ADN
sous copyright
La sonnerie
de l’entrée venait de retentir pour la première
fois depuis des mois. Qui donc pouvait lui rendre visite ? Qui pouvait
encore s’intéresser à l’épave qu’il
était devenu ? D’un geste sans vie, automatique, il éteignît
l’écran de son télénet, et l’image
d’un couple dans une violente relation sexuelle s’évanouit.
Lascivement, les membres désarticulés il quitta son siège
puis s’engagea dans le couloir qui serpentait à travers
la grande maison morne, dans le but d’atteindre la porte d’entrée.
Arrivé face à celle-ci, il alluma l’écran
de contrôle et apparut l’image de deux hommes complètement
vêtus de bleu, lunettes de soleil sur le nez, 30 et 20 ans à
vue d’œil, affichant un sourire permanent et artificiel.
Ils étaient plutôt bien faits de leur personne et le plus
jeune tenait une valisette multifonction à la main, bleu évidemment.
Le plus vieux des deux hommes sonna de nouveau. Il faut dire qu’il
avait été plutôt long à atteindre la porte
et à les détailler sur l’écran. Il n’avait
aucune envie de leur ouvrir, il n’avait aucune envie de voir qui
que ce soit. Mais machinalement, d’un geste irréfléchi,
il appuya sur le bouton de déverrouillage de la porte. Il s’en
voulait, ce matin il s’était levé particulièrement
déprimé et avait pris une forte dose de Drorecon. Il se
contrôlait d’autant moins. La porte s’ouvrit, et apparut
deux visages qui se ressemblait fortement fendus de deux larges sourires.
- Monsieur Debasse, dit le plus vieux avec plein d’enthousiasme.
Comme je suis heureux de vous voir d’un si bon matin. Je me présente,
John Disturbe, dit-il en attrapant fermement la main ballante de Debasse.
Je représente la société Génocom. J’aurais
besoin de vous parlez de quelques détails qui ne manqueront pas
de vous intéresser. Pouvons nous entrer ?
Disturbe n’attendit pas la réponse de Debasse. L’absence
d’un non immédiat lui avait suffit pour l’autoriser
à emboîter le pas, entrant dans la maison en prenant par
l’épaule un Debasse trop passif pour réagir.
- C’est par là ? Demanda Disturbe en indiquant l’entrée
du salon, qui se distinguait par sa taille. Debasse acquiesça
d’un léger hochement de tête, incapable d’articuler
le moindre mot, une boule de stress nouant son diaphragme. Derrière
eux suivait le jeune homme, arborant continuellement le même sourire
impeccable. La porte d’entrée se ferma automatiquement
quelques secondes après leur passage.
Les trois
hommes pénétrèrent dans le salon seulement éclairé
par un mince filet de lumière, qui provenait de la fenêtre
secondaire dont le store n’était pas complètement
baissé. La pièce, plutôt grande, était remplie
de vêtements, d’objets inutiles et de cartons empilés
les uns sur les autres. En aucune manière Debasse ne chercha
à justifier ou à excuser son désordre et son manque
d’hygiène. Il était chez lui, ils lui imposaient
leur présence, il n’allait pas en plus leur devoir quoi
que ce soit.
Tout trois s’installèrent sur des fauteuils disposés
autour d’une table basse. Le plus jeune des hommes posa sa valisette
sur ses cuisses puis déploya l’écran. La machine
sortit aussitôt de sa veille et un tas d’informations apparues.
Debasse, tout en espérant que la présence des deux hommes
serait la plus courte possible, se mit à les observer. Il trouvait
qu’ils se ressemblaient beaucoup, et il aurait juré qu’ils
étaient frères si le plus vieux n’avait pas, en
un lapse de temps assez court, lancé plusieurs fois des regards
équivoques envers son jeune collègue. Cela l’intriguait,
mais il n’était pas en état pour s’attarder
sur ce genre de détails ambiguë. Les deux hommes étaient
impeccables, rien dans leur panoplie ne faisait défaut, des cheveux
brillants aux chaussures de cuirs derniers cri, brillantes également.
