Les deux
journées qui suivirent furent parmi les pires de l’existence
de Shtark. La colère de Gotvak sembla ne pas désemplir
durant tout le trajet. Il imposa un rythme si élevé qu’il
devint vite clair que les chariots ne pourraient pas suivre. L’orque
ordonna de les brûler sur place et d’abattre les meurks
et il fallut tous les talents de diplomatie du chef pour l’en
empêcher. Il obtint de laisser dix gobelins parmi les plus vieux
pour mener les chariots jusqu’à Castel-Blanc pendant que
la troupe continuait sa course en avant. La forêt s’acheva
brutalement pour laisser de nouveau place à un paysage vallonné
couvert de bosquets épars. Gotvak ne sembla même pas s’en
apercevoir, les yeux fixés droits devant, sur un objectif que
lui seul semblait voir.
Même sa troupe commençait à témoigner des
signes de fatigue à la suite de tant de marches forcées,
bien qu’aucun n’ait osé se plaindre. Essayant de
s’accrocher à une pensée agréable, Shtark
serra les dents et tint bon pour ne pas donner à ce monstre de
Gotvak le plaisir de lui ficher une lance dans le dos pour l’achever,
comme il le fit avec tous ceux qui ne pouvaient pas suivre.
*
* * * *
Puis au
matin du troisième jour suivant la rencontre avec les orques,
la troupe extenuée atteignit Castel-Blanc. La route grimpait
le long d’une colline particulièrement pentue, ne laissant
voir de la citadelle que le sommet de ses nombreuses hautes tours blanches.
Les guerriers stoppèrent au sommet pour souffler enfin et les
gobelins purent contempler avec stupeur le but de leur longue marche
si loin dans le Nord.
Castel-Blanc, ancienne forteresse frontalière des Hommes de Fer,
bâtie pour repousser les hordes de créatures venues dévaster
les terres humaines. Castel-Blanc qui ne tomba jamais en trois siècles
de guerre totale contre les orques Vatranki, la pire espèce de
peau verte ayant jamais existée, aujourd’hui éteinte,
massacrée jusqu’au dernier individu par la coalition humaine
et les impitoyables trolls des montagnes.
Castel-Blanc, aux cent tours fines et blanches, qui avait été
cédé par les Hommes de Fer aux réfugiés
des guerres orques. On pouvait voir leurs descendants arpenter les chemins
de ronde, portant le drapeau rouge et l’agneau blanc, couleur
de leur maison fraîchement fondée, qui jetaient des regards
durs à l’armée assemblée devant leurs murs.
Le château avait été construit dans un méandre
du fleuve local, protégeant sur la rive Ouest le seul gué
praticable sur vingt lieues. Ce gué remarquable traversait le
fleuve en son point le plus large, où une petite île apparaissait
en son centre. Une redoute se tenait sur cette île, interdisant
le passage à quiconque n’était pas le bienvenue.
Cependant cette redoute présentait pour l’heure la bannière
du Chef de Guerre orque. Témoignaient de sa victoire au gué
les corps désarticulés des défenseurs humains pendus
le long des murs.
Cependant Castel-Blanc se dressait fier et libre, preuve aux peaux-vertes
que leur victoire était bien mince.
Gotvak ne présentait pas une once de la peur qui avait saisi
les gobelins à la vue de la forteresse, et sa voix sourde ramena
ces derniers à d’autres dangers plus immédiats.
« Allez fouineurs ! » gronda-t-il, « Vous avez eu
de la chance d’être dorlotés par Gotvak jusqu’à
présent ! Maintenant c’est le chef du clan Moktab qui vous
donnera vos ordres ! Moktab est le bras droit du Grand Chef de Guerre,
et il n’aime pas les rats de votre espèce ! Allez ! Trouvez
la bannière rouge et vous trouverez Moktab. »
Le grand orque s’était mis en route avec sa bande avant
même d’avoir fini sa phrase, se dirigeant vers ce qui semblait
être le camp principal, un assemblage sur un quart de lieu de
tentes délabrées et mal plantées.
