Rétrocession
Bien sûr que tu peux t’asseoir gamin, il n’y a pas
foule ce soir et un peu de compagnie ne serait pas pour me déplaire.
Tu sembles jeune pour un marin, mais que pourrais-tu être d’autre
?
Les touristes s’attardent rarement dans les bas quartiers portuaires
une fois la nuit tombée ; tes frusques sont trop vieilles pour
que tu sois armateur ou pacha et à voir ta dégaine, tu
n’as pas fait de vrai repas depuis pas mal de temps. Ces yeux
avides et rêveurs qui regardent au-delà de l’horizon,
je les ai vu dans des centaines de ports, j’avais les mêmes
il y a une éternité…
Tu es un jaunasse et je miserais ma dernière paye que tu embarques
pour la première fois, tu sembles mort de trouille. A ma première
traversée, j’ai dégueulé pendant une semaine,
bon sang j’ai bien cru que j’allais crever. On s’habitue
à tout, le tangage guide tes pas, au plus fort de la tempête
les éléments entonnent pour toi des chants guerriers ;
le temps prend une autre dimension en mer, la notion de durée
devient subjective et n’a plus qu’un très lointain
rapport avec la réalité. Les quarts s’étirent,
semblent s’éterniser, la fatigue et les muscles douloureux
deviennent le quotidien, comme une seconde nature. Désormais,
le navire est une extension de ton corps, alors tu le bichonnes, tu
l’abreuves de sueur et le nourris de ton travail. Quand enfin
la symbiose est parfaite, tu prends conscience d’une effrayante
réalité, l’océan est un monstre vorace et
redoutable qui ne t’offre que deux possibilités, tu le
domptes ou il te dévore. C’est à cet instant précis
que la peur revient, plus jamais elle ne te quittera. Et tu te sentiras
vraiment vivant.
Arrêtes de faire ces yeux ronds, je ne me moque pas de toi. Tu
n’es pas ici par hasard, la prédestination tu connais ?
Je m’appelle Ismaël… (1)
Je vois ton sourire jaunasse, c’est donc que tu n’es pas
complètement inculte, mais efface-le avant que je ne l’arrache
de ce visage faussement condescendant. Mes mains étaient puissantes
jadis, elles ont même tué, il peut se passer tellement
de choses à bord, le confinement exacerbe les rancoeurs.
Une discussion qui dégénère et c’est l’accident,
plus rien n’est pareil quand tu es au large, il existe des lois,
des textes non écrits qui prennent naissance au gré des
circonstances, des accords tacites et des arrangements qui se murmurent
du fond de la chauffe à la timonerie, c’est un autre univers.
Tu crois que je divague ? Attends de voir à quel point un incident
mineur peut rapidement prendre des allures de catastrophe…
La vie est pénible sur certains bâtiments, les escales
trop rares, souvent tu serres les poings, tu parviens parfois à
te maîtriser, et tu lâches du lest. Tu penseras être
heureux de retrouver le plancher des vaches, tu te berces d’illusions,
c’est une véritable bombe à retardement qui mettra
pied à terre ; j’ai vu un matelot moins haut que trois
pommes et plus mince qu’un fil de fer démolir une équipe
de dockers.
A peine arrivé, tu n’auras qu’une envie, partir le
plus vite et le plus loin possible de ces rampants avec qui tu n’as
plus rien de commun, laisser derrière-toi cette terre trop calme,
trop… immobile. Tu n’auras fait qu’un ou deux voyages
mais tu auras changé, irrémédiablement, comme moi,
comme nous tous.
Alors, je t’en prie gamin, ôtes ce sourire de ta face morveuse,
mes mains pourraient un bref instant retrouver leur vigueur d’antan
et recouvrer le goût du sang.
Tu deviens tout pâle, t’aurais-je fait peur ?
Vides ton verre et prends une boisson plus cordiale, le gin est un alcool
triste et solitaire, un brandy fera l’affaire et si tes poches
ne sont pas vides, tu pourrais même m’en offrir un.
C’est bien, merci et à la tienne. Tes couleurs reviennent,
tu te reprends sans doute à penser que je radote, perdu dans
mes souvenirs, amer à l’idée de ne plus naviguer
mais détrompe-toi.