Ils avaient sur eux le dernier parfum à la mode, de superbes
montres high-tech, la même forcément, et tous les derniers
gadgets et accessoires à la mode. Même leur posture était
du dernier cri, à la fois naturelle et élégante,
souple sans se laisser aller. Ils étaient sûr d’eux,
charismatiques, ils étaient les dignes représentant de
l’homme moderne dans toute sa splendeur, malgré qu’en
contrepartie même leurs muscles ne devaient pas être naturels,
comme la moindre de leurs attitudes.
- Voyez vous monsieur Debasse, dit Disturbe très charmeur. Nous
représentons la société Génocom, qui est
la plus grande société de génétique au monde,
mais cela vous le savez certainement. Pas du tout, pensa Debasse tout
en restant impassible. « Génocom, leader sur le marché
de la génétique civil, ne cesse d’améliorer
ses services, .. »
- Allez en au fait monsieur Disturbe. Je n’ai pas trop la tête
à écouter un long discours promotionnel. Je vais perdre
facilement le fil de cette manière. Surtout qu’il était
plus qu’agacé par le langage publicitaire de Disturbe,
et toutes la gestuelles avec laquelle il accompagnait le moindre de
ses mots.
- Aucun problème monsieur Debasse, je suis là pour vous
satisfaire. C’est la règle d’or de Génocom,
sa-tis-fai-re le client.
- Mais pour l’instant je ne suis pas client de Génocom,
répliqua Debasse.
- Non, mais nous avons déposé un copyright sur votre génom.
- Comment cela !? Debasse se figea, il était persuadé
d’avoir mal compris, d’avoir raté une partie de la
phrase
- Vous vous souvenez de l’accident que vous avez eu il y a deux
ans ? Disturbe avait changé d’attitude en prononçant
cette phrase, il était passé du séducteur au machiavel.
- Si je m’en souviens. Il a détruit ma vie, répondit
Debasse après quelques secondes pour se remettre des spasmes
abdominaux que lui causait l’évocation de ce jours. Disturbe,
le sourire malicieux aux coins des lèvres, s’enfonça
dans son fauteuil et fis un geste à son collège. Immédiatement
celui-ci lu à haute voix ce qu’il y avait sur son écran.
- Monsieur Jean Debasse, née le 13 décembre 1980 à
Paris. Le 11 mars 2015, suite à un accident de voiture, a fait
appel à la société Samucom, filiale de Génocom,
pour être secouru. Arrivé sur les lieux, le Docteur Gérarde
à fait signer un contrat à Monsieur Debasse. Ce contrat
affirmait, entre autres choses qui n’ont pas leur importance pour
l’instant, qu’il acceptait que son Génome soit décodé
par la société Génocom, ceci en échange
d’une remise de 10 % sur le prix des secours.
- Qu’est ce que vous me racontez là ! J’étais
blessé, choqué, c’est à peine si je me souviens
d’avoir signé le moindre papier !
- Cela, je veux bien vous croire, dit alors Disturbe. Mais la signature
entraîne votre responsabilité, pas la nôtre. Quoi
qu’il en soit, cela a donné droit à la société
Génocom de décoder votre ADN et de déposer sa carte
complète. De ce fait, et pour vingt ans, nous possédons
des droits sur votre ADN. Debasse retînt la colère qui
montait en lui. Embrouillé par le Drorecon et les paroles des
deux hommes, il ne pouvait pour l’instant n’avoir que des
réactions primaires. Il usa de toutes ses forces pour faire fonctionner
son cerveau, nostalgique du temps ou c’était un outil en
parfait état de marche.
- Pourriez vous préciser ce que cela signifie, dit-il enfin.
Disturbe fit de nouveau signe à son jeune collège, qui
se mit de nouveau à lire le sourire au lèvre et la voix
suave, comme si tout cela était des plus banal.
- Cela signifie que pour une durée de vingt ans, il vous est
interdit de subir tout traitement génétique sans en faire
part à la société Génocom. Si vous êtes
frappé d’un mal qui exige un traitement génétique,
Génocom devra donner son autorisation, et être acquitté
d’un forfait pour fournir votre Génome à vos médecins
éventuels. Bien sûr, si le traitement est appliqué
par Génocom lui même, vous bénéficierez d’un
forfait. De plus, nous pouvons utiliser votre ADN pour créer
un clone, ou une partie seulement pour toute création vivante,
ou pour toute expérience génétique.
