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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Nihil

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Arch-nemesis
(1/2)

Du plus loin que je me souvienne – mais les images se délitent sitôt exprimées en mots – il y avait cet immense comptoir trônant en plein centre du hall d’accueil entièrement carrelé de blanc.
Une réceptionniste à l’air revêche composait des numéros de téléphone à toute vitesse en rajustant machinalement sa coiffe. Maria posa ses mains gantées sur le comptoir en attendant qu’on lui accorde de l’attention et moi j’observais les lieux. Des étagères en verre vides, des palmiers en plastique flanquant l’entrée. Des chaises en métal de part et d’autre du hall faisaient office de salle d’attente, mais il n’y avait personne, on se serait cru dans un grand entrepôt impeccablement entretenu mais inutilisé. Je n’entendais aucun bruit hormis le tapotement sur le clavier du téléphone, mais je n’avais plus l’ouïe aussi fine que dans ma prime jeunesse.
La réceptionniste leva les yeux vers Maria et la salua sans sourire. Elle avait l’air fatigué et sa voix claquait désagréablement dans le silence du hall. Les deux femmes s’engagèrent dans un dialogue administratif obscur que je ne suivis que d’une oreille peu attentive. J’étais fasciné par l’affolante propreté de l’endroit et par sa nudité ascétique. Pas un grain de poussière sur les étagères, pas une trace d’humidité sur le joint du carrelage, pas de rouille sur les barreaux des chaises ou de mégot dans les cendriers étincelants. C’était comme si on venait de mettre en place un décor à la hâte, à notre seule intention, sans prendre le temps de finir de l’aménager et d’y ajouter tous ces menus détails qui recréent une sensation d’activité.
- Papa ?
Surpris, je levai la tête vers Maria, un peu honteux de m’être laissé aller à la rêverie en ce moment important. Je m’approchai sous l’œil sévère des deux femmes dont j’avais une seconde oublié la présence.
- Tu as bien apporté ta carte de Sécurité Sociale pour la demande de prise en charge ?
- Je… Je crois que je l’ai oubliée…
Pris en faute, je fouillai ma maigre valise, sachant par avance que je ne trouverais rien. La réceptionniste n’attendit pas que j’aie fini de chercher pour m’ordonner de me faire envoyer ce papier par la Poste. Sèchement, elle me récita une incompréhensible procédure administrative et entreprit de me faire remplir des formulaires. Après quelques essais laborieux, Maria me prit le stylo des mains et emplit pour moi les cases blanches à toute vitesse. J’admirai sa compétence et son sérieux. Moi je ne comprenais jamais rien à toutes ces formalités.
Une fois les papiers dûment remplis, ma fille me donna quelques dernières recommandations et fit claquer une bise sur ma joue.
- A bientôt. Je passerai te voir dans le courant de la semaine.
- Veuillez attendre une infirmière, Monsieur. Vous pouvez vous asseoir.
Ni l’une ni l’autre ne me laissa le temps de répondre.

Les portes métalliques de l’ascenseur s’ouvrirent en un chuintement agréable et l’infirmière qui me tenait le bras m’entraîna doucement mais fermement vers la cabine. Elle se mit à énoncer le règlement interne d’un ton traînant, mais je ne l’écoutais pas, fasciné par le revêtement neuf imitation bois à l’intérieur de l’ascenseur, le boîtier de commande sophistiqué et, comble de raffinement, la moquette bleue sans un grain de poussière. Arrivés à notre étage, l’infirmière me tira vers le bureau des aides-soignantes du service en continuant à marmotter son interminable monologue. Quelques minutes après son départ ses traits s’étaient effacés de ma mémoire.
Les locaux étaient déjà nettement moins bien entretenus, je souris amèrement. L’accueil était une bien belle façade pour les visiteurs, les résidents étaient logés à une autre enseigne. L’image de ma petite maison coincée entre deux commerces de mon village entra en moi et je songeai nostalgiquement à sa modeste cheminée, à son escalier de bois verni soigneusement entretenu, à ma parcelle de jardin et aux fleurs que je tentais d’y faire pousser. Chez moi. Un sentiment d’abattement et de fatigue morale m’assaillit.

