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Le
monstre des abîmes
Lorsque la lumière vive et blanche se dissipa, elle fut aussitôt
remplacée par celle des flammes qui l'entouraient. Caldre, qui
l'avait rejoint, l'aidait à se relever. Les
deux guerriers s'étaient battus tels des chiens enragés,
déchiquetant, trucidant, décapitant, massacrant, leurs
épées et eux-mêmes couverts du sang de leurs adversaires
déferlant comme une vague sans fin, ainsi que de leur propre
sang. Mais le nombre devenait trop important, il ne suffisait plus de
projeter sa dernière victime pour repousser ceux qui arrivaient,
et bientôt les coups reçus commençaient à
faire plus mal, et les muscles à ne plus répondre aux
ordres donnés. Les gardes devenaient une véritable armée,
accourant de toutes les rues longeant celles où ce tenait la
terrible bataille. Puis vint le bruit de chevaux galopant, mais ni Kelgéwar
ni Caldre n'y prêtèrent attention, totalement pris dans
un combat dont l'issue promise ne leur permettait pas la moindre inattention.
Ils commencèrent à comprendre ce qui se passait lorsqu'ils
virent les corps tomber autour d'eux sans avoir eu le temps de les toucher.
En peu de temps, la vague se mit à perdre de son importance,
et ils virent alors qu'ils étaient encerclés d'un groupement
de cavalier portant les armes de leur propre armée. Ceux-ci,
vêtus de noir, portés par de puissants chevaux à
la robe sombre, abattaient sauvagement leurs épées sur
les hommes de la garde, provoquant des gerbes de sang et les jetant
à terre les uns après les autres dans un fracas de métal,
aidé également par leurs puissants destrier dont les sabots
éclatèrent plus d'un torse. Le sol était parsemé
de chair et de sang, et bientôt les assaillants furent tous repoussés
au-delà du cercle formé par les terribles cavaliers noirs.
A l'abri de ses adversaires, Kelgéwar, rouge de sang, s'approcha
d'un des cavaliers afin de lui parler. L'hideuse tête tentaculaire tomba dans un bruit flasque sur la terre humide. Kelgéwar aida le cavalier à se relever, le bras droit blessé du combat mené contre la créature de l'abîme. Elle était déjà là lorsqu'ils étaient arrivés à la tour Kintar, sortant en rampant du marais qui la longeait. Mais les cavaliers aguerris de l'armée sud de Dolgue étaient habitués à faire face à de tels monstres. Nombre de fois, ils avaient vu l'armée de Rossen utiliser les talents de ses sorciers pour faire appel à des créatures sub-humaines. Sans marquer la moindre surprise, ils se jetèrent sur la chose visqueuse à forme vaguement humaine. Deux cavaliers se détachèrent, faisant mouliner leurs épées et les lançant en direction de la chose. La première épée blessa l'être spongieux, mais celui-ci s'agrippa au deuxième cavalier, le projetant à terre. Il tomba lourdement, le choc amorti par sa carapace de cuir. La créature, un tentacule agrippé à la jambe du guerrier, se jeta sur lui, crachant de son orifice buccal un liquide qui brûla le vêtement de l'homme et continua à pénétrer dans le muscle de l'épaule. Le cavalier poussa un cri de douleur et de rage lorsque soudain une épée siffla au-dessus de sa tête, emportant celle de la chose. Tout cela n'avait pris que quelques secondes, c'était le temps qu'il avait fallu à Kelgéwar pour descendre de son cheval, et se porter au secours du valeureux cavalier. Tous les cavaliers s'étaient réunis autour de Kelgéwar, formant un cercle l'épée à la main, s'attendant à une éventuelle attaque d'une autre créature de l'ombre. Sans attendre, Kelgéwar donna l'ordre à deux cavaliers de monter la garde et en emmena avec lui deux autres. La lourde porte de l'entrée principale de la tour était évidemment bloquée. Trop épaisse pour être détruite par les faibles moyens qu'ils possédaient, la