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Par Sef

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Le monstre des abîmes
(1/2)

En des temps immémoriaux, en des temps où vivre signifiait combattre, nombre d'hommes et de femmes vécurent mille et une aventures extraordinaires. De tout ceci, il ne nous reste que bribes et légendes dans lesquelles nous ne croyons plus, car parsemées de créatures incroyables et d'êtres dotés de pouvoirs aux secrets désormais enfouis. Néanmoins, ce qui n'est plus n'a pas pour autant jamais été, et ne commettons pas l'erreur de confondre le sommeil avec la mort. Mais cessons ce discours et suivez moi, car je vais vous emmener faire un très long voyage, un très long voyage dans le temps plus que dans l'espace. Je vais vous emmener dans ces temps troublés nommés la préhistoire, puisque les écrits d'alors ne sont jamais parvenus jusqu'à nous. Du moins le croit-on…

C'était un vaste territoire appelé l'Ordistan ; il s'étendait des plaines incommensurables de l'Est jusqu'à l'océan de l'Ouest, à une époque encore proche du moment où le singe devint homme, le temps des premières civilisations oubliées. Il connut gloire et déchéance, comme tout ce qui fut fondé de la main de l'homme en ce monde. Il fut peuplé de merveilles que l'homme d'aujourd'hui ne peut imaginer, que l'homme d'aujourd'hui ne connaît plus que dans ses rêves les plus fous, les derniers souvenirs inconscients de ce monde.
Mais passons, car l'histoire de l'Ordistan est trop vaste pour être racontée ici. Contentons-nous donc d'une histoire parmi tant d'autres, d'un détail symbole de l'ensemble.
C'était une époque où la nature était maître, où les hommes, tant bien que mal, érigeaient des villes et cités en tentant vainement de maîtriser les éléments. Pour les plus riches les sorciers étaient souvent le meilleur recours, mais gare à celui qui pactisait avec un maître des ténèbres avide de pouvoir. C'est dans une de ces cités que nous nous rendons, une grande cité nommée Yogen, du nom du fleuve qui la parcoure, appelée ainsi car un héros de ce nom stoppa l'invasion d'une tribu primitive à son bord même.
Yogen était une grande cité marchande de la région de Hors, territoire neutre frontalier de deux régions en guerre, Rossen et Dolgue. L'une avait la mer, l'autre pas, et depuis des années, après avoir autant que possible essayé de commercer honnêtement, on décida de faire parler les armes et de partir à la conquête d'un nouveau territoire. Mais Rossen, qui avait la mer, possédait une armée passée maître dans l'art de la défense face à la supériorité numérique et la grande sauvagerie des Dolguiens.

Yogen était situé non loin des frontières des deux régions belligérantes, et l'on peut imaginer quel lieu stratégique cela pouvait être. Ainsi nombre d'hommes des deux camps, et d'autres régions qui pouvaient avoir dans cette guerre un quelconque intérêt, se rendait très souvent dans cette cité pour des affaires de tous genres.
Une seule loi régnait, faire ce que l'on voulait tant que l'on ne causait aucun trouble. Sinon, cela signifiait se retrouver face à la garde de la cité, une garde des plus efficaces qui avait toute liberté d'agir à sa guise, tant qu'elle garantissait l'ordre et ne causait pas de problème de neutralité. En général, c'était le plus riche qui avait raison.
Yogen était construit aux abords d'une immense forêt qui atteignait les frontières de Rossen et Dolgue. La cité elle-même s'étendait sur deux kilomètres. Vue du ciel, elle avait une forme d'ovale très allongé, parsemée de temples et fortifications qui lui donnaient un relief particulier. En son centre dominait une haute tour abritant le chef de la ville ainsi que le corps principal de la garde. Ses rues étaient sinueuses, étroites et salles, seule la grande voie principale permettait à une charrette de passer, et c'était là que s'installaient les marchands ambulants. La prospérité régnait dans la cité, et les commerces en tout genre étaient nombreux, particulièrement les tavernes, vastes et fréquentées par tout ce qui pouvait être imaginable.
La taverne du Nord était la plus vaste et la plus mal famée de toutes. En forme de cercle, le tenancier tenait son comptoir en son centre, les tables pleines de graisse l'entourant tandis qu'autour des murs s'étalait un amas de fourrures encore plus sales que ceux qui s'y asseyaient, ou plutôt s'y vautraient. Ils étaient souvent en compagnie des nombreuses prostituées qui fréquentaient habituellement la taverne, non sans devoir donner une partie de leur recette au patron des lieux. De plus, elles poussaient à la consommation d'alcool, quoi que la plupart des clients n'avaient besoin de personne pour cela. Ils étaient de tout genre, commerçants, soldats, mercenaires, artisans, voleurs, seules les femmes et les enfants ne fréquentaient pas un tel lieu, à moins d'y être contraint.