La chambre que j’allais occuper était plutôt vaste, six lits, elle était toute en longueur. Je suivis l’aide-soignante vers mon lit, le plus éloigné de la fenêtre. Elle me désigna mon placard et se mit à me débiter les consignes de sécurité en m’agitant mon dossier sous le nez. J’en avais marre, j’avais envie qu’elle s’en aille et me laisse me familiariser seul avec ce nouvel environnement, qui me semblait bien peu accueillant.
Je saluais mon voisin de lit d’un hochement de tête et fit mine de suivre les mises en garde de l’infirmière d’un air attentif. Tandis qu’elle cherchait mon pyjama dans le placard je m’installais sur le lit. Il était trop dur et je savais que je mettrais des jours à y dormir confortablement. L’infirmière me mit la commande d’appel d’urgence entre les mains en me parlant comme à un enfant. Qu’elle parte, vite.

Le lendemain je fus invité à me rendre à l’intendance du service. Après une courte attente dans une antichambre aux dimensions de placard, on m’invita à entrer dans un bureau peu aéré et mal ordonné. L’homme qui m’avait convoqué avait l’air épuisé, sa blouse blanche était jaunie sous les bras et il compulsait mon dossier en pensant visiblement à tout autre chose.
- Asseyez-vous.
Je le remerciai d’un geste de tête.
- Bien, nous avons un cas courant, d’après les analyses ordonnées par votre médecin traitant. Asthénie, affaiblissement, perte d’appétit, insomnie…
Il s’arrêta pour se gratter le front, l’air ailleurs…
- Vous avez encore perdu du poids ces derniers jours ?
- Euh… Trois kilos la semaine dernière.
Il mit plusieurs minutes à reprendre, cherchant péniblement à se concentrer sur mon cas malgré une foule d’autres soucis en tête.
- On va y remédier, vous serez nourri par perfusion, au moins les premiers temps. Vous souffrez beaucoup ?
- Pas vraiment… Après les repas et des fois les nuits, mais je suppose qu’avec les perfusions…
- On vous passera de la morphine par l’autre veine, pas de problème. Et je note aussi des anti-coagulants et des anti-inflammatoires… Bon pour l’opération, on va attendre la disponibilité du chirurgien, d’ici une ou deux semaines je pense. Je lui demanderai de passer vous voir quand il aura un moment. Ca ira ?
- Pour la prise en charge…
Il fit le même geste que pour chasser une mouche agaçante.
- Il faut voir ça avec le service administratif, ce n’est pas moi qui m’en occupe. Vous avez rempli les formulaires d’accueil ?
- Oui mais il me manquait ma carte de Sécurité Sociale.
- Ah en effet. Il faudra régler ça. Faites-la vous envoyer et demandez à une infirmière, elle vous expliquera les démarches nécessaires. Vous avez d’autres questions ?
- Euh non, je verrai ça avec le chirurgien je pense…
- Parfait. Alors bon séjour.
Il posa mon dossier sur une pile de papiers divers et concentra son attention sur l’écran de son ordinateur.
___

Mon voisin de lit était un ancien fonctionnaire de province très maigre, son cou et ses bras étaient parcourus de lignes de veines déformées. Il ne recevait jamais aucune visite, se déplaçait peu et avec beaucoup de difficultés. Il passait ses journées à lire et relire le journal.
- Et vous, c’est quoi votre maladie ?
Sa voix était cassée et désagréable.
- Euh… Je ne sais pas encore…
Encore pris en faute. Devant ses sourcils qui se fronçaient petit à petit je me repris en hâte :
- Le chirurgien doit venir me confirmer ça bientôt. Quelque chose au niveau de l’intestin grêle.
Il s’esclaffa sans se départir de son regard un peu suspicieux :
- Ah bon, vous ne savez pas ce que vous avez, vous. Vous êtes bien le seul dans ce cas ici.
Il désigna les autres patients de la chambre :
- Ces types-là sont de véritables encyclopédies médicales. Ils en connaissent plus sur le cancer que pas mal de médecins, vous savez. Ils passent leur temps à ressasser leur problème, à se renseigner dessus, à méditer sur les trucs que leur sort le personnel médical, à contester les soins qu’on leur donne. Ils ne pensent plus qu’à ça toute la journée. Leur maladie est devenue leur seule raison d’être.
Je souris poliment et m’abîmai dans la lecture de mon roman en hochant machinalement la tête à l’attention de mon voisin qui continuait de radoter.

