patriarche avant de vomir toutes ses tripes.
Elle reprend peu à peu ses esprits. Ses sensos lui envoient quelques
molécules fortifiantes. L’odeur est moins présente.
Une étrange lueur tamisée provient de l’ouverture.
L’énorme porte a complètement basculée sur
ses gonds.
Le patriarche ordonne aux perceurs de s’avancer. Leur malaise
est évident. Léna craint une dissidence. Leurs armes braquées
sur l’ouverture, les perceurs avancent pas à pas. «
C’est une forêt… » s’exclame l’un
des perceurs, le timbre de sa voix grelottant d’incrédulité.
Léna s’approche pour jeter un coup d’œil. Elle
est ébahie. Une forêt s’étale devant elle.
Une forêt de pins des plus banales comme celles que l’on
implante sur les planètes terraformées traditionnelles.
Ce n’est pas ce qui l’a surprend le plus. Elle aperçoit
l’horizon. Il est courbe comme si elle marchait sur l’intérieur
de la planète. Comme si elle avait la tête en bas. Un horizon
fantastique est déployé devant elle. Elle distingue des
milliers de kilomètres s’engouffrant vers le plafond. Cette
perspective est l’inverse de celle d’une planète.
Elle sait qu’elle évolue dans une sphère colossale
de plus de 6000 kilomètres de diamètre où seules
les nuages occultent a ses yeux le plafond. « Comment peut-on
marcher sur la planète en dehors et en dedans ? » s’exclame
Léna. Le patriarche lui répond qu’au moment de l’ouverture
de la seconde porte, la pièce a dû se renverser tout en
conservant la pesanteur au sol. Elle se souvient de cette sensation
de basculement.
Au-delà de la forêt qui ne fait guère plus de trois
ou quatre rangées d’arbre, elle distingue des prairies.
L’herbe est grisâtre. Quelques chevaux broutent de l’herbe.
Ils ont l’air décharné, famélique. Si ce
monde est effarant, Léna se dit aussi qu’il semble exempt
de vivacité, de couleurs et de joie. Tout est cendreux et morne.
Quelques mystérieux animaux volants croassent de temps en temps
dans ce vaste ciel terne et sans horizon. Une vaste cité de pierres
pointe ses hautes flèches au loin.
Le patriarche décide de prévenir la base d’envoyer
des renforts avec son senso-émetteur. Surpris, il constate que
celui-ci ne fonctionne pas. Il s’empresse de questionner Léna
au sujet de son propre sensoémetteur. Elle lui répond
qu’elle-même n’arrive pas à l’actionner.
Stupéfaite, elle constate une certaine appréhension dans
la voix du Patriarche. « Nous retournons à la surface »
a juste le temps d’entendre Léna avant que son esprit vacille
et plonge dans les néants de l’inconscient.
Elle se
réveille peu à peu. Une douleur lancinante vrille l’intérieur
de sa tête. Elle se dit qu’ils ont dû être empoisonnés.
Sa vue est floue. Les sensos paraissent ne plus fonctionner. Elle est
éblouie. Peu à peu elle distingue quelques éléments.
Un mur de pierre de taille brut, un lustre de cristal sont les premières
choses qu’elle voit nettement. Elle est allongée confortablement
dans un lit, la tête posée sur de nombreux oreillers. Elle
entend une porte s’ouvrir en grinçant légèrement.
Elle tourne la tête. « Bonjour » lui dit une femme
au port hautain habillée d’une longue robe grise qui avait
dû être blanche il y a fort longtemps. Léna découvre
un visage émacié au teint diaphane surplombant un col
d’une ampleur démesurée. « Je suis terriblement
amusée de vous voir » lui dit la femme avec une voix de
crécelle insupportable. Un sourire figé sur ses lèvres
sèches dévoile des chicots noirs.
« Où suis-je ?» s’empresse de lui demander
Léna. « Vous êtes dans notre bonne ville de Delphine
en Constantine » lui répond la femme. « Je m’appelle
Iridine » ajoute t’elle.
Des dizaines de questions se pressent dans l’esprit de Léna.
Qui sont ces gens ? Des xénos ? Des hommes ? Pourquoi vivent-ils
à l’intérieur d’une planète ? Iridine
la regarde silencieusement. Elle a de petits yeux narquois. Ses iris
ont une couleur étrange presque transparente. Soudain elle s’approche
de Léna et lui attrape la main. Léna sursaute. La peau
est froide, visqueuse. Brusquement elle ressent comme de l’électricité
dans ce contact. « Vous allez tout comprendre » lui murmure
son hôte.
Un flash. Tout à coup Léna sent ses muscles se contracter
jusqu’à la rupture. Elle crie. Cela dure à peine
quelques secondes. Soudain tout s’arrête. Léna s’effondre
sur le lit. Elle se relève douloureusement et regarde Iridine
avec effroi. Léna sait tout. Elle sait d’où vient
ce peuple enterré dans Clavène et pourquoi cela fait tant
de temps qu’ils sont enfermés de la sorte. Elle comprend
pourquoi tout est gris et morne. La peur lui tenaille les entrailles.
