La route
serpentait inlassablement entre les collines rondes du pays de Castel-Blanc.
La pluie avait finalement cessé, laissant des gobelins trempés,
puants et de bien mauvaise humeur. La topographie locale ne permettait
pas de voir bien loin, mais Shtark aperçut néanmoins une
large forêt droit devant au détour d’un virage. Il
n’aimait pas les forêts, remplies de buissons griffeurs
et peuplées de sales bestioles pendues aux branches. Espérant
que la route n’y conduisait pas, il revint à sa pensée
récurrente, l’état de ses pieds.
Les gobelins portaient rarement des bottes et Shtark ne faisait pas
exception à la règle : ses pieds cornés étaient
bandés par des lamelles de cuir crasseuses, sensées retarder
l’apparition des ampoules. Elles n’avaient été
d’aucune utilité aujourd’hui et ses pieds, comme
ceux de ses compagnons, étaient à présent couverts
d’ampoules monstrueuses, percées ou non, mais toutes terriblement
douloureuses. Le gobelin se demandait sérieusement s’il
allait « râper ses jambes » avant d’atteindre
Castel-Blanc.
Malheureusement la chance n’était pas avec Shtark ce jour
là car après moult méandres et autres virages,
la route s’engagea entre deux collines impressionnantes pour se
diriger irrémédiablement vers une trouée dans la
lisière du bois où elle virait brusquement vers la droite.
La pénombre ambiante aidant, les arbres dégageaient une
impression menaçante, tendant leurs branches noueuses comme pour
saisir les envahisseurs.
L’ordre fut donné d’établir le camp pour la
nuit, et comble de malheur, Shtark fut désigné pour le
premier tour de garde par un Vrek passablement irrité qui se
fit très clair quand au prix de l’endormissement pendant
son tour. S’appuyant sur sa lance, Shtark fixa la forêt
à s’en donner mal à la tête.
*
* * * *
La nuit
fut encore plus brève que la précédente pour notre
héros. Du moins fut-elle moins humide, bien que l’odeur
de vingt gobelins entassés puisse faire regretter une nuit au
froid et au vent. L’humeur était morose au petit matin,
et nul ne se bousculait devant la cantine de Bluark. Même Aerk
Tshlek traînait la patte en retournant manger dans sa tente. Dans
ce climat de torpeur, il n’est pas étonnant que nul n’entendit
le bruit d’un cheval lancé au galop, étouffé
il est vrai par la forêt.
Subitement un coursier et son cavalier jaillirent du couvert des arbres,
franchirent la distance qui les séparaient du camp en un instant
et passèrent en trombe au milieu de gobelins hébétés.
Shtark eut tout juste le temps d’apercevoir la robe bai de la
monture avant qu’elle ne piétine un idiot mangeant assis
par terre et s’éloigne sur la route. La cape flottante
du cavalier arborait un agneau tenant un drapeau rouge au creux de son
flanc. Il fut hors de portée de flèche bien avant qu’un
archer ait pu tendre une corde à son arc. Aerk Tshlek sortit
de sa tente en criant des ordres sans queue ni tête, pensant sans
doute à une attaque du camp. Le calme revint très lentement
parmi les gobelins, les cris des lieutenants restant sans grand effet.
Enfin Zylik, le vieux lieutenant, s’approcha du chef et dit :
« On doit le poursuivre chef ? »
Aerk Tshlek enrageait à présent. « Ca sert à
que dalle, ce pourri est déjà à un quart de lieue
!! Formez une ligne de piquiers devant la route ! Peut en arriver d’autres
! »
Cinquante lanciers et moitié moins d’archers se mirent
en position pour barrer la route mais aucun autre cavalier ne se présenta
pendant une longue demi-heure.
« Allez ça suffit comme ça, finissez de plier le
camp et on s’arrache » conclu Aerk Tshlek en secouant la
tête.
Le blessé était salement amoché et on ne pouvait
rien pour lui en l’absence du shaman. Finalement un coup de gourdin
sur la tête, administré par Yelhoïd, fit office à
la fois d’Extrême-onction et de pension de guerre.
Le
silence fut complet dès que la troupe pénétra sous
les arbres. Shtark sentait des yeux invisibles l’observer depuis
la sylve environnante, mais aussi les gobelins ont beaucoup d’imagination.
En dehors de la route pavée, le sous-bois était un fouillis
inextricable de fougères, de ronciers et autres plantes rampantes
irritantes. Vrek envoya un gars, équipé d’une rondache
trop grande pour lui, en éclaireur.
Les branches des arbres bordant la route s’étaient rejointes
au-dessus de leurs têtes, donnant l’impression d’avancer
dans un tunnel. Certains gobelins travaillaient dans des mines pour
le compte des orques, mais Shtark n’était pas de ceux là,
et cette semi-obscurité l’intimidait plus qu’il ne
l’aurait avoué.