Mon pansement me démangeait, mais je n’osais pas y toucher de peur de déloger les deux aiguilles glissées dans les veines de mon poignet. Tout mon avant-bras gauche me faisait souffrir, l’infirmière m’avait dit que c’était normal, le temps que les vaisseaux s’adaptent au flux de liquide distribué par les perfusions. Mais elle m’avait à peine écouté et n’avait même pas jeté un œil à mon bras. Je passais des heures à fermer et ouvrir la main dans une tentative stupide pour faire passer la douleur.

Le téléphone ne sonnait jamais. Je m’ennuyais. La vie de la chambre était régie par le programme des émissions de télévisions et rythmée par la lumière du jour qui croissait et décroissait régulièrement dans le fond de la pièce. Je passais parfois l’après-midi entière à observer la lente déformation du cadre de lumière grise sur le plancher au cours des heures. Jamais il n’atteignait mon lit, trop éloigné de la fenêtre.
Des infirmières passaient irrégulièrement, rarement les mêmes. Soucieuses, revêches, elles nous saluaient à peine, donnaient les soins sans parler, hormis pour faire des reproches. Elles nous donnaient nos médicaments, changeaient les draps, les bassins, donnaient leur toilette aux patients impotents. Leurs gestes étaient efficaces, mais secs, mécaniques.
Un jour, pendant qu’une aide-soignante venait distribuer les repas à mes voisins de chambre, je lui demandai quand le chirurgien passerait me voir, et elle monta sur ses grands chevaux, grinçant qu’elle n’était pas la secrétaire du chirurgien et qu’elle ne pouvait pas satisfaire à toutes les exigences. Plus tard mon voisin de lit me souffla qu’on ne voyait pas beaucoup les médecins dans les chambres, qu’il valait mieux aller voir l’intendant du service pour prendre rendez-vous et il avait fait suivre cette recommandation de toute une série de conseils ennuyeux.
Je me demandais comment allaient Maria et son mari. Je n’avais pas eu de nouvelles depuis que j’étais arrivé ici. Je n’étais pas vraiment inquiet, mais j’avais besoin de m’occuper et de palper l’existence du monde extérieur, de moins en moins évidente ici. On s’enfonçait vite dans cet univers parallèle et on perdait la jonction avec la réalité externe, on apprenait les règles de l’Hôpital et on oubliait doucement celles de dehors.

Je commençais à avoir très mal au ventre et à la tête et je demandais tous les jours qu’on augmente le dosage de la morphine, mais on ne m’écoutait pas. La douleur s’irradiait dans l’ensemble de mon corps par déferlantes, incendie accalmie incendie, pulsations irradiantes. Je la sentais remonter dans mes membres et s’effacer comme une vague sur la grève dans mes mains, et mes doigts se crispaient en sursauts de panique involontaire. Parfois elle contaminait les perfusions et les draps de mon lit comme une sanie, une âme parasitaire qui tentait de se détacher de son organisme-hôte pour coloniser les environs.