On ne fit pas plus attention à eux qu'à quiconque pénétrait dans la taverne, et c'était certainement ce qu'ils souhaitaient. Ce soir là la nuit s'annonçait fraîche, sans nuages, les étoiles et la lune pleine éclairant la cité quasiment endormie. Il n'y avait donc rien d'anormal à ce que deux hommes viennent chercher chaleur et nourriture, et il n'était pas plus étonnant que la taverne soit si pleine qu'on devait faire attention à ne marcher sur personne, surtout que celui-ci pouvait être un barbare de Norsle armé d'une hache de guerre plus lourde que vous. Ainsi les deux hommes pénétrèrent d'un pas relativement lent, recouvert chacun de longues robes brunes, la tête recouverte d'une cagoule, le visage masqué par l'ombre de celle-ci. Ils donnaient l'impression de voyageurs sans d'autre but que la tranquillité. Un pendentif placé sur leur torse et représentant un dragon semblait vouloir les identifier comme membres d'un culte, mais bien qu'ils voûtaient le dos et leurs épaules, on devinait une stature imposante, particulièrement chez l'un d'eux qui semblait plus grand que quiconque dans la taverne, hormis bien sûr le géant de Norsle. Quoi qu'il en soit, il était de coutume à Yogen de ne pas poser de questions sur les gens de passage. On souhaitait rester neutre sur la guerre qui se déroulait non loin de là, car le moindre parti pris était susceptible de provoquer le sac de la cité par l'armée d'un des deux camps.
Le tavernier s'approcha des deux hommes, leurs demanda s'ils désiraient le gîte, le couvert, ou les deux.
- Nous allons manger puis nous repartirons, dit alors le plus petit des deux hommes d'une voix calme mais sûre. Sur une table, nous avons de quoi payer, rajouta-t-il après avoir vu que la taverne était quasiment pleine.
- Bien sûr, répondit le tavernier non sans une pointe de mesquinerie. Il leur fit alors signe d'attendre, et s'en alla parler à une prostituée dont le client n'était plus qu'une larve imbibée d'alcool, et certainement sans plus aucune richesse sur lui. Elle se rendit alors auprès d'un homme robuste portant un pendentif qui, dans cette région, servait à identifier les forgerons. L'homme semblait déjà assez soûl, et il ne se fit pas prier lorsque la fille lui proposa de la suivre. Ainsi le tavernier avait-il réussit à libérer une table pour les deux nouveaux venus. Les deux hommes s'y installèrent, non sans provoquer des bruits de métaux s'entrechoquants dont la source n'était certainement pas de quelconques ornements religieux cachés sous leurs robes. Ceci n'inquiéta pas plus que cela le maître des lieux, la plupart des personnes présentes dans la taverne étaient armées, la seule vraie différence était qu'ils ne le cachaient pas habituellement.
Une servante, maigre, crasseuse et toute déguenillée, apporta de la viande bien grasse aux deux hommes ainsi qu'un verre d'alcool local, pas du meilleur goût mais d'un bon prix et soûlant assez vite. Les prostituées semblaient regarder d'un mauvais œil les deux hommes, et elles prirent le parti d'un voleur habitué à faire les poches des clients, qui préféra s'éloigner d'eux.

