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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Pierre Tiacevin

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La marche des gobelins
(2/3)

La route serpentait inlassablement entre les collines rondes du pays de Castel-Blanc. La pluie avait finalement cessé, laissant des gobelins trempés, puants et de bien mauvaise humeur. La topographie locale ne permettait pas de voir bien loin, mais Shtark aperçut néanmoins une large forêt droit devant au détour d’un virage. Il n’aimait pas les forêts, remplies de buissons griffeurs et peuplées de sales bestioles pendues aux branches. Espérant que la route n’y conduisait pas, il revint à sa pensée récurrente, l’état de ses pieds.
Les gobelins portaient rarement des bottes et Shtark ne faisait pas exception à la règle : ses pieds cornés étaient bandés par des lamelles de cuir crasseuses, sensées retarder l’apparition des ampoules. Elles n’avaient été d’aucune utilité aujourd’hui et ses pieds, comme ceux de ses compagnons, étaient à présent couverts d’ampoules monstrueuses, percées ou non, mais toutes terriblement douloureuses. Le gobelin se demandait sérieusement s’il allait « râper ses jambes » avant d’atteindre Castel-Blanc.
Malheureusement la chance n’était pas avec Shtark ce jour là car après moult méandres et autres virages, la route s’engagea entre deux collines impressionnantes pour se diriger irrémédiablement vers une trouée dans la lisière du bois où elle virait brusquement vers la droite. La pénombre ambiante aidant, les arbres dégageaient une impression menaçante, tendant leurs branches noueuses comme pour saisir les envahisseurs.
L’ordre fut donné d’établir le camp pour la nuit, et comble de malheur, Shtark fut désigné pour le premier tour de garde par un Vrek passablement irrité qui se fit très clair quand au prix de l’endormissement pendant son tour. S’appuyant sur sa lance, Shtark fixa la forêt à s’en donner mal à la tête.

* * * * *

La nuit fut encore plus brève que la précédente pour notre héros. Du moins fut-elle moins humide, bien que l’odeur de vingt gobelins entassés puisse faire regretter une nuit au froid et au vent. L’humeur était morose au petit matin, et nul ne se bousculait devant la cantine de Bluark. Même Aerk Tshlek traînait la patte en retournant manger dans sa tente. Dans ce climat de torpeur, il n’est pas étonnant que nul n’entendit le bruit d’un cheval lancé au galop, étouffé il est vrai par la forêt.
Subitement un coursier et son cavalier jaillirent du couvert des arbres, franchirent la distance qui les séparaient du camp en un instant et passèrent en trombe au milieu de gobelins hébétés. Shtark eut tout juste le temps d’apercevoir la robe bai de la monture avant qu’elle ne piétine un idiot mangeant assis par terre et s’éloigne sur la route. La cape flottante du cavalier arborait un agneau tenant un drapeau rouge au creux de son flanc. Il fut hors de portée de flèche bien avant qu’un archer ait pu tendre une corde à son arc. Aerk Tshlek sortit de sa tente en criant des ordres sans queue ni tête, pensant sans doute à une attaque du camp. Le calme revint très lentement parmi les gobelins, les cris des lieutenants restant sans grand effet. Enfin Zylik, le vieux lieutenant, s’approcha du chef et dit :
« On doit le poursuivre chef ? »
Aerk Tshlek enrageait à présent. « Ca sert à que dalle, ce pourri est déjà à un quart de lieue !! Formez une ligne de piquiers devant la route ! Peut en arriver d’autres ! »
Cinquante lanciers et moitié moins d’archers se mirent en position pour barrer la route mais aucun autre cavalier ne se présenta pendant une longue demi-heure.
« Allez ça suffit comme ça, finissez de plier le camp et on s’arrache » conclu Aerk Tshlek en secouant la tête.
Le blessé était salement amoché et on ne pouvait rien pour lui en l’absence du shaman. Finalement un coup de gourdin sur la tête, administré par Yelhoïd, fit office à la fois d’Extrême-onction et de pension de guerre.

Le silence fut complet dès que la troupe pénétra sous les arbres. Shtark sentait des yeux invisibles l’observer depuis la sylve environnante, mais aussi les gobelins ont beaucoup d’imagination. En dehors de la route pavée, le sous-bois était un fouillis inextricable de fougères, de ronciers et autres plantes rampantes irritantes. Vrek envoya un gars, équipé d’une rondache trop grande pour lui, en éclaireur.
Les branches des arbres bordant la route s’étaient rejointes au-dessus de leurs têtes, donnant l’impression d’avancer dans un tunnel. Certains gobelins travaillaient dans des mines pour le compte des orques, mais Shtark n’était pas de ceux là, et cette semi-obscurité l’intimidait plus qu’il ne l’aurait avoué.
Le temps paraissait arrêté ici, et au bout de ce qui sembla une éternité, l’éclaireur à la rondache revint vers eux en courant comme si un troll était à ses trousses.
« Chef ! Chef ! » hurlait-il. « Y’a toute une troupe qui vient par ici, ils font un boucan de tous les diables, ‘doivent être au moins quatre cents ! »
Soit autant que les gobelins…