Je viens les voir partir ces fiers navires, du vieux cargo déglingué
au luxueux paquebot, du vaisseau d’usine emmenant son flot d’ouvriers
vers les colonies extérieures à la navette qui
transporte les touristes fortunés jusqu’au ports francs,
là où mouillent les grands voiliers qui les conduiront
dans mille et une régions paradisiaques… quand ils partent,
j’embarque avec eux et c’est dans ma tête que je voyage,
le rêve, c’est tout ce qui me reste.
C’est quoi ton nom ?
Marion… ça fait un peu pédale, pour ma part, je
continuerais à t’appeler jaunasse, ce n’est pas insultant
puisque c’est ce que tu es. Allons ne te vexes pas et restes encore
un peu avec le croulant que je suis, j’ai tellement besoin de
parler.
J’en n’ai plus pour longtemps, le toubib dit que c’est
une affaire de semaines. Tu vois, finalement je vais repartir, voyage
sans escale, destination inconnue et durée indéterminée.
Avant qu’on ne se sépare, je veux te faire un cadeau, c’est
mon journal de bord, j’y ai consacré une grande partie
de mon existence, probablement trop, ceci expliquant peut-être
cela, pas de gosses, plus de famille, mes amis sont morts ou vivent
trop loin…
Considère ceci comme un héritage, un homme aime laisser
quelque chose derrière lui, une trace si infime soit-elle qui
dit j’étais là, un jour j’ai fait ceci ou
cela, j’étais vivant. Si tu te souviens de mon nom, je
ne serais pas vraiment mort.
Arrêtes de faire ces yeux ronds et acceptes. La mémoire
de ma famille, tout est là, des pensées intimes, drôles
ou sordides, des moments d’intense chagrin et de folie, des fragments
de vie volés à l’éternité, des remarques
pertinentes, des réflexions sur l’amour, la mort, l’expérience
et les conseils de tous ces hommes, moi compris, au fil du temps et
partout en ce monde, un vrai précis de philosophie maritime.
Prends jaunasse, nous réchaufferons ton cœur dans la tristesse
et te conseillerons dans le doute.
Mais en attendant ton départ, revenons à nos moutons.
-Je m’appelle Ismaël et je suis issu d’une très
vieille famille de marins. Point de beaux et flamboyants capitaines,
d’intrépides et illustres corsaires retenus par les livres
d’histoire, des anonymes, des humbles qui par leurs actions ont
d’une manière ou d’une autre « fait »
la mer et ses légendes. Un de mes ancêtres servait sur
un bateau pirate au dix-septième siècle, il fut pendu
à Londres, non sans avoir au préalable disséminé
ses gènes aux quatre coins du globe entre les cuisses brûlantes
d’une multitude d’accortes putains, de garces aristocratiques
plus salopes que ces filles que l’on dit faciles ou de bigotes
sèches comme des triques et pas toujours consentantes. Il faut
dire que le viol était monnaie courante à l’époque
et souvent considéré comme prise de guerre, au même
titre que l’or et les épices.
On raconte que ses maîtresses se comptaient par centaines, l’aïeul
devait avoir une sacrée santé ! Penses au nombre de générations
écoulées, imagines un instant l’incroyable descendance
potentielle…
Ca laisse rêveur, nous pourrions être cousin !
L’un déserta son bâtiment pour l’amour d’une
jolie polynésienne et devint pêcheur de perles, un autre
était cuistot sur un bateau à aubes sillonnant le Mississipi,
il se lia d’amitié avec un certain Samuel Clémens,
longtemps avant que celui-ci devienne le grand Mark Twain, le père
de Tom Sawyer et des aventures d’Huckleberry Finn… Tu sembles
maintenant intéressé gamin, allez c’est ma tournée.
Non, je ne suis pas ivre, ce n’est pas ce verre qui aura ma peau,
après tout ne suis-je pas déjà mort ? Je boirais
jusqu’à ce que cette saloperie ait fini de me bouffer les
tripes… bon sang, quelle merde !
On voyage dans l’espace, le budget militaire explose au détriment
d’un tas de choses essentielles, on nous dit que nous vivons une
époque formidable, que c’est l’âge d’or
rêvé par les utopistes ! De nouvelles technologies naissent
chaque jour que Dieu fait, chaque heure qui passe apporte son lot d’inventions
loufoques, inutiles ou dangereuses et on n’est pas foutu de guérir
le cancer…
Ca me ferait hurler de rire si ce n’était si pathétique.