Une infirmière avait consenti, en se moquant ouvertement de moi, à placer mes sacs de perfusion sur un pied à roulettes rouillé, pour que je puisse me déplacer dans les couloirs.
- Et où voudriez-vous aller ? ricana mon voisin de lit. Il n’y a pas d’issues ici, tout est fermé, ils ont bien trop peur que des légions de cancéreux se déversent dans les rues !
Je claquai la porte derrière moi.
Le couloir me parut immense et pas très propre. C’était la première fois que je sortais de la chambre depuis des jours et je n’avais gardé aucun souvenir de l’agencement du service. Je perdais la tête, décidément.
Des scories de plâtre traînaient en bas des murs, la peinture des plinthes et de l’encadrement des portes avait viré au grisâtre, le joint du carrelage au noir. Tout était poussiéreux et tombait en poussière. Le long des parois erraient quelques patients en robe de chambre à l’air hagard et au regard vidé. Ils butaient contre des bancs renversés et des brancards de fortune à la ferraille oxydée. A mon arrivée je n’avais pas remarqué une telle vieillesse des locaux. C’était comme si l’usure des lieux s’était brutalement accélérée, érodant les parois et même les patients.
A la suite d’une interminable rangée de portes de chambres se trouvait le bureau des infirmières, mais je n’était plus très sur si c’était celui où on m’avait admis ou non. Je n’osai m’y risquer de peur d’essuyer une nouvelle brimade, mais j’y sentis en m’approchant les signes d’une activité morne. Au fond, l’entrée de l’escalier était condamnée pour des travaux qui visiblement n’avaient jamais commencé, probablement une tentative de mise en conformité des locaux trop chère pour être menée à terme. Nul panneau n’indiquait quel chemin prendre pour descendre.
Je fis machine arrière, suivis le couloir aux proportions de nef de cathédrale vers son autre extrémité et me heurtai à trois portes noircies de monte-charges. Les boutons d’appel de deux d’entre eux ne répondaient pas et le troisième ascenseur n’arrivait jamais malgré le voyant allumé en rouge. Je haussai les épaules et m’aventurai dans une série de couloirs tous semblables. Les mêmes proportions titanesques, le même carrelage souillé, les mêmes rangées de portes. Cet hôpital avait-il les proportions d’une ville pour abriter un service de cancérologie si vaste ? De ci de là je passais devant les cuisines du service ou devant des salles de soins à demi-vides, qui semblaient presque abandonnées.
En face d’une de ces pièces à peine aménagées et encore emplies de colis poussiéreux je rencontrai une patiente au regard éteint qui cherchait visiblement quelque chose.
- Vous essayez de trouver un médecin, vous aussi ? me lança-t-elle.
- Pas vraiment, je faisais juste un tour… Mais si j’en voyais un je suppose que j’aurais des questions pour lui…
- Comme nous tous, soupira-t-elle en s’affalant sur un banc.
Elle devait avoir au moins soixante-cinq ans, ce qui était le cas de la totalité des patients que j’avais vu ici. Les couleurs de sa robe de chambre étaient passées et les manches s’effilochaient. Elle aussi traînait derrière elle un porte-perfusion comme un chien en laisse.
- Je m’appelle Louise, enchantée.
Elle n’attendit même pas de connaître mon nom et poursuivit :
- Je ne comprends rien à ce service, chuinta-t-elle d’une voix pâteuse. Deux mois que je suis ici, et impossible de voir un médecin. C’est franchement agaçant. Parfois on change mon traitement, alors même que personne n’est venu vérifier mon état. Je me demande…
Sa voix baissait petit à petit, je n’entendis bientôt plus rien d’autre qu’un murmure incompréhensible. Lorsque je lui demandai de parler plus fort, elle s’excusa de son état de fatigue généralisé :
- C’est ce traitement qui m’assomme. J’ai du faire un gros effort tout à l’heure pour me lever et venir chercher quelqu’un pour m’aider. Je ne sais pas ce qu’ils nous donnent, mais si je m’écoutais, je passerais mon temps à dormir, je ne bougerais plus du lit. Ca vous fait ça, à vous aussi ?
Je dus m’avouer que je me refusais inconsciemment à m’asseoir à ses cotés de peur de m’assoupir. Je commençais à avoir mal aux jambes et j’en avais marre de déambuler. J’avais envie de retrouver mon lit, aussi inconfortable soit-il.
- Les autres patients ne se gênent pas pour ronfler, vous savez. Dans les chambres, c’est dur de trouver quelqu’un qui ne dorme pas profondément. A croire qu’on nous donne tous le même traitement, bizarre, non ? De là à penser que cette somnolence est un effet secondaire qui arrange bien le corps médical… J’essaie de ne pas me laisser faire, ce serait trop facile de me laisser aller au sommeil, puis au coma. Il faut qu’on m’aide, moi, je suis en train de mourir !
La fin de sa phrase fut noyée dans une quinte de toux qui ne cessa qu’après plusieurs minutes. Ce dialogue commençait à me mettre sérieusement mal à l’aise. Cette femme n’avait pas l’air bien dans sa tête. Elle semblait soupçonner le personnel.
- Vous avez remarqué ces salles d’opération là, fit-elle après un long silence, désignant la pièce derrière nous. Vides. Inutilisées. Même les respirateurs pour l’anesthésie sont encore emballés dans leurs cartons. Personne n’opère personne ici, c’est une évidence.
- C’est une pièce en cours d’aménagement, les patients sont opérés ailleurs, je suppose.
Elle ricana.
- Si ça vous amuse de le croire… Et vous connaissez quelqu’un qui a été opéré, vous ?
Je devais bien admettre que non, mais ça ne faisait que peu de temps que j’étais hospitalisé. Les lourdeurs administratives et la surcharge du service avaient repoussé ma rencontre avec le chirurgien, voilà tout.
Louise secouait doucement la tête, l’air résigné :
- Je vais demander à être transférée vers une clinique privée. Mes enfants m’aideront, j’en suis persuadée.
- A propos, vous savez comment on sort de ce service ? Pour aller à l’accueil par exemple ?
- Euh oui, je… Il y avait un escalier de service quelque part… Pardonnez-moi, j’ai oublié où exactement… Il faudrait demander aux infirmières. Vous avez essayé les ascenseurs ?
- Oui mais ils n’ont pas l’air de fonctionner.
- Tout tombe en ruine, ici, c’est totalement insalubre… Ecoutez, je suis vraiment fatiguée, je vais aller au lit, mais si vous voulez, rejoignez-moi ici demain à seize heures, nous chercherons ensemble cette sortie. Vous saurez retrouver le chemin ?
- Je… Je pense.
- Alors à demain.