* * * * *

La plupart des gars restèrent interdits devant la nouvelle mais la réaction du chef remit tous les esprits en place.
« Reformez la ligne bouseux ! » gueula ce dernier. « Mettez les chariots derrière, les archers vous bandez vos arcs et les piquiers vous me faites une ligne si serrée qu’une merde de fée puisse pas passer ! Et tout le monde ferme sa gueule, pas la peine de prévenir les pourris d’en face ! »
La formation s’organisa rapidement sous l’impulsion des lieutenants. Les lanciers, corps le plus discipliné des gobelins, se répartirent en travers de la route sur trois lignes : la première genoux au sol et les lances prêtes à être levées. La seconde debout pointant leurs lances par dessus la tête des premiers et la dernière prête à regarnir les précédentes. Derrière venaient les archers, préparant leurs courts arcs de cornes, et finalement une masse hétéroclite assez mal équipé et sans discipline qui se porterait à l’aide des précédents si une brèche était percée. Le tout fut mis en place sans trop de bruit et suffisamment vite pour qu’Aerk Tshlek ait un grognement appréciateur.
Shtark était lancier, et il se retrouvait en seconde ligne, ni la meilleure place ni la plus mauvaise. La route s’étendait en ligne droite sur une distance de deux cents pieds avant de s’incurver vers le sud, soustrayant leurs ennemis à la vue.

Avec l’attente monta la tension, le gobelin aux pieds de Shtark produisait d’horribles bruits de succion en mâchant sa langue pendant que celui de derrière trépignait sur place. Puis le martèlement de nombreux pieds sur le sol se fit entendre, augmentant lentement.
Zylik, en bout de ligne, affichait une mine perplexe.
« Trop de bruit pour des humains ça… »
Et effectivement c’est une bande d’orques au pas de course qui apparut devant eux. Surpris par ce barrage, les Grands s’arrêtèrent brusquement. Reconnaissant leurs alliés gobelins, ils reprirent finalement leur marche. Le chef du groupe se porta en avant : c’était un géant pour les siens, la tête de Shtark lui arrivait à peine au nombril. Il portait une armure de cuir noir cloutée, ses longs bras musculeux et noueux nus jusqu’aux épaules.
« Au moins quatre cents ?!? »siffla Aerk Tshlek. « Ils sont même pas cent, mange-merde ! » Il balança son poing dans la tête du gars à la rondache qui s’effondra en gémissant.
Le chef fit rompre les rangs et s’avança à son tour. Par comparaison, le cou de ce dernier était plus fin que l’avant bras de l’orque.
S’exprimant d’une voix gutturale, le Grand fixa son regard sur Aerk Tshlek.
« Vous êtes en retard misérables gobs, vous savez ce que le Grand Chef de Guerre fait aux retardataires ? » Son visage se déforma en un rictus menaçant qui dévoilait ses crocs jaunis.
« On arrivera à temps pour la bagarre seigneur » répondit le gobelin. « On peut marcher vite et longtemps. »
L’orque s’assombrit, peut-être s’était-il attendu à ce que les gobelins tremblent devant la menace.
« Nous cherchons un sale humain sur un cheval, vous l’avez vu gobs ? »
L’expression d’Aerk Tshlek ne changea pas, un mélange étrange de soumission et de nonchalance.
« Ouais seigneur, il s’est carapaté quand i’ nous a vu dans les collines. L’allait trop vite pour qu’on l’attrape, dommage qu’on l’ait pas croisé dans la forêt.»
La voix de l’autre se fit encore plus grave et rauque.
« Hmm alors nous ne pourrons pas rattraper ce vermisseau.» souffla-t-il. « Ce lâche nous a surpris en fuyant par une entrée cachée de son maudit château... »
S’apercevant qu’il pensait tout haut, il se ressaisit et lança :
« Savez-vous où il va aller petits gobs ? »N’attendant pas de réponse, il poursuivit, « Il va contourner la forêt par l’Est pour aller tout droit chez les Hommes de Fer, ces sales humains en armures ! Et ils seront sur nous d’ici deux mois ! »
Il s’énerva subitement et beugla suffisamment fort pour être entendu à une demi-lieue à la ronde.
« Alors le château doit tomber avant qu’ils arrivent !! Marchez pouilleux ! MARCHEZ ! Gotvak va faire en sorte que vous arriviez à temps » martela le dénommé Gotvak, « Ca ou je vous tordrai tous vos petits coups de fouineurs ! »

* * * * *

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