- C’est ridicule, cela n’a aucun sens ! Fit Debasse avec
véhémence. Que vous soyez payé parce que vous avez
décodé mon génome et que cela peut me servir un
jour pour des raisons médicales, passons. Que vous utilisiez
mon génome pour faire des clones ou des expériences, je
n’en ai que faire, l’ADN n’est qu’une parcelle
d’un être et je n’ai pas de soucis philosophiques
à ce sujet. Par contre, je ne comprends pas pourquoi votre Génocom
mettrait un veto à une quelconque manipulation génétique
qui permettrait de me soigner, ou cas où cela se révélerait
nécessaire. Le jeune homme allait s’apprêter à
répondre, mais son mentor le retint d’une main posée
sur le bras.
- Voyez vous monsieur Debasse, la société Géno-com,
tient à ce que la génétique ai une bonne image.
Il est désormais loin le temps des monstres, des clones ratés,
des manipulations de déments et autres expériences malheureuses
qui ont terni l’image de la génétique. Heureusement
tout ceci commence à être oublié. Mais la génétique
reste une science délicate, et Génocom lutte pour éviter
tout dérapage. De ce fait, elle tient à s’assurer
que si l’on doit soigner une personne par manipulation génétique,
cela n’entraîne pas un résultat disons ; indésirable.
C’est pourquoi entre autres actions elle essaye de déposer
le maximum de copyright sur des ADN. Ainsi elle peut vérifier
les traitements que l’on souhaite infliger à ses clients,
et si elle juge que le risque est trop grand, elle refuse l’intervention.
Bien sûr, rien n’interdit de proposer un autre traitement,
mais le mieux est de passez par Génocom directement, car évidemment
nous sommes les meilleurs et pour longtemps.
Debasse se sentait mal, non seulement il s’énervait mais
surtout il sentait l’effet du Drorecon se dissiper. Il appuyait
frénétiquement sur sa paume, afin de relancer une diffusion
dans son organisme à parti de la réserve implantée
dans son avant bras. Disturbe remarqua son geste typique des accros
de Drorecon.
- Surtout ne vous gênez pas de notre présence pour prendre
votre médicament. Nous comprenons très bien qu’un
homme qui est passé par de terribles épreuves ai besoin
d’une aide… chimique. Tu peux parler se dit Debasse, ayant
repéré que les deux hommes étaient bourrés
au Boostra, une drogue super stimulante qui permettait de travailler
des jours d’affilé sans sentir la fatigue, et qui renforçait
démesurément l’ego. Profitez-en bien se dit-il,
sachant très bien que d’ici dix ans au maximum ils seraient
frappés de schizophrénie.
- Vous savez, dit le jeune commercial, Génocom a développé
une glande qui produit du Drorecon. On vous la greffe, et la substance
se diffuse dans l’organisme selon vos besoins, sans que n’ayez
rien à gérer.
- Formidable, il faudra que j’y songe, dit sardoniquement Debasse.
En attendant il avait beau appuyer sur sa paume, il ne sentait pas les
effets de la drogue. Au contraire, plus le temps passait et plus il
sortait de sa léthargie, et son mal être psychique augmentait
d’autant. Il devait se rendre à l’évidence,
sa réserve était vide. Une angoisse monta en lui, il ne
voulait pas s’abaisser à remplir sa réserve devant
ces deux hommes, et pourtant le manque se faisait déjà
sentir.
- Nous allons vous remettre un document détaillé, il vous
expliquera exactement quels sont les droits que possède Génocom
sur votre ADN. Mais avant cela, nous devons vous parler d’autre
chose, dit Disturbe en prenant un ton un peu plus sérieux.
- Je n’en espérais pas tant.
- Je dois vous avouez que le sujet que je vais aborder est assez délicat,
en tout cas de prime abord, car il est destiné à amener
une offre qui ne peut que changer votre vie. Je dirais même ;
vous redonner le goût à la vie.
- Génocom fais donc des miracle ?
- Exactement.
- Précisez ? Debasse s’attendait au pire mais sa curiosité
avait tout de même été attisée.
- Monsieur Debasse, lors de votre accident vous avez perdu votre épouse.
Mais heureusement la société Génocom a récupéré
son ADN, car le contrat que vous avez signé nous permettait aussi
cela.
- Je vais finir par croire que j’ai donné droit de vie
et de mort avec ce contrat.
- Vous n’êtes pas si loin de la vérité. Pour
parlez franchement, vous pouvez nous donner droit de vie sur votre femme.
