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Par Pierre Tiacevin

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La marche des gobelins
(3/3)

Les deux journées qui suivirent furent parmi les pires de l’existence de Shtark. La colère de Gotvak sembla ne pas désemplir durant tout le trajet. Il imposa un rythme si élevé qu’il devint vite clair que les chariots ne pourraient pas suivre. L’orque ordonna de les brûler sur place et d’abattre les meurks et il fallut tous les talents de diplomatie du chef pour l’en empêcher. Il obtint de laisser dix gobelins parmi les plus vieux pour mener les chariots jusqu’à Castel-Blanc pendant que la troupe continuait sa course en avant. La forêt s’acheva brutalement pour laisser de nouveau place à un paysage vallonné couvert de bosquets épars. Gotvak ne sembla même pas s’en apercevoir, les yeux fixés droits devant, sur un objectif que lui seul semblait voir.
Même sa troupe commençait à témoigner des signes de fatigue à la suite de tant de marches forcées, bien qu’aucun n’ait osé se plaindre. Essayant de s’accrocher à une pensée agréable, Shtark serra les dents et tint bon pour ne pas donner à ce monstre de Gotvak le plaisir de lui ficher une lance dans le dos pour l’achever, comme il le fit avec tous ceux qui ne pouvaient pas suivre.

* * * * *

Puis au matin du troisième jour suivant la rencontre avec les orques, la troupe extenuée atteignit Castel-Blanc. La route grimpait le long d’une colline particulièrement pentue, ne laissant voir de la citadelle que le sommet de ses nombreuses hautes tours blanches. Les guerriers stoppèrent au sommet pour souffler enfin et les gobelins purent contempler avec stupeur le but de leur longue marche si loin dans le Nord.
Castel-Blanc, ancienne forteresse frontalière des Hommes de Fer, bâtie pour repousser les hordes de créatures venues dévaster les terres humaines. Castel-Blanc qui ne tomba jamais en trois siècles de guerre totale contre les orques Vatranki, la pire espèce de peau verte ayant jamais existée, aujourd’hui éteinte, massacrée jusqu’au dernier individu par la coalition humaine et les impitoyables trolls des montagnes.
Castel-Blanc, aux cent tours fines et blanches, qui avait été cédé par les Hommes de Fer aux réfugiés des guerres orques. On pouvait voir leurs descendants arpenter les chemins de ronde, portant le drapeau rouge et l’agneau blanc, couleur de leur maison fraîchement fondée, qui jetaient des regards durs à l’armée assemblée devant leurs murs.
Le château avait été construit dans un méandre du fleuve local, protégeant sur la rive Ouest le seul gué praticable sur vingt lieues. Ce gué remarquable traversait le fleuve en son point le plus large, où une petite île apparaissait en son centre. Une redoute se tenait sur cette île, interdisant le passage à quiconque n’était pas le bienvenue. Cependant cette redoute présentait pour l’heure la bannière du Chef de Guerre orque. Témoignaient de sa victoire au gué les corps désarticulés des défenseurs humains pendus le long des murs.
Cependant Castel-Blanc se dressait fier et libre, preuve aux peaux-vertes que leur victoire était bien mince.
Gotvak ne présentait pas une once de la peur qui avait saisi les gobelins à la vue de la forteresse, et sa voix sourde ramena ces derniers à d’autres dangers plus immédiats.
« Allez fouineurs ! » gronda-t-il, « Vous avez eu de la chance d’être dorlotés par Gotvak jusqu’à présent ! Maintenant c’est le chef du clan Moktab qui vous donnera vos ordres ! Moktab est le bras droit du Grand Chef de Guerre, et il n’aime pas les rats de votre espèce ! Allez ! Trouvez la bannière rouge et vous trouverez Moktab. »
Le grand orque s’était mis en route avec sa bande avant même d’avoir fini sa phrase, se dirigeant vers ce qui semblait être le camp principal, un assemblage sur un quart de lieu de tentes délabrées et mal plantées.
Scrutant les autres rassemblements d’orques et de gobelins, Shtark avisa la bannière rouge décrite par Gotvak. Aerk Tshlek l’avait vu également et ils se remirent en route, trois cents cinquante gobelins exténués.

* * * * *

L’attaque fut lancée tôt le lendemain, l’aube laissant tous les envahisseurs trempés par la rosée. Les orques avaient emmené avec eux nombre de clans de gobelins, et ils furent les premiers à être jetés à l’assaut des murs. Le Grand Chef orque avait décidé d’attaquer simultanément les deux portes de la cité fortifiée, pour empêcher les défenseurs de faire une sortie d’un côté pendant que son armée attaquait l’autre. La première vague fut presque entièrement anéantie sous les flèches, les pierres et l’huile brûlante des humains. Les échelles construites par les orques étaient trop lourdes et trop grandes pour les chétifs gobelins et un si petit nombre atteignit les créneaux que les humains n’eurent à déplorer aucune perte. Médusé, Shtark assista au massacre des siens avec le reste de son clan, entourés par des compagnies d’orques ricanant devant un tel spectacle.
L’après-midi fut une répétition de l’attaque du matin, et la nuit posa un voile apaisant sur l’horrible spectacle de la guerre, laissant un quart des gobelins amenés de force par les orques morts ou infirmes. Du fait de leur retard, ceux du clan d’Aerk Tshlek avaient été positionnés presque en arrière-ligne, et Moktab, un vieil orque colossal qui leur parlait comme il l’aurait fait à une meurk, leur expliqua patiemment qu’ils auraient à charger la porte avec les orques de son clan dès que les béliers auraient fait leurs offices. Le Chef contrastait fortement avec la description de Gotvak, aussi cette surprise fut la seule agréable pour les gobelins jusqu’à la fin du siège.

