La
marche des gobelins
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Le jour déclinait rapidement dans l’ébauche de camp
et Shtark se hâtait de rejoindre le rassemblement qui s’était
formé près de la tente du chef.
Aerk Tshlek avait déjà commencé à parler,
ou du moins il agitait ses bras couverts de poils grossièrement
tressés en débitant son discours le plus vite possible.
Ce qui donnait approximativement ceci :
« Bande de manges-merdes, z’écoutez jamais rien quand
j’cause ?!? » Exultait-il, « Je m’en tape le
groin que vous ayez mal aux pieds, si jamais les Grands pigent qu’on
s’traîne, ils viendront couper ma tête et vingt autres
pour le plaisir !»
En réalité Aerk Tshlek n’avait pas réellement
de groin, bien que son nez ne soit plus qu’un amas de chair replié
en tas informe, laid même pour la mode locale. Le chef était
en fait un gobelin, comme le reste de la bande. Tournant sa grosse tête
au cheveu rare, il aperçut Shtark et ses longues oreilles eurent
une crispation convulsive :
« Te v’là sale bouseux, toujours a traîner
derrière pour éviter la bagarre, hein ? Tu peux être
sûr que j’t’arracherai tes sales yeux de couineur
bien avant que les Grands viennent nous massacrer ! »
Shtark tordit sa bouche mais la garda bien close, mieux valait s’écraser
quand le chef piquait sa crise. Surtout que ce n’était
là que le premier couplet, la suite ne se fit pas attendre :
« Ce foutu Castel-Blanc est encore à cinq jours de marche
et ces salopiaux veulent commencer la bagarre dans juste quatre jours
! Même si on marche sans s’arrêter jusqu’au
bout, c’est pas sûr que ces maudits orques aient laissé
une seule pierre du château quand on arrivera ! »
A présent ses yeux abritaient une dangereuse lueur de folie et
tout le monde détournait soigneusement la tête. Shtark
vit que même le grand Yelhoïd, dont les bras touchaient le
sol et qui affichait en permanence un petit sourire satisfait, ne semblait
pas tranquille et passait nerveusement sa longue langue sur les poils
de ses lèvres. Le chef poursuivit sans interruption :
« Je pars dix minutes en éclaireur et vous, vous montez
le camp dans mon dos comme des matrones boiteuses qui ont trop marché
pour leurs gros culs ! On repartira dès qu’i fera jour,
et là on marchera jusqu’à ce que vous ayez tous
râpés vos sales guiboles tordues, PIGE ?? »
Un concert de grognements soumis lui répondit. Aerk Tshlek, les
yeux toujours exorbités, hocha brièvement la tête,
se fraya un passage à travers le cercle à coups d’épaules
et rentra dans sa tente personnelle, trois peaux de vaches tendues sur
des piquets boueux.
Shtark observa le camp en grinçant des dents : seules cinq tentes
avaient été montées avant l’engueulade, et
pas la peine de sortir les autres après ça. De plus, après
le savon que le chef lui avait passé, personne ne voudrait dormir
dans la même tente que lui. Résigné, il se mit à
chercher un trou où passer la nuit.
*
* * * *
Une longue
gueulante réveilla Shtark en sursaut. Il avait dormi la tête
appuyée contre la racine d’un arbre mort et il eut la désagréable
impression qu’on lui avait brisé la nuque, tellement le
torticolis obtenu était sévère. Grognant de douleur,
il s’aperçut que son abcès au flan avait encore
suppuré. Il l’avait récolté deux mois auparavant
pendant la traversée des marais de Sreïmoloc, le presser
le faisait couiner et impossible de s’en débarrasser sans
le shaman. Le vieux grincheux qui faisait office de guide mystique était
avec le reste du clan, loin dans les montagnes, ce qui faisait bien
l’affaire d’Aerk Tshlek, lui et Niob Tsouek ne pouvant pas
se supporter.
Le camp fut levé en un temps record, et pour cause, moins d’un
quart du bazar avait été descendu des chariots. La troupe
se mit en marche dans un concert de bruits divers : jurons, cliquetis
d’armes, meuglements des attelages, coups de pieds, cris étouffés
et, d’un ton par-dessus le tout, les hurlements du chef exhortant
la bande à avancer plus vite.