Tu embarques dans deux heures alors le temps presse. Si tu veux connaître
la suite, tu n’as qu’à ouvrir mon livre. Il y a plus
de mille pages et je n’en n’ai couvert que les deux tiers,
ça te donnera peut-être envie d’en écrire
la fin.
Santé jaunasse, les courants sur lesquels tu navigueras sont
bien différents mais que les vents d’où qu’ils
soufflent te soient favorables et te ramènent toujours chez toi.
J’aurais aimé mieux te connaître, savoir tes goûts,
tes espoirs, pouvoir rêver de tes escales futures, ces ports mystérieux,
toutes ces villes tellement… étrangères…
Je suis un vieux bonhomme fatigué, j’ai peur parce que
je sens venir la fin. Nous partons tous les deux pour un très
long voyage.
Je t’envie Marion, l’océan que tu vas traverser est
si vaste, les îles si nombreuses…
Il avait raison, c’est immense, magnifique, c’est l’infini
au creux de la main, la plus terrible éruption volcanique ne
peut se comparer à la puissance d’une tempête solaire,
la fureur destructrice d’une étoile qui explose n’a
d’égale que sa beauté à couper le souffle,
on croirait voir la gueule d’un démon affamé en
contemplant le malstrom dévastateur d’un trou noir, rien
dans l’univers ne peut rivaliser avec la voracité de ce
monstre capable d’engloutir un système solaire entier,
incroyablement dense, au point de déchirer la structure même
de l’espace et du temps.
Des dangers étranges, à la démesure d’un
océan noir, glacé, éternel.
-« Contact » nasille une voix dans l’interphone.
Plus que la voix du pacha, c’est le silence qui tire Marion de
ses rêveries ; il sourit et allume une cigarette, la première
depuis près de deux ans.
Le silence, total.
Soixante mètres plus bas les équipes de dockers déchargent
le fret, et toujours ce silence, inhabituel, presque effrayant.
Une faible vibration résiduelle parcourt les murs, les circuits
se refroidissent, ils seront encore tièdes quand le NATHANAËL
repartira. Il pose une main sur la coque, laissant les rapides pulsations
s’insinuer en lui, absorbant avec délectation les fluctuations
du cœur nucléaire. Il désocculte un hublot, au-delà
du port c’est l’hiver, un mince manteau de neige sale tapisse
le sol de la ville basse, stoppé net par les thermorégulateurs
enfouis dans le tarmac du port. Quel que soit le temps, il ne fait jamais
plus de vingt-cinq degrés à l’intérieur du
périmètre. Plus loin, d’autres vaisseaux régurgitent
leur flot de marchandises et bien que la nuit soit très avancée,
le port déborde d’activités. La vie ici ne s’arrête
jamais.
Il a du mal à réaliser que c’est son dernier voyage,
il n’a que cinquante ans et n’est jamais allé plus
loin que le système trinaire centaurien. A soixante-deux pour
cent de la vitesse de la lumière, c’est un voyage de six
ans, c’est long, très long.
Avec la découverte de l’effet « blackhole »,
le même trajet ne prend que deux mois. Il y a tant de choses qu’il
ne verra jamais.
Il se sent frustré, dépassé.
Il se sent vieux.
Ses maigres bagages sont prêts depuis deux jours, comme la plupart
des spatiens il ne possède pas grand-chose. Trois combinaisons
de travail, quelques vêtements de ville, des souvenirs à
ne savoir qu’en faire… rien de très intéressant,
le tout tiens dans une valise.
Et son livre de bord.
Pas celui d’Ismaël qu’il a terminé il y a longtemps,
SON livre de bord.
Et comme le vieil homme il est seul.
La vie d’un spatien ne se prête pas facilement au mariage,
les hommes ou les femmes sont pratiquement féodés à
leur bâtiment et il est interdit de se marier entre membre d’un
même équipage, la durée de vie d’un navire
standard est de deux siècles, cela engendrerait tôt ou
tard des problèmes de consanguinité. Les unions sont donc
rarissimes, les enfants inexistants.
Il a aimé cette vie, aujourd’hui c’est fini.