- Ma femme est morte pour toujours espèce d’imbécile
! Le manque de Drorecon et le sujet abordé mettait Debasse dans
un état nerveux particulièrement sensible. Il s’exprimait
de plus en plus avec colère, il sentait qu’il pouvait rapidement
perdre tout contrôle sur lui-même.
- Je comprends votre réaction, le sujet est plus que délicat.
Toutefois laissez nous vous expliquer. Il fit le signe rituel vers son
partenaire.
- Génocom, leader mondial sur le marché de la génétique,
a développé un programme de clonage et d’éducation
modelé particulièrement efficace, qui permet de reproduire
au mieux une personne vivante ou disparue. Grâce à une
croissance accélérée et une éducation très
contrôlée, nous pouvons insuffler une personnalité
prédéfinie et reproduire à l’idéal
la mémoire d’une personne donné.
- Ridicule, vous me parlez d’un mythe ! Un clone est une personne
unique, l’on pourra faire tout ce que l’on veut il ne peut
pas être quelqu’un d’autre, c’est un non sens
! Vous dites ne pas vouloir créer de monstre et vous me décrivez
un programme pour en faire à la chaîne ! Debasse crachait
ses phrases entre ses dents. Les deux hommes ne réagissaient
pas trop à son changement d’attitude. La réalité
qu’il percevait par le biais du Boostra leur convenait forcément,
tout était toujours idéal pour eux.
- En conséquence, repris le jeune homme sans tenir compte des
paroles de Debasse. Nous vous proposons un clone de votre femme. Nous
assurons une croissance sur deux ans qui l’amènera à
un âge compris entre seize et dix huit ans. Il va sans dire qu’à
partir de ce moment la croissance est ramenée à une vitesse
normal. Il faudra bien sûr que vous collaboriez avec nos spécialiste,
afin de lui insuffler une personnalité et une mémoire
les plus proches possibles de votre femme d’origine. Ensuite,
sur les 5 ans qui suivront, nous effectuons un suivi afin que l’affirmation
de la personnalité et l’implémentation des souvenirs
continu jusqu’à un seuil optimum. Et tous cela pour le
même prix qu’une voiture de standing, vous rendez-vous compte
?
- Effectivement non je ne me rends pas compte. Debasse était
atterré tandis que les deux hommes étaient paisibles et
souriaient.
- En général on a deux voir trois années de battement,
mais ensuite le clone prend complètement sa place, précisa
Disturbe.
- Et l’amour, qu’est-ce qui vous garantie que votre clone
plein de jeunesse va s’amouracher de moi ?
- Aucun problème, c’est garanti sur contrat. Si nécessaire
nous la faisons revenir dans nos centre d’éducation, afin
de la débarrasser de ses blocages éventuels. Dans le pire
des cas, bien que cela arrive très très rarement, nous
procédons à la création gratuite d’un autre
clone. Il est vrai que tout cela peut paraître un peu long, mais
le résultat vaut quelque attente, croyez moi.
- Et l’ancien clone, dans ce genre de situation très, très
rare, que devient-il ?
- On lui crée une nouvelle vie, on lui donne du travail. Une
jolie fille à toujours du travail, pensa Disturbe.
- Tout cela est abominable, c’est faire bien peu cas de la condition
humaine !
- Bien au contraire monsieur Debasse, nous aimons la vie, nous ne souhaitons
que le bonheur des gens. Nos clones sont créés uniquement
pour rendre heureux d’autres personnes, et qu’y a t-il de
plus beau que d’exister pour apporter du bonheur ?
- Vous instrumentalisez l’être humain, vous le transformer
en marchandise ! Disturbe souriait aux remarques humanistes et sincères
de Debasse.
- Vous êtes sévère. Si cela était le cas,
il n’y aurais pas tant de gens qui ferais appel à la technologie
du clonage. Je ne devrais pas être indiscret sur le sujet, mais
savez vous que votre collègue de travail Henri Ferx, a fait cloner
sa fille après qu’elle fut morte tout juste âgée
de 5 ans ? Croyez moi, aujourd’hui sa femme est lui rayonnent
de bonheur, et l’enfant est très heureux. Effectivement,
Debasse se rappelait que peu avant son propre accident, Ferx avait perdu
sa fille. Puis de retour au travail après de long mois de convalescence,
il avait été surpris de l’entendre parler de sa
gamine. Comme l’homme respirait le bonheur, il s’était
dit qu’il avait dû faire un autre enfant. Il comprenait
mieux maintenant.