L’assaut du lendemain vit l’entrée en jeu des premiers Grands : le clan Ousielek, des orques bruns venus de l’autre bout du monde couvrirent bravement en courant la distance qui les séparaient des murailles de la porte nord. Cette fois-ci les échelles étaient à la bonne mesure et les premiers vrais combats eurent lieu au sommet des murs blancs, masses d’armes brisant les écus rouges, épées et flèches tranchant dans les chairs orques. Mais l’assaut fut repoussé lui aussi, tout comme son homologue sur la porte Ouest devant une armée grondante de colère. La pluie bloqua les entreprises orques deux jours puis les hostilités reprirent pendant une longue semaine, sans réussite. Les pieds des murs étaient le lieu d’un horrible charnier, et l’odeur de pourriture soulevait jusqu’aux estomacs orques lorsque le vent soufflait vers le Nord. Shtark ne parvenait pas à comprendre comment les humains tenaient encore debout sur leurs murs, mais de toute évidence l’odeur seule ne prendrait pas Castel-Blanc.

* * * * *

Le Grand Chef, du haut de la butte où il avait installé son quartier général, commanda une réorganisation des troupes, envoyant les unités épuisées par les combats tenir le gué pendant que ceux qu’ils remplaçaient montaient à l’assaut. Ce remaniement emmena les troupes du Chef Moktab en première ligne pour le prochain combat. Le moral au plus bas, les Grands et les gobelins se préparèrent avec résignation. Les officiers grognaient et grondaient, la mutinerie couvait. Moktab et ses fiers orques des montagnes n’appréciaient visiblement pas d’avoir à faire le travail de leurs inférieurs des plaines. Etrangement ils s’étaient attachés à leurs gobelins et formèrent ainsi un cercle protecteur autour de la petite compagnie gobeline, lui évitant le choc de la première ligne.
Fourbissant leurs armes, les guerriers attendirent le levé du soleil et le signal de la charge.