En rôdant pour retrouver mon couloir, je finis par tomber sur des bureaux ou des administratifs à l’air austère classaient des piles de dossiers usés. Une dame d’apparence très stricte m’aperçut et vint sèchement m’expliquer que là n’était pas ma place. Elle me raccompagna courtoisement mais fermement jusqu’au dédale de couloirs, sans écouter une seconde ma requête pour voir l’intendant du service. Je me tus et me laissai conduire comme une bête vers les coursives glacées d’un abattoir labyrinthique.

Je tombai comme une masse sur mon lit et passai de la veille au sommeil en quelques secondes.
___

Je maigrissais chaque jour un peu plus. Je passais des heures à suivre le contour de mes côtes, des os de mon bassin qui saillaient comme des monuments barbares dans des plaines de chairs livides et vieillies, mon ventre creux, des replis de peau flétrie hérissés de poils blancs, des vaisseaux variqueux qui noircissaient juste sous l’épiderme ridé. Là où il y avait eu un corps ferme, musclé et plein d’énergie brute ne restait plus qu’un champ de ruines organiques destinées à l’anéantissement prochain. Comment l’accepter ?
Bientôt il ne resterait plus de moi que l’insidieuse tumeur, le reste s’effaçait peu à peu.

Une après-midi où l’encadrement de lumière grise semblait refuser de s’étirer plus loin que le bord de la fenêtre et me défiait ouvertement, Maria entra dans notre chambre. J’étais complètement assommé d’antalgiques et d’hypnotiques et mis plusieurs minutes à constater que ce n’était pas une de ces austères figures féminines anonymes qui nous servaient d’infirmières, puis à la reconnaître.
Je ne pus manifester correctement mon émotion, je me contentai de saisir son poignet d’une serre qui me semblait d’autant moins vivante posée sur la peau rose et douce de ma fille. Je marmonnai un bonjour pendant qu’elle faisait claquer une bise sur ma joue sans sourire. Je ne savais que ressentir, mais je m’aperçus avec un certain effroi que j’étais moins heureux de la voir que surpris de la présence d’une personne du monde extérieur dans notre enclave d’agonie clinique solitaire.
Elle était impeccable, comme toujours, ses jambes galbées par des bas clairs me renvoyaient à mes pauvres membres antérieurs de moins en moins capables de me porter longtemps le long des couloirs. Ses genoux croisés enserrés par la lisière d’une jupe convenable, sa veste de tailleur stricte, sa coiffure impeccable, son maquillage soigné et dessiné sans ostentation, toute son image me frappait au plexus par sa noblesse et sa grâce. Comment un être devenu difforme et impotent tel que moi pouvait avoir un quelconque lien de parenté avec une si magnifique jeune femme ?
Elle commença à me parler, mais j’avais du mal à suivre sa conversation, je ne répondais que par à-coups douloureux, malgré toute ma bonne volonté. Ca ne semblait pas déranger Maria, qui poursuivait sa litanie de petites nouvelles en regardant inconsciemment ailleurs. Je m’en voulais de ne pas pouvoir accrocher plus son attention, de la sentir si… indifférente. C’était comme si elle n’était là que pour la convenance, cette pensée me fit mal au plus profond de moi.
Tandis qu’elle égrenait consciencieusement son chapelet d’anecdotes de circonstance comme on récite un discours appris par cœur, rajustant machinalement ses mèches blondes, je me renfermai dans ma douleur et attendit son départ, résigné.
Lorsqu’elle se leva, elle déposa ma carte de Sécurité Sociale sur la table de chevet boiteuse.
- Ainsi, tout est en règle maintenant.
Je n’eus pas la force de lui rendre son au-revoir.