Scrutant les autres rassemblements d’orques et de gobelins, Shtark
avisa la bannière rouge décrite par Gotvak. Aerk Tshlek
l’avait vu également et ils se remirent en route, trois
cents cinquante gobelins exténués.
*
* * * *
L’attaque
fut lancée tôt le lendemain, l’aube laissant tous
les envahisseurs trempés par la rosée. Les orques avaient
emmené avec eux nombre de clans de gobelins, et ils furent les
premiers à être jetés à l’assaut des
murs. Le Grand Chef orque avait décidé d’attaquer
simultanément les deux portes de la cité fortifiée,
pour empêcher les défenseurs de faire une sortie d’un
côté pendant que son armée attaquait l’autre.
La première vague fut presque entièrement anéantie
sous les flèches, les pierres et l’huile brûlante
des humains. Les échelles construites par les orques étaient
trop lourdes et trop grandes pour les chétifs gobelins et un
si petit nombre atteignit les créneaux que les humains n’eurent
à déplorer aucune perte. Médusé, Shtark
assista au massacre des siens avec le reste de son clan, entourés
par des compagnies d’orques ricanant devant un tel spectacle.
L’après-midi fut une répétition de l’attaque
du matin, et la nuit posa un voile apaisant sur l’horrible spectacle
de la guerre, laissant un quart des gobelins amenés de force
par les orques morts ou infirmes. Du fait de leur retard, ceux du clan
d’Aerk Tshlek avaient été positionnés presque
en arrière-ligne, et Moktab, un vieil orque colossal qui leur
parlait comme il l’aurait fait à une meurk, leur expliqua
patiemment qu’ils auraient à charger la porte avec les
orques de son clan dès que les béliers auraient fait leurs
offices. Le Chef contrastait fortement avec la description de Gotvak,
aussi cette surprise fut la seule agréable pour les gobelins
jusqu’à la fin du siège.
L’assaut
du lendemain vit l’entrée en jeu des premiers Grands :
le clan Ousielek, des orques bruns venus de l’autre bout du monde
couvrirent bravement en courant la distance qui les séparaient
des murailles de la porte nord. Cette fois-ci les échelles étaient
à la bonne mesure et les premiers vrais combats eurent lieu au
sommet des murs blancs, masses d’armes brisant les écus
rouges, épées et flèches tranchant dans les chairs
orques. Mais l’assaut fut repoussé lui aussi, tout comme
son homologue sur la porte Ouest devant une armée grondante de
colère. La pluie bloqua les entreprises orques deux jours puis
les hostilités reprirent pendant une longue semaine, sans réussite.
Les pieds des murs étaient le lieu d’un horrible charnier,
et l’odeur de pourriture soulevait jusqu’aux estomacs orques
lorsque le vent soufflait vers le Nord. Shtark ne parvenait pas à
comprendre comment les humains tenaient encore debout sur leurs murs,
mais de toute évidence l’odeur seule ne prendrait pas Castel-Blanc.
*
* * * *
Le Grand
Chef, du haut de la butte où il avait installé son quartier
général, commanda une réorganisation des troupes,
envoyant les unités épuisées par les combats tenir
le gué pendant que ceux qu’ils remplaçaient montaient
à l’assaut. Ce remaniement emmena les troupes du Chef Moktab
en première ligne pour le prochain combat. Le moral au plus bas,
les Grands et les gobelins se préparèrent avec résignation.
Les officiers grognaient et grondaient, la mutinerie couvait. Moktab
et ses fiers orques des montagnes n’appréciaient visiblement
pas d’avoir à faire le travail de leurs inférieurs
des plaines. Etrangement ils s’étaient attachés
à leurs gobelins et formèrent ainsi un cercle protecteur
autour de la petite compagnie gobeline, lui évitant le choc de
la première ligne.
Fourbissant leurs armes, les guerriers attendirent le levé du
soleil et le signal de la charge.