- De plus nous pouvons, si le client le désir, modifier certains
critères de la personnalité de référence.
Pour être franc en général nos clients nous demandent
de libérer les envies sexuelles. N’aimeriez vous pas retrouver
une partenaire qui n’a pas de tabous, qui n’hésite
pas à répondre à toutes vos demandes ? De plus,
n’oubliez pas que la femme que vous allez retrouver sera vierge.
Les yeux de Disturbe brillaient quand il disait cela.
- Vous êtes dégoûtant ! Cria Debasse qui se contrôlait
de moins en moins. Je n’ai même pas connu ma femme vierge,
se dit-il tout en se rendant compte que l’offre l’avait
troublé. Il était bien obligé d’admettre
qu’avec de tels propositions l’on touchait aux faiblesses
des hommes. Les coups bas étaient préconisés et
appliqués pour arriver à leur fin.
- Et les droits de l’être humain, vous en faîtes quoi
!? Cracha-t-il amèrement. Disturbe, un petit sourire moqueur
aux lèvres, lança un regard vers son jeune collègue,
et les deux hommes se mirent à rire ouvertement. Debasse ne le
supportait pas, il était face à deux ignobles personnages
qui ne se souciaient que de leur réussite sans s’inquiéter
de ce que cela coûtait aux autres. Souffrant trop de son manque,
Debasse se leva sans dire mot, le visage livide, tremblant, et se dirigea
vers un petit bureau. Il ouvrit le tiroir et sortit une nouvelle réserve.
Celle-ci consistait en un tube muni d’une aiguille à insérer
dans l’avant bras pour remplir le réservoir. Avec des gestes
saccadés il déchira l’emballage, préparant
l’appareil pour l’injection, lorsqu’il se rendit compte
que Disturbe et son jeune collègue le regardaient attentivement.
Il était évident qu’ils n’attendaient que
cela, qu’il s’abrutisse de drogue pour pouvoir lui vendre
tout ce qu’ils désiraient. Debasse se figea, il ne savait
plus que faire, une partie de lui réclamait le produit à
grand cri de souffrance, une autre voulait s’en débarrasser
à tout jamais. La colère et la peur montait en lui. Mais
la peur de quoi ? Cela faisait longtemps qu’il ne s’était
plus demandé pourquoi il avait peur. Peut-être parce qu’il
le savait trop bien ; il avait peur de la vie. Disturbe de son côté
savourait le spectacle de déchéance qu’offrait Debasse.
La colère monta de nouveau en lui, atteignant un stade qui faisait
passer la peur au second plan, avant de la faire partiellement disparaître.
Le manque était toujours présent, mais il avait passé
un cap. Il regardait la réserve dans sa main, désormais
moins certains de ce qu’il allait en faire, bien que l’envie
de retrouver les sensations apaisantes du Drorecon restait très
forte.
- Monsieur Debasse, dit alors le jeune commercial. Si cela peut vous
aidez à prendre une décision, nous avons des modèles
qui vous permettrons d’expérimenter les options sexuelles
que nous proposons. A l’expression qu’afficha Disturbe,
Debasse vit que celui-ci avait immédiatement repéré
l’erreur de son jeune protégé. La proposition était
indélicate et placée au mauvais moment. Disturb fit aussitôt
comprendre au jeune homme de ne plus dire un mot, non par des mots mais
par des petits gestes. Mais c’était trop tard, Debasse,
impassible, le tube à la main, s’approcha du jeune homme,
puis s’assit face à lui sur la table basse.
- Quel est votre nom ?
- John, John Disturb, dis fièrement le jeune homme. Debasse le
regarda d’abord avec incompréhension, était-il le
frère de l’autre, un neveu ? Il regarda le plus âgé.
Il avait une expression de fierté en regardant son jeune parent.
Non, Debasse venait de comprendre, ce n’était pas un parent,
le regard était trop ambiguë, c’était son clone,
c’était son double plus jeune et formaté à
son idéal, un Lui parfait, un amant parfait. Ce monde est donc
bien devenu fou, pensa Debasse résigné, observant les
deux commerciaux qui le regardaient aussi un sourire aux lèvres.