seule solution était de trouver une autre issue. Le puissant guerrier sembla ne pas en être particulièrement troublé, et il entraîna les deux hommes à l'arrière de la tour, qui était continuée par une bâtisse de pierre. La bâtisse ne possédait aucune entrée extérieure, mais Kelgéwar et les deux cavaliers purent l'escalader sans peine. Sur le toit, ils trouvèrent une trappe de bois qu'ils s'empressèrent d'ouvrir à coup de hache, faisant voler en éclat le bois relativement peu épais. Débarrassé de l'obstacle, Kelgéwar et les deux cavaliers se retrouvèrent face à un couloir plongé dans l'obscurité, aucun bruit ne leur parvenant. Kelgéwar s'enfonça le premier dans les ténèbres, s'avançant prudemment, l'épée à la main, dans la direction de la tour. Il constata que le couloir, non seulement allait vers la tour, mais conduisait rapidement à un escalier qui s'engouffrait dans les profondeurs de l'édifice. Toujours suivit des deux cavaliers, il distingua au loin une lumière vers laquelle semblait mener les marches, en tous cas était-ce qu'il espérait dans l'obscurité régnante. Au terme d'une longue descente, Kelgéwar arriva bien au seuil de la lumière. Il constata qu'il s'agissait d'une porte menant à un endroit éclairé d'où provenait d'étranges bruits. Bien que persuadé de trouver ce qu'il cherchait au-delà de ce dernier obstacle, le guerrier attendit que ses deux compagnons soient bien à ses côtés avant d'agir. Violemment et dans un cri de fureur, il projeta son épée vers la porte et fit éclater la maigre barrière de bois. La vierge était quasiment nue, attachée sur un piédestal perché par des cordes au-dessus d'un immense puit rempli d'eau saumâtre, placé au milieu de la vaste salle cylindrique. De nombreuses torches étaient accrochées le long du mur, plongeant la pièce dans un étrange clair-obscur où les ombres dansaient sur le rythme de la cérémonie qui avait lieu. Une sorcière, au corps envoûtant à peine vêtue de quelques voiles volant sous l'effet des courants d'airs parcourant la tour sous l'effet des multiples dépressions, dansait sur un autel face au puits. Sa peau était bleue, sa chevelure de feu dansait autour de sa tête et ses yeux vous glaçaient le sang car ils n'étaient pas humain. Voluptueuse, elle interrompit sa danse incantatoire et son chant dissonant, se tournant avec une grâce féline vers les trois guerriers qui venaient de pénétrer dans le sanctuaire. Son regard était la haine même, et elle se tourna à sa droite en prononçant quelques choses d'incompréhensible pour Kelgéwar, si ce n'était qu'il ne présageait rien de bon pour celui à qui elle le destinait. Suivant alors le regard de la sorcière, il découvrit le sorcier de la taverne, le visage rempli de haine et de stupéfaction. Apparemment, l'arrivée soudaine de Kelgéwar le mettait en situation pénible face à quelqu'un qui lui était supérieur. Mais le sorcier ne tarda pas à reprendre l'initiative, et il s'avança vers Kelgéwar, qui se situait à une dizaine de mètre de lui, en s'apprêtant à sortir ses mains de ses longues manches. Un sifflement se fit entendre, suivit du bruit sourd du corps du sorcier s'écroulant de tout son poids sur la pierre, la gorge transpercée par l'épée d'un des deux cavaliers. Un hurlement aigu se fit entendre. C'était la sorcière, folle de rage, s'envolant de son piédestal vers les profanateurs. Bien que petite et menue face aux robustes guerriers, elle les observa sans crainte, alors qu'eux ne savait trop que faire. L'instant d'indécision fut un instant de trop, déjà ils étaient sous l'emprise du pouvoir mental de la sorcière, incapable de bouger, envoûtés par le désir de son corps voluptueux qu'elle leur offrait sans concession. La domination était presque totale, lorsque la vierge qui attendait le