*
* * * *
Shtark
affûtait le fer de sa lance et agitait ses oreilles pendantes,
signe de colère chez les gobelins. Cet idiot de Grand Chef orque
avait placé toutes ses troupes sur la rive de Castel-Blanc et
le gué restait virtuellement sans défense : si les hommes
de Fer déboulaient par la même route que les gobelins avaient
suivi, ils prendraient la redoute sans forcer et isoleraient l’armée
des peaux-vertes sur la rive Ouest, sans espoir de retraite. Pour tout
dire il ne faisait pas confiance aux orques qui affirmaient que les
humains les plus proches, en dehors de ceux terrés derrière
leurs murs, étaient à plus de deux mois de marches forcées.
Il semble avec du recul que Shtark ait terriblement raté sa vocation,
car ses talents de guerrier sont insignifiants devant ceux que les gobelins
appellent « don de double vue », aussi connu sous l’appellation
« bon sens » chez les humains.
Ainsi, c’est à l’aube du neuvième jour du
siège de Castel-Blanc que le cinquième corps d’infanterie
lourde des Hommes de Fer déboucha de la brume de la rive est,
se déversant entre les collines vers le gué. Ces soldats
étaient en manœuvre depuis plusieurs semaines et avaient
établi leur campement à moins de trente lieues du point
où les gobelins avaient laissé fuir le cavalier. La chance
et l’intuition de l’estafette avaient pourvu au malheur
des orques. Shtark s’acharnait encore sur sa lance et le Grand
Chef s’apprêtait à lancer le signal de l’attaque
quand les humains tombèrent sur la redoute, bondée de
blessés et autres estropiés. Les quelques guetteurs placés
sur la route entre la forêt et le fleuve avaient été
discrètement neutralisés et nul ne vit venir l’attaque.
Armés de longues lances, protégés par un lourd
bouclier ovale poli les couvrant de la tête aux pieds, les fantassins
lourds furent maîtres du gué avant que les camps orques
ne se réveillent, car seuls les gars de Motvak étaient
debout, mais ils faisaient tous face à la porte Nord pour l’heure.
Puis le son des cors orques résonna d’un bout à
l’autre de la vallée, mais rares furent ceux qui comprirent
immédiatement le danger, la plupart s’agitant vainement
pour s’informer de la cause d’un tel vacarme.
Mais le Grand Chef veillait, et il chargea le gué avec sa garde
personnelle avant que les hommes de Fer n’aient pu établir
une tête de pont solide sur la rive Ouest. Opérant un demi-tour
en désordre, Motvak et son armée chargèrent à
leurs tours, ce qui laissa les portes sans surveillance et constitua
la deuxième erreur de la journée fraîchement débutée.
Avec un fracas terrible, les orques imposants de la garde du Grand Chef
heurtèrent la ligne de boucliers des humains. La lutte fut terrible,
la fureur et la force brutale des orques des montagnes s’opposant
à la discipline et au courage des hommes de Fer. Motvak et les
siens s’engagèrent dans la mêlée, forçant
les lanciers à reculer, abandonnant leurs blessés et leurs
morts, rapidement piétinés par les peaux-vertes. Aerk
Tshlek tint les gobelins aussi éloignés qu’il était
possible de la ligne des combats, faisant tirer ses archers par dessus
la tête des Grands. C’est à ce moment délicat
de la bataille que les défenseurs de Castel-Blanc ouvrirent leurs
portes, qui déversèrent la cavalerie légère
de la cité, qui tomba par derrière sur les compagnies
orques en train de former les rangs pour prendre part aux combats du
gué. Surpris, ils brisèrent leurs formations et se répandirent
en tout sens, la cavalerie faisant payer un lourd tribut aux envahisseurs,
bientôt rejointe par l’infanterie et les archers qui défendaient
précédemment les murs.