Les patients de ma chambre avaient accepté de mauvaise grâce de me prêter des livres sur le cancer et des revues médicales, et je passais mes journées à tenter de comprendre quelque chose au jargon scientifique employé. J’avais pris conscience de l’importance des choses, mon échelle de valeurs s’en était retrouvée bouleversée. Ici c’était une lutte à mort contre la maladie, et je me devais de m’armer de mon mieux. Il me fallait connaître l’ennemi. Peu à peu, l’incessant discours de mes voisins de chambre s’éclaircissait à mes yeux, je comprenais non seulement mieux les mots et les concepts qui régissaient le traitement des différentes formes de cancer, mais aussi les enjeux. Nos cellules s’entretuaient sans qu’on puisse les freiner autrement que par des chimies absurdement violentes, qui entraînaient dans leur sillage la perte de toutes les cellules fragiles, mêmes saines, de l’organisme. Personne n’avait le loisir de penser à autre chose.
C’était une question de vie ou de mort, littéralement, il n’y avait plus que ça qui comptait vraiment pour nous. Le reste n’était qu’agitation stérile pour nous distraire de notre intime combat contre nous-mêmes.

Jusqu’ici personne n’avait remarqué le changement, mais il fallut bientôt se rendre à l’évidence : il y avait quelque chose dans l’air qui ne tournait pas rond. Une modification subtile qui changeait la donne, établissait de nouvelles règles. L’aggravation de l’érosion devenait manifeste. Au début ce n’était rien de plus que d’habitude. Mais dans les chambres, la poussière commençait à s’accumuler trop vite, la peinture s’effritait et les appareils de contrôle médical tombaient en panne les uns après les autres. Les infirmières refusaient de répondre aux questions et nous nous étions aperçus que personne ne faisait plus le ménage depuis longtemps.
___

Je voyais Louise tous les jours à la même heure, mais le lien amical qui nous avait réunis lors de notre première conversation semblait s’être insensiblement détaché. La pauvre femme souffrait et passait souvent l’heure que nous nous accordions en commun à réfléchir en silence ou à monologuer. Nous n’avions en vérité rien de particulier à nous dire. Nous parlions de notre passé, images vieillies et sans substance, comme si nos souvenirs avaient été implantés en nous a posteriori. Nous n’avions pas réellement l’impression d’avoir vécu ce dont nous parlions, plutôt d’avoir vu tout ça dans un film à la télévision. Je n’arrivais plus qu’à grand-peine à me souvenir de la disposition de ma maison, des notables de mon village, et je m’énervais contre moi-même.
Louise avait réussi à accéder au bureau du superviseur du service, mais il ne l’avait pas écoutée, totalement indifférent, répondant des phrases toutes faites débitées mécaniquement à coté de ses questions. Lorsqu’elle avait fait mine de s’énerver, il l’avait reconduite à la sortie de la partie administration du service.
Les jours passaient et se ressemblaient. Nos rencontres s’espaçaient peu à peu sans qu’aucun de nous ne chercha à y remédier. Nous n’avions pas vraiment besoin l’un de l’autre, les contacts humains que nous regrettions semblaient finalement nous répugner dès lors qu’ils se présentaient. Nous n’avions jamais eu le courage d’entreprendre de vraies recherches pour trouver une issue.
Ces escapades terminées, je replongeais béatement dans l’inconscience.


Suite

 

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