sacrifice, reconnaissant la marque sur le front de Kelgéwar, lui cria des mots dans sa langue natale. Le charme brisé, Kelgéwar envoya bouler la sorcière d'un puissant coup du revers de la main qui l'atteignit au menton. Il constata alors que ses deux compagnons étaient à terre, assommés par le choc qu'avait reçu la sorcière alors qu'ils étaient encore sous son charme. Les laissant récupérer, Kelgéwar se dirigea vers la femme des ténèbres, qui couchée sur la pierre essuyait le sang qui coulait de sa bouche. De nouveau son regard étincelait de malice, et Kelgéwar se rendit compte qu'un immense bruit sourd emplissait la tour. Cela provenait du puits, l'eau débordant sous les remous de quelque chose d'énorme qui s'apprêtait à atteindre la surface. La vierge hurlait de terreur en devinant ce qui allait surgir de sous elle. Kelgéwar était immobile, ne pouvant que regarder la créature titanesque sortir des profondeurs du monde. Elle était mi-mammifère mi-poisson, sa tête composée d'un bec et d'une encolure qui protégeait tout le cou, le tout orné de quatre cornes et de deux yeux qui contenaient toute la magie des ténèbres tandis que des tentacules gesticulants sortaient de la bouche. L'avant de son corps, sortit de l'eau, reposait sur deux monstrueuses pattes dont les extrémités étaient telles des doigts ornés d'énormes griffes. La peau était recouverte d'écailles et le reste du corps, qui était toujours dans le puits, semblait être aquatique. Kelgéwar ne savait que faire, la créature, bien que lente à cause de son poids, se dirigeait vers lui, et il était évident qu'il ne risquait pas de lui faire le moindre mal avec son épée. Il se tourna vers les cavaliers qui se remettaient à peine du choc, constatant qu'ils ne pouvaient lui être d'aucun secours, puis se tourna vers la sorcière qui se moquait de lui avec un large rictus, le désignant à la créature en prononçant des mots qui lui étaient incompréhensibles. Kelgéwar, de rage de ne pouvoir rien contre le monstre qui s'apprêtait à le déchiqueter, à moins qu'il ne se sauve, ce qui était inconcevable pour lui, se rua sur la sorcière dans l'espoir de soulager sa rage sur elle, évitant au passage un coup de corne de la créature abyssale. La sorcière, surprise par la réaction totalement bestiale de Kelgéwar, perdit son expression de malice, cherchant à se sauver. Mais Kelgéwar était plus rapide et il eut tôt fait de rattraper la frêle mais dangereuse créature. A cet instant le monstre poussa un terrible cri tout en étant secoué d'un énorme spasme qui fit trembler les murs de la tour. Tenant la sorcière dans ses puisants bras aux muscles noués, Kelgéwar vit le monstre tourné vers eux, le fixant avec une expression de haine et de peur, ne bougeant plus. Le guerrier, comprenant soudain le lien qui unissait le monstre à la sorcière, plongea son poignard dans le cur de celle-ci. Le monstre fut aussitôt secoué par un violent spasme qui le fit tomber sur le sol dont il brisa la plupart des pierres. Et tandis que le corps cessait de vivre dans les bras de Kelgéwar, la créature s'enfonça doucement dans les eaux sans fond du puits, disparaissant dans les ténèbres abyssales. Kelgéwar, fasciné par le spectacle, ne s'était pas rendu compte que ce qu'il tenait dans les bras commençait à ne plus avoir grand rapport avec un être humain. Lâchant la chose informe et visqueuse, il se dirigea vers une torche, la prit, et après s'être assuré d'avoir tranché ce qui semblait être sa tête, mit le feu à une chose qui ressemblait à la créature qui les avaient attaqué au pied de la tour, mais en moins humain. Il fit subir le même sort au corps de l'autre sorcier, mais celui-ci avait gardé figure humaine après son trépas.
Fin !
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