Le temps paraissait arrêté ici, et au bout de ce qui sembla
une éternité, l’éclaireur à la rondache
revint vers eux en courant comme si un troll était à ses
trousses.
« Chef ! Chef ! » hurlait-il. « Y’a toute une
troupe qui vient par ici, ils font un boucan de tous les diables, ‘doivent
être au moins quatre cents ! »
Soit autant que les gobelins…
*
* * * *
La plupart
des gars restèrent interdits devant la nouvelle mais la réaction
du chef remit tous les esprits en place.
« Reformez la ligne bouseux ! » gueula ce dernier. «
Mettez les chariots derrière, les archers vous bandez vos arcs
et les piquiers vous me faites une ligne si serrée qu’une
merde de fée puisse pas passer ! Et tout le monde ferme sa gueule,
pas la peine de prévenir les pourris d’en face ! »
La formation s’organisa rapidement sous l’impulsion des
lieutenants. Les lanciers, corps le plus discipliné des gobelins,
se répartirent en travers de la route sur trois lignes : la première
genoux au sol et les lances prêtes à être levées.
La seconde debout pointant leurs lances par dessus la tête des
premiers et la dernière prête à regarnir les précédentes.
Derrière venaient les archers, préparant leurs courts
arcs de cornes, et finalement une masse hétéroclite assez
mal équipé et sans discipline qui se porterait à
l’aide des précédents si une brèche était
percée. Le tout fut mis en place sans trop de bruit et suffisamment
vite pour qu’Aerk Tshlek ait un grognement appréciateur.
Shtark était lancier, et il se retrouvait en seconde ligne, ni
la meilleure place ni la plus mauvaise. La route s’étendait
en ligne droite sur une distance de deux cents pieds avant de s’incurver
vers le sud, soustrayant leurs ennemis à la vue.
Avec l’attente
monta la tension, le gobelin aux pieds de Shtark produisait d’horribles
bruits de succion en mâchant sa langue pendant que celui de derrière
trépignait sur place. Puis le martèlement de nombreux
pieds sur le sol se fit entendre, augmentant lentement.
Zylik, en bout de ligne, affichait une mine perplexe.
« Trop de bruit pour des humains ça… »
Et effectivement c’est une bande d’orques au pas de course
qui apparut devant eux. Surpris par ce barrage, les Grands s’arrêtèrent
brusquement. Reconnaissant leurs alliés gobelins, ils reprirent
finalement leur marche. Le chef du groupe se porta en avant : c’était
un géant pour les siens, la tête de Shtark lui arrivait
à peine au nombril. Il portait une armure de cuir noir cloutée,
ses longs bras musculeux et noueux nus jusqu’aux épaules.
« Au moins quatre cents ?!? »siffla Aerk Tshlek. «
Ils sont même pas cent, mange-merde ! » Il balança
son poing dans la tête du gars à la rondache qui s’effondra
en gémissant.
Le chef fit rompre les rangs et s’avança à son tour.
Par comparaison, le cou de ce dernier était plus fin que l’avant
bras de l’orque.
S’exprimant d’une voix gutturale, le Grand fixa son regard
sur Aerk Tshlek.
« Vous êtes en retard misérables gobs, vous savez
ce que le Grand Chef de Guerre fait aux retardataires ? » Son
visage se déforma en un rictus menaçant qui dévoilait
ses crocs jaunis.
« On arrivera à temps pour la bagarre seigneur »
répondit le gobelin. « On peut marcher vite et longtemps.
»
L’orque s’assombrit, peut-être s’était-il
attendu à ce que les gobelins tremblent devant la menace.
« Nous cherchons un sale humain sur un cheval, vous l’avez
vu gobs ? »
L’expression d’Aerk Tshlek ne changea pas, un mélange
étrange de soumission et de nonchalance.
« Ouais seigneur, il s’est carapaté quand i’
nous a vu dans les collines. L’allait trop vite pour qu’on
l’attrape, dommage qu’on l’ait pas croisé dans
la forêt.»
La voix de l’autre se fit encore plus grave et rauque.
« Hmm alors nous ne pourrons pas rattraper ce vermisseau.»
souffla-t-il. « Ce lâche nous a surpris en fuyant par une
entrée cachée de son maudit château... »
S’apercevant qu’il pensait tout haut, il se ressaisit et
lança :
« Savez-vous où il va aller petits gobs ? »N’attendant
pas de réponse, il poursuivit, « Il va contourner la forêt
par l’Est pour aller tout droit chez les Hommes de Fer, ces sales
humains en armures ! Et ils seront sur nous d’ici deux mois !
»
Il s’énerva subitement et beugla suffisamment fort pour
être entendu à une demi-lieue à la ronde.
« Alors le château doit tomber avant qu’ils arrivent
!! Marchez pouilleux ! MARCHEZ ! Gotvak va faire en sorte que vous arriviez
à temps » martela le dénommé Gotvak, «
Ca ou je vous tordrai tous vos petits coups de fouineurs ! »
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* * * *
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