* * * * *

Shtark affûtait le fer de sa lance et agitait ses oreilles pendantes, signe de colère chez les gobelins. Cet idiot de Grand Chef orque avait placé toutes ses troupes sur la rive de Castel-Blanc et le gué restait virtuellement sans défense : si les hommes de Fer déboulaient par la même route que les gobelins avaient suivi, ils prendraient la redoute sans forcer et isoleraient l’armée des peaux-vertes sur la rive Ouest, sans espoir de retraite. Pour tout dire il ne faisait pas confiance aux orques qui affirmaient que les humains les plus proches, en dehors de ceux terrés derrière leurs murs, étaient à plus de deux mois de marches forcées.
Il semble avec du recul que Shtark ait terriblement raté sa vocation, car ses talents de guerrier sont insignifiants devant ceux que les gobelins appellent « don de double vue », aussi connu sous l’appellation « bon sens » chez les humains.
Ainsi, c’est à l’aube du neuvième jour du siège de Castel-Blanc que le cinquième corps d’infanterie lourde des Hommes de Fer déboucha de la brume de la rive est, se déversant entre les collines vers le gué. Ces soldats étaient en manœuvre depuis plusieurs semaines et avaient établi leur campement à moins de trente lieues du point où les gobelins avaient laissé fuir le cavalier. La chance et l’intuition de l’estafette avaient pourvu au malheur des orques. Shtark s’acharnait encore sur sa lance et le Grand Chef s’apprêtait à lancer le signal de l’attaque quand les humains tombèrent sur la redoute, bondée de blessés et autres estropiés. Les quelques guetteurs placés sur la route entre la forêt et le fleuve avaient été discrètement neutralisés et nul ne vit venir l’attaque.
Armés de longues lances, protégés par un lourd bouclier ovale poli les couvrant de la tête aux pieds, les fantassins lourds furent maîtres du gué avant que les camps orques ne se réveillent, car seuls les gars de Motvak étaient debout, mais ils faisaient tous face à la porte Nord pour l’heure.
Puis le son des cors orques résonna d’un bout à l’autre de la vallée, mais rares furent ceux qui comprirent immédiatement le danger, la plupart s’agitant vainement pour s’informer de la cause d’un tel vacarme.
Mais le Grand Chef veillait, et il chargea le gué avec sa garde personnelle avant que les hommes de Fer n’aient pu établir une tête de pont solide sur la rive Ouest. Opérant un demi-tour en désordre, Motvak et son armée chargèrent à leurs tours, ce qui laissa les portes sans surveillance et constitua la deuxième erreur de la journée fraîchement débutée.
Avec un fracas terrible, les orques imposants de la garde du Grand Chef heurtèrent la ligne de boucliers des humains. La lutte fut terrible, la fureur et la force brutale des orques des montagnes s’opposant à la discipline et au courage des hommes de Fer. Motvak et les siens s’engagèrent dans la mêlée, forçant les lanciers à reculer, abandonnant leurs blessés et leurs morts, rapidement piétinés par les peaux-vertes. Aerk Tshlek tint les gobelins aussi éloignés qu’il était possible de la ligne des combats, faisant tirer ses archers par dessus la tête des Grands. C’est à ce moment délicat de la bataille que les défenseurs de Castel-Blanc ouvrirent leurs portes, qui déversèrent la cavalerie légère de la cité, qui tomba par derrière sur les compagnies orques en train de former les rangs pour prendre part aux combats du gué. Surpris, ils brisèrent leurs formations et se répandirent en tout sens, la cavalerie faisant payer un lourd tribut aux envahisseurs, bientôt rejointe par l’infanterie et les archers qui défendaient précédemment les murs.
Shtark ne vit rien du drame, occupé à éviter les lances tranchantes des humains : les hommes de Fer avaient finalement reformé une ligne solide et repoussaient systématiquement les grands orques. Les gobelins se retrouvaient face à un mur compact de boucliers, dont ne dépassaient que les casques à panaches des fantassins. Couvrant intégralement leurs visages, ces casques au faciès intimidant ne laissaient voir à Shartk que les yeux flamboyants de colère de ses ennemis. Vrek tomba, le ventre crevé par une hampe de dix pouces, alors que les lanciers tentaient de contenir l’avancée humaine. Tentant de frapper les jambes en passant sous les lances adverses tendues, Shtark s’aperçut que les humains portaient des jambières d’acier qui rendirent sa tentative caduque. Il récolta pour sa peine un coup de bouclier qui lui cassa plusieurs dents et lui brouilla la vue. Bousculant un Yelhoïd amoché et piétinant ses camardes tombés par dizaine, le lancier tenta de se diriger vers l’arrière. Il ne voyait rien à dix pas : rendu presque sourd par le chaos de la bataille, heurté par les orques, il évitait de justesse leurs lourdes haches tournoyantes. Ses yeux larmoyants tombèrent brusquement sur la bannière personnelle du Grand Chef. Ce dernier s’était fait encercler par une escouade d’humains particulièrement déterminés et ses gardes, engagés dans un corps à corps sanglant, ne parvenaient plus à repousser les épées de leurs adversaires. Soudain un humain aux longs cheveux bruns dépassant sous son casque brillant leva bien haut son épée et poussa un cri de guerre, repris par ses compagnons proches, et s’élança sur son adversaire. Il enfonça négligemment son épée jusqu’à la garde dans le ventre d’un orque qui s’interposait, en qui un Shtark incrédule reconnu Gotvak. Ecartant le corps d’un coup d’épaule, le guerrier humain s’attaqua au Grand Chef. Premier orque qu’il voyait utilisé une épée, le gobelin assista au combat, sauvage mais rapide, les parades répondant aux coups de taille et d’estoc en un enchaînement si vif que les duellistes semblaient danser. L’affrontement s’acheva brutalement par la décapitation du grand orque tombé à genoux sous les coups furieux de son adversaire.
Plantant la tête encore saignante sur une lance, le guerrier la leva au ciel et relança son cri, cette fois-ci repris par la moitié des cinq milles hommes de Fer, qui poussèrent la horde de peaux-vertes toujours plus en arrière.

* * * * *

Les survivants gobelins s’éloignaient péniblement de la citadelle blanche, lieu une fois de plus d’une victoire des humains. Shtark avait réussi à convaincre Aerk Tshlek de mettre les bouts avant qu’il ne soit trop tard. Jetant un coup d’œil en arrière, notre courageux héros vit les deux armées humaines faire jonction, pour le plus grand dam des derniers orques qui tenaient encore. Les guerriers du clan gobelin s’éreintaient vers le nord, du mauvais côté du fleuve, sans ravitaillement et droit sur les terres humaines, mais néanmoins vivants.
Aerk Tshlek escomptait se cacher dans les bois le temps que les choses se tassent, temps qui risquait d’être long, peut-être plus que la vie de Shtark, songea ce dernier avec amertume.
Zylick, le vieux lieutenant des lanciers, soutenait Bluark, qui avait perdu une oreille et un bout de bras dans la bagarre et clopinait en répétant en boucle :
« Saleté d’humains, saletés d’orques, saletés d’humains….. », le tout sur un ton monocorde.
Shtark cracha un mélange de poussière, de morve et de sang, pestant sur le sort qui le ramenait encore sous ces maudits arbres.
Alors que les trompettes de Castel-Blanc sonnaient la victoire loin dans leurs dos, ils marchaient aussi vite que possible vers un avenir incertain, deux cents gobelins blessés, puants et de fort mauvaise humeur.


Fin.

 

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