La marche démarra à un régime plus que soutenu,
la route pavée des humains permettant des déplacements
rapides. Cabanes de bergers incendiées et troupeaux massacrés
et dépecés à la va-vite se succédaient.
Apparemment les humains n’avaient pas été avertis
de l’arrivée de l’armée du Grand Chef orque,
comme l’attestait ce corps empalé au milieu des restes
de son troupeau, ces deux jambes dans le fossé droit de la route
et le reste dans le fossé gauche. Le seul commentaire vint du
cuisinier Bluark, un gros lard à face de pioche :
« Humains et moutons morts depuis trop longtemps, même les
corbeaux en veulent plus. », effectivement l’odeur était
dérangeante même pour les gobelins.
Bluark secoua sa tête carrée, il n’aimait pas le
gâchis.
« C’est bougrement dommage, le ragoût au mouton ou
à l’humain changerait des meurks …», conclu-t-il
pendant que la bande s’éloignait du charnier avec quelques
commentaires appréciateurs.
*
* * * *
Ni les
ventres vides ni la pluie battante ne purent ralentir les gobelins ce
matin là. Un seul coup d’œil à la mine du chef
redonnait des ailes au plus fainéant des guerriers. Pour sa part
Shtark ne sentait plus ses pieds quand la première halte fut
ordonnée, alors que le soleil débutait sa descente, invisible
derrière de lourds nuages noirs. S’appuyant au chariot
le plus proche pour soulager ses jambes de son poids, le gobelin observa
la discussion entre Aerk Tshlek et ses lieutenants d’un œil
voilé.
« On pourra pas tenir à c’te vitesse, chef, les meurks
vont nous clamser dans les doigts avant ce soir » exposa calmement
un vieux gobelin qui en avait vu d’autres, tout en jetant un regard
appuyé aux petites vaches des montagnes qu’ils utilisaient
pour tirer les chariots.
« Et on s’ra trop crevé pour la bagarre si on ralentit
pas ! » approuva un de ses homologues, un grand gars au teint
jaunâtre.
Le chef semblait s’être calmé sous l’action
combinée de la pluie et de la marche. « T’as p’t’être
raison Vrek », dit-il en grimaçant malgré lui. «
Mais si on arrive après que les orques aient fini le boulot,
tu peux être sûr qu’on y aura droit ! »
Le dernier lieutenant prit la parole avec véhémence :
« On aurait jamais du suivre ces pourris de Grands ! Mais ils
nous ont pas laissé le choix ces salauds ! Maintenant on a plus
qu’à espérer que ces humains plantent la tête
du Grand Chef sur une pique avant qu’on arrive ! »
« Les humains de Castel-Blanc sont des faibles ! » cracha
Aerk Tshlek. « Aucune chance qu’ils matent les orques, et
s’ils le faisaient ce serait des flèches pour nous à
la place des gourdins orques ! »
Vrek en bavait de contrariété mais le chef avait vu juste,
et tous acquiescèrent. Se tournant vers le reste des gobelins,
Aerk Tshlek cria :
« Bouffez quelque chose en vitesse, bande de bouseux ! On repart
dès que les meurks ont fini de boire ! »
Shtark se redressa et se dirigea vivement vers le chariot des vivres,
où Bluark distribuait pour l’heure des coups de louches
à ceux qui grimpaient sur son domaine.
« Formez la ligne misérables ! »beuglait le gros
à l’entourage. « Pas de viande avant que tout le
monde soit en ligne »
Shtark grogna de concert avec ses voisins et bouscula par derrière
un archer qui lui arrivait au menton pour prendre sa place. Le petit
s’affala dans la boue et se fit piétiner par trois ou quatre
paires de pieds avant d’avoir pu se relever. Il jeta un regard
haineux à l’entourage sans parvenir à découvrir
le responsable et se dirigea vers la fin de la file qui s’allongeait
rapidement, pour le plus grand plaisir du malfaisant qui décrocha
sa gamelle cabossée : rien de tel pour vous ouvrir l’appétit
!
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* * * *
suite