Il ne les supportait plus, ils étaient le symbole d’un
monde qui n’avait plus aucun respect de la vie. Il ne voulait
même pas perdre de temps à essayer de leur faire voir leur
déraison, ils s’autolobotimisaient à force de drogue,
tout comme lui d’ailleurs. La seule différence c’était
que lui en avait conscience.
- Croyez moi monsieur Debasse, dit-alors Disturbe. Un clone éduqué
selon vos souhaits est idéal pour satisfaire tout vos désir
et vous rendre la joie de vivre. Un geste, instinctif, irréfléchi,
provoqué plus par l’expression de Disturbe que par ses
mots. Sa perversité s’était complètement
mise à jour, et Debasse ne l’avait pas supporté.
Il n’était pas en état de faire face à tant
d’inhumanité, lui qui souffrait tant du manque d’un
humain à aimer. L’aiguille se planta sans problème
dans l’épaule de Disturbe, s’enfonçant d’un
bon centimètre avant qu’il n’eut le temps de faire
un geste. D’un mouvement d’épaule il se dégagea,
mais pas assez rapidement pour empêcher Debasse d’activer
le déchargement automatique de la réserve. Se levant brusquement,
comprenant ce qui se passait, Disturbe retira d’un geste l’aiguille.
Déjà la moitié du produit s’était
déversé dans son organisme. L’injection avait été
intramusculaire, mais le Drorecon était tout juste moins efficace
de cette manière. Jetant la réserve au loin, Disturbe
fixa affolé Debasse qui se tenait impassible devant lui. Le clone,
incapable de comprendre la gravité de la situation tant le Boostra
était euphorisant, ne bougeait pas, regardant la scène
comme un spectateur lointain. Finalement, plus par réflexe qu’autre
chose, il prit son ordimobile pour appeler sa société.
Debasse prit l’appareil et le lança au loin dans la pièce.
Disturbe senior essaya de se diriger vers Debasse mais les effets du
produit se faisaient déjà sentir, ses jambes flagellèrent
sous lui et il s’écroula sur le sol. Son clone le regardait
les yeux ébahis, la violence des derniers instant l’avait
profondément perturbé. Déjà des larmes coulaient
de ses yeux. Debasse se rendit compte que ce n’était qu’un
enfant, il devait avoir à peine quelques années, et face
à la moindre situation hors norme il ne pouvait réagir
que comme ce qu’il était réellement.
- Il …est mort… réussit-il à dire entre deux
spasmes de sanglots.
- Pas vraiment. Ton « père » est plein de Boostra,
le mélange avec le Drorecon est particulièrement explosif.
A cette dose, je pense qu’il va subir des convulsions durant une
bonne heure avant de sombrer dans un état cataleptique particulier.
A mon avis ça va détruire une partie de son cerveau, mais
pour ce que ça lui sert ce n’est pas très grave.
- Vous êtes …un monstre.
- Que crois tu être petit ? Tu n’était que le jouet
de ton maître dont je viens de te libérer. Tu devrais m’être
gratifiant. Hélas cette liberté est un poids trop grand
pour toi. Debasse vis bien à l’expression du clone que
celui-ci ne comprenait rien à ce qu’il disait. Il était
un produit parfaitement calibré et était certainement
incapable de réfléchir à sa propre existence. Las,
Debasse s’assit sur la table, observant les deux hommes, observant
l’évolution humaine dans toute sa splendeur. De son côté,
si l’adrénaline avait quelque peu compensé l’effet
du Drorecon, il n’en était pas moins en état de
manque. Mais il savait que s’il cédait et se réinjectait
une dose il ne trouverait pas la dépendance physique nécessaire
à son départ. Car il était temps de partir. Désormais
la vie ici ne pouvait plus se terminer que par un reconditionnement
qui en ferait un être aussi docile que le clone face à
lui. Il avait entendu dire que des néo-anarchistes vivaient dans
les montagnes au nord de la cité. Il pensa que s’était
sûrement le meilleur endroit où se rendre, en tous les
cas pour l’instant. Le temps de bâillonner le clone, de
prendre quelques affaires essentielles, et il n’avait plus qu’a
prendre sa voiture. C’était bien la première fois
depuis longtemps qu’il allait conduire avec plaisirs.
Fin.