Elle veut s’enfuir, partir loin de ce monde qu’elle trouve
répugnant.
Les Constantins
sont des Hommes. Ils viennent de la planète bleue, la terre natale.
Ils font partie d’une des toutes premières expéditions
envoyées à travers la galaxie. A cette époque,
il y a plus de 10 000 ans, les hommes étaient férus de
découvertes. Le départ de l’expédition «
Constantine » était relativement passé inaperçu.
Par contre sa disparition avait fait grand bruit. Envoyée aux
confins de la Voie Lactée, le vaisseau hyperluminique n’avait
plus donné de nouvelles quelques mois après son départ.
C’était le premier accident de cette envergure dans l’histoire
spatiale. Plus de 2000 hommes et femmes n’avaient plus donné
de nouvelles. Un incident technique avait été mis en avant
pour expliquer cette tragédie.
En fait, la vérité était bien plus surprenante.
Le vaisseau avait été abordé par des xénos
: les Chronos. Ils étudiaient l’humanité depuis
fort longtemps. En échange de leur vie sauve, ils proposèrent
aux navigants du Constantin une expérience de nature scientifique.
L’immortalité. Voilà l’expérience que
les Chronos voulaient leur faire subir. Les humains s’empressèrent
d’accepter. L’immortalité fait partie des grands
rêves de l’humanité. Ces êtres humains immortels
devaient être cachée aux yeux du reste des Hommes. Les
Chronos les enfermèrent dans une immense sphère de métal
munie de mécanismes propres à entretenir un écosystème.
Ils recouvrirent ce globe de terre et de fer et qu’ils mirent
en orbite autours d’une étoile : Clavène.
Les Chronos avaient pris soin de les stériliser et ils installèrent
des systèmes de défense pour éviter les intrusions.
Au début, tout se déroula à merveille. Dégager
de la peur de la mort, ces hommes et femmes firent la fête pendant
des jours et des nuits. Ils découvraient ensemble les plaisirs
charnels, mangeaient à n’en plus finir, cherchaient de
nouvelles sensations. Bientôt, aucun autre objectif n’exista
à part cette recherche constante du plaisir. Mais le temps commençait
à faire son effet. Plus aucun des plaisirs connus ne comblaient
les constantins. Ils tentèrent des expériences de plus
en plus extrêmes, de plus en pus horribles. Les ébats sexuels
étaient poussés aux confins de l’horreur. De multiples
mutilations avaient lieux. Ils n’arrivaient plus à combler
cette recherche perpétuelle de luxure et de concupiscence, ils
n’arrivaient plus à jouir de la vie. Plusieurs ingénieurs
se penchèrent sur ce problème. Pendant un temps, la génétique
permit de découvrir un nouveau terrain de jeu. Les hommes se
firent greffer un membre d’une taille et d’une virilité
extraordinaire. D’autres se faisaient pousser des appendices épouvantables.
La solution à l’ennui constituait à repousser constamment
celui-ci en trouvant des jeux de plus en plus odieux, de plus en plus
abominable. Ils avaient même fini par s’affubler de certaines
formes de télépathie pour renforcer leur sens, leur jouissance.
Léna
verse une larme. « Je veux rentrer chez moi » murmure t’elle
doucement . « Ne t’inquiète pas, rendors toi »
lui chuchote Iridine en la fixant de ses yeux incolores. Léna
ne veut pas se rendormir. L’espace d’un instant, elle tente
de combattre la langueur qui la gagne.
Elle se
réveille en sursaut. Un incroyable brouhaha l’entoure.
Des milliers de personnes la regarde. Elle se dit qu’elle doit
être dans une espèce d’arène. De curieuses
sensations envahissent son corps. Un frisson court sa colonne vertébrale
qui lui semble immensément longue. Les yeux écarquillés
d’effroi, elles voient les perceurs et les techniciens empalés
vivant sur des piques de métal. Leurs yeux sont transparents,
leurs visages reflètent l’intense douleur qui les habite.
Un cheval trotte sur le sol de terre de ce cirque de l’horreur.
Il est bardé de piques acérés comme si on avait
voulu l’enrouler dans un fil de fer barbelé. La tête
de ce cheval est curieusement petite remarque Léna. Son cœur
ne fait qu’un bond. Le cheval a la tête du Patriarche cousue
à même le cou de l’animal. Ils ont greffé
la tête d’un homme sur une bête. La terreur l’envahit.
Elle détourne la tête, veut vomir toutes ses tripes. Elle
se rend compte qu’elle-même a sa tête attachée
sur le cou tranché d’une jument. Elle relève les
yeux pour voir le sourire figé du patriarche et l’énorme
membre en érection du cheval. Des applaudissements, elle hurle.
Fin.