Plus tard, alors que la nuit s'emplissait de ténèbres et de mystère, un étrange groupe pénétra dans la taverne. Il y avait un homme grand et sec, les traits aquilins et le regard perçant, crâne chauve et longue barbe droite qui se terminait en pointe. Il était vêtu d'une robe écarlate qui valait à elle seule son pesant d'or, pas le genre de personnage à se balader sans raison dans un tel endroit. Mais ce n'était pas ce qui attirait le plus l'attention, la cause en était plutôt les êtres qui l'accompagnaient. En effet, en plus de deux serviteurs des plus banaux, il était protégé par deux guerriers Groques, des anthropoïdes à deux doigts de l'évolution humaine, juste assez intelligent pour être manipulé, et d'une force, malgré leurs petites tailles relatives, qui dépassait celle de la plupart des hommes. Ils étaient redoutés des plus farouches barbares car leur cruauté était au niveau de leur sauvagerie, très développée. Ce groupe des plus hétéroclite ne pouvait signifier qu'une chose, affaires intéressantes en perspectives, car évidemment, il n'y avait que l'argent pour amener un tel homme dans un tel lieu. Rapidement le patron vint vers l'homme, le saluant avec respect mais sans trop de messes basses. Quelques paroles s'échangèrent, mais discrètement, et le groupe maintenant composé du tenancier se dirigea dans un coin reculé de la taverne, non loin des deux hommes en robe de bure. Mais ce bref parcours ne se fit pas sans incident, car lorsque l'un des guerriers Groques passa prés d'un monstrueux Norslien, celui-ci trouva intéressant de le provoquer en laissant tomber sa bière, accusant le Groque d'en être responsable. Tous les visages se tournèrent vers la scène, le tavernier se dirigeant aussitôt vers le géant de Norsle, faisant signe à une prostituée de le suivre dans l'espoir de pouvoir le calmer. Le temps lui manqua, le géant de Norsle, vociférant face au Groque qui le regardait avec la béatitude de l'animal, prit son énorme hache à la main, avant d'être coupé en deux, pris de vitesse par l'anthropoïde qui laissa son instinct guider son bras lourdement armé d'une hache de guerre, tandis que sa vitesse de fauve le mettait hors d'atteinte des gestes du lourd géant. Le sang gicla tout autour d'eux, mais personne n'osa bouger de peur que leurs gestes ne soient mal interprétés par le Groque qui se tenait sur ses gardes, le corps du géant à ses pieds, secoué par les spasmes d'une mort qui n'allait pas tarder à venir, car il était déjà exceptionnel de survivre aussi longtemps avec le torse quasiment séparé du bassin. Le tavernier, qui ne savait que faire face à un Groque menaçant insensible aux charmes d'une humaine, se tourna vers le chef du guerrier animal. Celui-ci, impassible à ce qui venait de se passer, se mit à parler à haute voix dans une langue très gutturale et d'un ton sec, ce qui eut pour effet de ramener l'attention du semi-primate sur sa personne. Aussitôt l'homme-singe, se rappelant soudainement sa mission, retourna vers son maître avec une désinvolture et un désintéressement pour sa victime qui permettait de se rendre compte en quoi les Groques étaient de parfaits mercenaires. Le patron des lieux donna alors les ordres pour qu'on se débarrasse du géant, et qu'on nettoie le sang et les tripes autour de lui. Il était heureux qu'un autre géant de Norsle ne fut pas présent ce soir là dans sa taverne, car chez eux on ne pouvait laisser impunie la mort d'un frère, aussi légitime pouvait-elle être. Puis ce fut comme si rien n'avait eu lieu, et le chef de cette petite troupe assez singulière s'installa face au maître des lieux. Ils avaient pris place dans un coin de la taverne situé en partie sous l'escalier qui accédait à l'étage supérieur. Les serviteurs s'étaient assis aux côtés de leur maître, et les guerriers Groques, debouts, impassibles, faces opposées à la table, étaient censés surveiller une foule qui n'avait que faire des transactions qui pouvaient bien se tramer, à une exception près.