Le plus pénible quand on remet pied à terre c’est
de se réhabituer au poids, les jambes semblent peser des tonnes
et le moindre mouvement est une torture, l’absorption
d’analgésiques en grandes quantités soulage une
douleur qui peut être intolérable durant les premières
heures. Les escales ne sont jamais très longues, rarement plus
d’une semaine, de jeunes marins pressés d’aller s’amuser
achètent alors à prix d’or d’autres produits
plus efficaces et aux effets secondaires ravageurs. Les virées
se terminent inéluctablement par des bagarres mémorables
avant de finir au trou ou à l’hôpital.
Aller au trou n’est pas si grave, à moins d’être
impliqué dans une affaire de meurtre, le spatien bénéficie
d’une quasi immunité, l’amende et les dégâts
sont payés par le capitaine qui se rembourse sur le salaire.
L’hôpital c’est autre chose, les navires sont tenus
par des impératifs de temps très stricts, celui qui n’est
pas à bord dix heures avant le départ est porté
manquant. C’est de cette manière qu’il a intégré
le NATHANAEL, c’était il y a vingt-cinq ans.
Voyager à très grande vitesse hors du système solaire
ne comporte pas que des avantages, le temps se contracte et perd son
Objectivité par rapport à l’équipage, sur
terre il s’était écoulé plus d’un siècle
! A chaque retour c’est presque un nouveau monde qu’on aborde.
Les gens vieillissent, meurent, disparaissent…seul le port reste
immuable.
Marty prépare-t-il encore son chili spécial au Corentin
? Son brouet vous arrachait la gueule à force de cuire et recuire
parfois des jours durant, il n’y avait jamais assez de bière
dans le bar pour éteindre le feu qui vous dévorait les
entrailles. Pas de famille, peu ou pas d’amis… il est seul.
Un jour il a connu une fille, il se rappelle son parfum, la douceur
de sa peau, étrangement son visage reste vague. Les amours d’un
homme de l’espace sont éphémères, la souffrance
de la séparation fut abominable mais le temps panse toutes les
plaies… Depuis il fait l’amour sans passion, par hygiène
ou ennuis mais toujours sans amour. La porte de l’ascenseur s’ouvre…
III
Le temps
qui passe change les choses, pas toujours en bien, le Corentin n’est
plus, exit le Cherry’s et le Colombus… Les libertaires émigrent
vers des cieux plus cléments ou entrent dans la clandestinité
depuis que les ligues puritaines ont gagné les élections.
En cherchant bien on trouve encore des endroits où on peut boire
quelque chose d’autre que cet immonde ersatz de bière fadasse
autorisé par le gouvernement, si on a de l’argent et les
contacts, il est même possible d’acheter des cigarettes
avec de la nicotine.
Ni la police ni les patrouilles de moralité ne se hasardent dans
ces « lieux de perdition ». On se croirait revenu au moyen
âge.
Trois mois ont passé depuis son retour, de sa table, Marion ne
voit pas le port, juste un atterrissage ou un départ de temps
en temps, les colonies commencent à éviter la terre. Il
commande un autre brandy puis retombe dans ses rêveries, les yeux
fixés vers le ciel.
Il attend.
Ses économies ont fondu comme neige au soleil, les cures de rajeunissement
et les faux papiers coûtent chers.
Les chirurgiens font des miracles aujourd’hui et il parait à
peine quarante ans.
Si tout va bien il reprendra bientôt l’espace.
La porte s’ouvre et un jeune homme entre dans l’atmosphère
enfumée du bar. Au comptoir deux ivrognes discutent le prix avec
une pute, un pigeon est en train de se faire plumer à une table
de black poker, l’ambiance habituelle d’un clandé.
-« Je peux m’asseoir ? »
-« Si tu veux gamin, mais je ne bois pas avec des inconnus. »
-« Excusez-moi je suis un peu nerveux, j’embarque ce soir
pour la première fois, Peter Beagle, monsieur. »
-« Je comprends, on passe tous par là. »
Imperceptiblement Marion ramène devant lui deux énormes
livres aussi épais que des annuaires. Sans quitter l’homme
des yeux il allume un mince cigarillo, un véritable luxe.
-« Je m’appelle Ismaël »…
Fin.
(1) Allusion
aux premiers mots de Moby Dick d’Herman Melville