Shtark ne vit rien du drame, occupé à éviter les
lances tranchantes des humains : les hommes de Fer avaient finalement
reformé une ligne solide et repoussaient systématiquement
les grands orques. Les gobelins se retrouvaient face à un mur
compact de boucliers, dont ne dépassaient que les casques à
panaches des fantassins. Couvrant intégralement leurs visages,
ces casques au faciès intimidant ne laissaient voir à
Shartk que les yeux flamboyants de colère de ses ennemis. Vrek
tomba, le ventre crevé par une hampe de dix pouces, alors que
les lanciers tentaient de contenir l’avancée humaine. Tentant
de frapper les jambes en passant sous les lances adverses tendues, Shtark
s’aperçut que les humains portaient des jambières
d’acier qui rendirent sa tentative caduque. Il récolta
pour sa peine un coup de bouclier qui lui cassa plusieurs dents et lui
brouilla la vue. Bousculant un Yelhoïd amoché et piétinant
ses camardes tombés par dizaine, le lancier tenta de se diriger
vers l’arrière. Il ne voyait rien à dix pas : rendu
presque sourd par le chaos de la bataille, heurté par les orques,
il évitait de justesse leurs lourdes haches tournoyantes. Ses
yeux larmoyants tombèrent brusquement sur la bannière
personnelle du Grand Chef. Ce dernier s’était fait encercler
par une escouade d’humains particulièrement déterminés
et ses gardes, engagés dans un corps à corps sanglant,
ne parvenaient plus à repousser les épées de leurs
adversaires. Soudain un humain aux longs cheveux bruns dépassant
sous son casque brillant leva bien haut son épée et poussa
un cri de guerre, repris par ses compagnons proches, et s’élança
sur son adversaire. Il enfonça négligemment son épée
jusqu’à la garde dans le ventre d’un orque qui s’interposait,
en qui un Shtark incrédule reconnu Gotvak. Ecartant le corps
d’un coup d’épaule, le guerrier humain s’attaqua
au Grand Chef. Premier orque qu’il voyait utilisé une épée,
le gobelin assista au combat, sauvage mais rapide, les parades répondant
aux coups de taille et d’estoc en un enchaînement si vif
que les duellistes semblaient danser. L’affrontement s’acheva
brutalement par la décapitation du grand orque tombé à
genoux sous les coups furieux de son adversaire.
Plantant la tête encore saignante sur une lance, le guerrier la
leva au ciel et relança son cri, cette fois-ci repris par la
moitié des cinq milles hommes de Fer, qui poussèrent la
horde de peaux-vertes toujours plus en arrière.
*
* * * *
Les survivants
gobelins s’éloignaient péniblement de la citadelle
blanche, lieu une fois de plus d’une victoire des humains. Shtark
avait réussi à convaincre Aerk Tshlek de mettre les bouts
avant qu’il ne soit trop tard. Jetant un coup d’œil
en arrière, notre courageux héros vit les deux armées
humaines faire jonction, pour le plus grand dam des derniers orques
qui tenaient encore. Les guerriers du clan gobelin s’éreintaient
vers le nord, du mauvais côté du fleuve, sans ravitaillement
et droit sur les terres humaines, mais néanmoins vivants.
Aerk Tshlek escomptait se cacher dans les bois le temps que les choses
se tassent, temps qui risquait d’être long, peut-être
plus que la vie de Shtark, songea ce dernier avec amertume.
Zylick, le vieux lieutenant des lanciers, soutenait Bluark, qui avait
perdu une oreille et un bout de bras dans la bagarre et clopinait en
répétant en boucle :
« Saleté d’humains, saletés d’orques,
saletés d’humains….. », le tout sur un ton
monocorde.
Shtark cracha un mélange de poussière, de morve et de
sang, pestant sur le sort qui le ramenait encore sous ces maudits arbres.
Alors que les trompettes de Castel-Blanc sonnaient la victoire loin
dans leurs dos, ils marchaient aussi vite que possible vers un avenir
incertain, deux cents gobelins blessés, puants et de fort mauvaise
humeur.
Fin.