Celui qui avait pu observer les deux hommes à l'apparence de moines, durant la scène qui venait de se dérouler, avait dû remarquer que leur réaction, bien que discrète, n'avait pas été celle de paisibles serviteurs d'une quelconque déité. Lorsque le géant avait été touché, ils s'étaient soudainement raidis tels le félin prêt à sauter sur sa proie. Certains auraient peut-être pu prendre cela pour une réaction de peur, mais ils n'avaient cessé d'observer la scène sous leurs cagoules sombres et doucement avaient mis leurs mains sous leurs tuniques, ne les retirant qu'après que le Groque soit retourné vers son maître. Puis aussitôt le danger passé, ils s'étaient remis à manger tranquillement, en tout cas pour le moment. Il ne fallut en fait pas longtemps pour que les deux moines sortent de leur impassibilité, et de nouveau ce fut en rapport avec l'homme qui était venu marchander avec le tenancier. La raison en était le pourquoi de tout ceci, la réponse à ceux qui pouvaient se demander quel type de marchandise pouvait bien intéresser ce curieux personnage qui se permettait d'être protégé par les plus farouches des mercenaires. La discussion entre cet homme et le tavernier était plutôt tranquille, ce dernier était dominé par le charisme de l'autre. Il se tenait fièrement sur un banc tapissé de chaudes fourrures qui lui servaient de trône de fortune. Il était plus qu'impérieux avec son air arrogant accentué par un fasciés en forme de pointe et des pommettes rugueuses saillantes sous la peau. L'un de ses serviteurs participait à la conversation, peut-être tenait-il la bourse de son maître ? Quoi qu'il en soit, vint finalement le moment fatidique où il fallait bien montrer la marchandise si l'on voulait que la transaction se fasse. Alors apparue tenue, la taille enchaînée, par une femme obèse qui semblait être la tenancière, une forme drapée qui laissait deviner la silhouette gracieuse et charnue d'une femme dont le visage était caché par un voile. Ainsi l'homme était venu acheter de la chair fraîche, pour le commerce ou pour son propre compte. Ses yeux avides se posaient sur le corps face à lui, son visage arborant un sourire sadique. Délicatement, la tenancière dévoila en partie le corps de la femme apparemment jeune, les seins ronds et bien fermes, le ventre possédant ce léger galbe si sensuel et si féminin que les années n'avaient pas encore altéré. Le plus grand des deux moines se figea alors sur le déplorable spectacle d'un homme observant le corps d'une femme comme on observe le corps d'un animal, sans aucune considération humaine. Puis délicatement, la femme obèse releva de ses doigts boudinés le doux voile qui recouvrait le visage de la jeune esclave. En le voyant, l'homme aux traits aquilins écarquilla les yeux dans une expression de joie intense. Il est vrai que la jeune femme avait de magnifiques traits tout en courbe et une chevelure longue et noire dont les courbes délicates accentuaient l'élégance du visage. Hélas son expression et son regard exprimaient la tristesse et le dépit, ses douces lèvres arborant une moue des plus significatives quant à la conscience qu'elle avait de son état de marchandise.
Au moment où le voile tomba, le plus grand des deux moines se figea soudain, la main droite disparaissant sous sa robe. L'autre moine, se rendant compte de la réaction de son partenaire, lui prit aussitôt le bras comme par crainte que l'autre ne s'échappe soudain.
- Nous ne sommes pas là pour ça, Kelgéwar, laisse donc, ce n'est pas notre histoire.
- Si Caldre, c'est mon histoire, dit alors l'autre moine avec une voix de ténor pleine de rage et un regard furieux que seul son compagnon pouvait voir sous la cagoule. Regarde le tatouage sur son crâne. En effet, bien que peu visible dans les ténèbres de la caverne, l'homme dénommé Caldre pu voir un tatouage représentant un soleil en partie recouvert par un croissant de lune.
- D'accord. Mais les Groques, qu'en fais-tu ? !
Pour toute réponse, le plus grand des deux hommes fit sortir de sa robe de bure sa main qui tenait la garde d'une épée. Cependant, tandis que les deux hommes semblaient en désaccord sur la situation à adopter, le riche client se leva pour examiner de plus près la marchandise, passant ses doigts crochus sur la douce peau qui frissonnait sous l'effet du contact. Alors, dans un geste désespéré, peut-être pour rappeler qu'elle n'était pas qu'un amas de chair, la jeune esclave attrapa la main qui s'apprêtait à toucher son sein droit, la projetant sur le visage de l'homme qui se retrouva griffé par ses propres bagues, deux filets de sang apparaissant soudainement sur sa joue gauche. Le geste était si inattendu et si grave que personne autour de la table n'osa bouger dans un premier temps, et même les Groques observèrent la scène avec une intense béatitude, ce qui semblait démontrer qu'ils n'avaient jamais vu leur maître traité de la sorte. Brusquement, le tavernier attrapa l'esclave par le bras et la ramena brusquement vers lui, prêt à lui administrer une correction. Mais il fut retenu par la main de l'homme blessé dans sa chair et dans son honneur. Avec une expression de vilenie indescriptible tant elle était aiguë, il approcha son visage de la jeune femme tout en la tirant vers lui avec la chaîne. Elle avait peur, elle se rendait compte que l'homme face à elle était capable de provoquer chez elle des sensations bien plus terribles que la simple douleur.

L'homme tenait toujours le bras de son compagnon, sentant les puissants muscles noués prêt à se détendre à tout moment. Le riche client torturait les bras de la jeune femme en les serrants de ses mains osseuses mais fermes, et son regard de feu semblait posséder la frêle créature. L'homme en robe de bure était prêt à bondir.
- Oublie cela, elle s'en sortira, dit Caldre sans trop croire qu'il pouvait calmer Kelgéwar avec de si futiles paroles.
- Non, je ne peux laisser faire ça… La voix tremblait de rage, incapable d'exprimer davantage ses pensées. Soudain, la jeune femme poussa un hurlement d'effroi.

La table vola sous la violence du geste, on entendit se mêler le bruit sourd du bois avec celui de l'acier qui s'entrechoque. La puissante épée était sortie de sous la tenue avec une vitesse prodigieuse, mais le Groque à qui était destiné la lame la bloqua, non sans peine, avec le bouclier qu'il tenait à son bras gauche. Les étincelles avaient jailli et le métal avait volé en éclat, puis la lame repartit et rencontra la hache en parade. Le faux moine, dont la robe était maintenant rabattue telle une cape sur ses épaules, bandait ses muscles de toutes ses forces, le visage découvert crispé sous l'effort intense, les veines saillantes tout le long de ses puissants bras. On pouvait voir sur son front plissé par l'effort, le même tatouage qu'arborait la fille, si ce n'était que le croissant de lune n'était pas seulement dessiné par le contour, qu'il était plein. L'action n'avait duré qu'un instant, et le deuxième Groque s'apprêtait à porter secours à son compagnon. Mais sa hache fut en un éclair déviée par une estocade provenant de l'autre faux moine. L'anthropoïde n'attendit pas pour réagir, et de son autre main, donna une incroyable baffe à Caldre qui plongea au milieu de la taverne, à moitié assommé par le choc. Alors Kelgéwar, voyant cela, se dégagea de l'étrave avec son adversaire, portant une botte qui trancha le manche de l'arme du Groque. Se recourbant sur lui-même, il déploya ensuite toute sa force dans un coup d'une telle puissance que l'homme singe fut transpercé de part en part par la terrible épée du guerrier. Lorsqu'il commença à la retirer, les dents de celles-ci continuèrent de déchiqueter son adversaire. L'autre Groque, fou de rage, se jeta sur Kelgéwar alors que celui-ci se rendait compte que son épée était bloquée dans le corps de sa victime. Instinctivement, il souleva par l'épée le corps du Groques agonisant et le mis entre lui et l'autre machine à tuer. Hélas l'autre Groque ne se fit pas transpercer par l'épée qui dépassait, mais prit le choc de toute l'énergie qu'il venait de déployer. Kelgéwar, qui s'était retrouvé à terre sous l'impact, plongea alors sur la créature qui se relevait. Bien plus grand que l'anthropoïde, il le dominait de toute sa hauteur, et sans arme attrapa le cou de celui-ci dans un terrible étau d'acier qui n'était rien d'autre que ses mains. L'homme singe, soudain privé de force et les os craquant sous la terrible pression, s'affaissa en arrière, essayant maladroitement d'atteindre son adversaire de sa hache. Mais cette fois l'instinct ne suffit pas, et rapidement le bras s'affaissa et le terrible guerrier n'eut même pas le plaisir de rendre un dernier souffle, la carotide littéralement écrasée.

L'anthropoïde tomba lourdement à ses pieds, et Kelgéwar, le visage déformé par la rage, se tourna vers le riche client. L'homme n'avait pas peur, il se tenait debout face à son adversaire. Celui-ci se rendait compte que c'était la cohue autour de lui, que le bref et terrible combat avait provoqué la panique chez certains clients, les voleurs en profitant pour faire le maximum de bénéfice. Mais certains d'entre eux se faisaient prendre, provoquant des conflits qui au fur et à mesure amenaient le chaos dans ce lieu. De plus, le Tavernier, pour qui il n'y avait pas d'intérêt à ce que ses riches clients se fassent tuer, avait disparu, certainement parti chercher quelques gardes patrouillant non loin de là. Le guerrier à la cape de bure pensa certainement qu'il n'en était donc plus à un mort près. Il se dirigea vers la carcasse dans laquelle était toujours figée son épée, appuyant son pied droit contre le cadavre. Tendant ses puissants biceps, il dégagea la terrible lame, non sans emporter une partie de la chair de sa victime. Son compagnon, qui se remettait du terrible choc, se releva en constatant les ravages commis, cognant au passage un voleur qui avait cherché à profiter de son inconscience. Le voleur fut projeté contre un homme cuvant sur sa table. Celui-ci, sous l'effet du réveil brutal, projeta par de grands gestes tout ce qui se trouvait autour de lui, dont une torche qui alla enflammer les peaux de bêtes étalées sur le sol. Le chaos se transforma vite en enfer, et Kelgéwar, enragé, se dirigeait vers l'esclavagiste impassible avec son épée dégoulinante de sang, tailladant au passage l'un des deux serviteurs qui voulait protéger son maître. Le feu prit rapidement toute la taverne, provoquant l'affolement général parmi les gens présents. Le puissant guerrier n'en avait que faire et s'apprêter à frapper l'être qui le dégoûtait tant. L'épée s'éleva, et l'homme sortit un objet brillant de sous sa robe. Un éclair jaillit et Kelgéwar, aveuglé, sentant ses yeux le brûler, abattit l'épée en vain et s'écroula à terre.

Suite.

 

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