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Am'Istaroah, le peintre fou I
En lisant cette simple annonce dans le journal du matin, alors que je prenais le petit déjeuner sur ma terrasse, je fus brusquement projeté quelques mois en arrière. Ma mémoire avait tenté d’oublier, en vain, ces deux nuits passées dans la forêt de Bern’Hill et aujourd’hui, alors que je n’y pensais plus, cette vente aux enchères réveillait en moi chaque souvenir, chaque détail de cette étrange aventure. Sans plus y réfléchir, je pris immédiatement la décision de me rendre à cette vente aux enchères. Par curiosité mais également, et surtout, dans le but de récupérer le plus de tableaux que me le permettraient mes moyens. Avant d’entamer le récit de cette journée, je vais aborder, autant que mes souvenirs me le permettent, mon étrange rencontre avec cet homme : Ernest Gabriel Am’Istaroah. II
La menace de la nuit pesait maintenant totalement sur le ciel obscurcit de gros nuages de pluie, qui s’amoncelaient au dessus de ma tête, tandis que je me souvenais des sombres histoires qui planaient sur cette sinistre forêt. Mon esprit rationnel ne devait pas perdre le dessus en cet instant. Je ne devais pas me mettre à divaguer alors que j’étais perdu et désorienté. Me dirigeant là où le ciel était encore clair et dégagé, j’entendis derrière moi gronder, de plus en plus fort, cet orage qui se rapprochait rapidement de ma position, et bientôt je sentis cette odeur qui envahit l’air par temps pluvieux ; cette froide et désagréable odeur de métal oxydé. J’accélérai le pas mais ce ne fut pas suffisant pour échapper à l’averse diluvienne qui commençait à déferler sur ma tête. Au bout de quelques minutes passées à courir sous cette pluie glacée et abondante, j’aperçu scintiller au loin les lueurs de plusieurs flammes, manifestement disposées afin d’assurer un éclairage. Il devait sans nul doute s’agir d’une habitation, et j’accélérai donc à nouveau ma course afin de parvenir le plus rapidement possible en ce lieu. Tout en me rapprochant de ces lueurs flamboyantes, je débouchai sur une route, clairsemée de hautes herbes emmêlées dans un inextricable fouillis, dont le tracé se perdait çà et là sous de grosses touffes de verdures. Cette route était manifestement abandonnée depuis quelques temps ; ou du moins était-elle fort peu empruntée. Je la suivis en direction de ces flammes jusqu’à ce qu’apparût, devant moi, une grande bâtisse quelque peu inquiétante, et de nouveau je repensai aux histoires qui hantaient cette forêt. Mais l’averse m’ayant surpris au beau milieu de cette forêt si éloignée de toute ville, et n’ayant devant moi aucun autre abris possible que cette ancestrale et étrange demeure, je ne pus que rejeter mes hésitations alors que les éléments se déchaînaient de plus belle sur ma tête. Je poussai la lourde grille de fer noir, qui grinça horriblement sur ses gonds, et pénétrai dans l’allée de graviers bordée de hautes statues de pierre grises aux formes étranges, et de larges flambeaux où crépitaient des flammes qui semblaient brûler depuis toujours, et qui paraissaient ne jamais devoir s’éteindre. Je progressai dans l’allée tout en observant cette grande demeure qui se dressait, ancestrale, devant moi. Ce manoir aux murs anciens et fissurés, aux parois grises envahies de plantes grimpantes, aux grandes fenêtres à la pénombre menaçante. Cette demeure à la toiture pointue recouverte de briques sombres, aux gouttières larges, sculptées dans des formes aux géométries dérangeantes et à la symétrie insolite. Cette propriété aux jardins de plantes bulbeuses, ceinturée par une ronde d’arbres aux branches tordues et dépouillées de leurs feuilles. Ce manoir, figé et silencieux, aurait pu paraître endormi depuis de longues générations au fond de cette forêt s’il n’y avait eu cette intense lueur qui éclairait une pièce du rez-de-chaussée. Malgré cette manifestation d’une vie à l’intérieure, cette bâtisse ne me donna pas une impression des plus favorables au premier coup d’œil, alors qu’elle semblait m’examiner, sournoise et hautaine, du haut de ses trois étages de fenêtres aux regards sinistres et aux pupilles poussiéreuses. Mais je ne pouvais plus me permettre de rebrousser chemin, les froides et abondantes gouttes de pluies qui s’insinuaient dans mes vêtements me faisant déjà grelotter. Je gravis
les trois marches de pierre grise, et m’avançai sur le
lisse perron aux deux larges colonnes de lierres. En frappant du poing
sur la lourde porte à double battant, je me rendis compte, qu’inconsciemment,
j’avais renoncé à me servir du heurtoir de métal
fixé sur une inquiétante tête de méduse.
Je frémis à l’idée de croiser le regard de
cette sculpture et de rester figé, pour l’éternité,
dans l’immobilité d’une statue de marbre. Je frappai quelques coups sur la porte et attendis de brefs instants avant que des bruits de pas ne se fissent entendre à l’intérieur, se dirigeant vers la double porte. Le mécanisme des lourds battants s’ébranla, grinçant dans la nuit, le verrou s’actionna et la porte s’ouvrit finalement sur moi dans un sordide craquement de bois ; découvrant un large vestibule aux murs lambrissés et au parquet verni, qui contrastait avec l’aspect extérieur de la demeure. Je fis quelques pas timides dans cette salle à la propreté impeccable ; mes vêtements dégoulinants sur les lattes du parquet, et la porte se referma derrière moi dans un claquement qui me fit sursauter. En pénétrant dans cette demeure je perçu une telle intensité de vie que si la voix de mon hôte ne s’était pas élevée, fluette, immédiatement après le claquement de la porte, j’aurais aisément cru que le manoir lui-même m’avait laissé entrer. III
Sa voix
me fit sursauter plus que le claquement sourd de la porte et, en me
retournant, je fus face à un personnage dont l’étrange
aspect ne faisait penser ni à la riche décoration du vestibule,
ni même à l’inquiétante façade de la
demeure. Très âgé, le petit homme chauve au crâne
conique se tenait droit, un large sourire perdu dans une dense barbe
blanche qui montait haut sur ses joues, les yeux plissés dans
un regard bleu perçant. Son frêle corps était tout
aussi perdu dans ses amples vêtements colorés que ne l’étaient
ses lèvres dans les poils de sa barbe. Les mains, qu’il
tenait croisées devant lui, étaient ridées et flétries
par les années alors que son large front n’était
sillonné par aucun signe de vieillesse. Tandis que je restais
encore un moment interloqué par le bonhomme guilleret et haut
en couleur que j’avais devant moi ; m’attendant à
tomber sur un illustre vieillard sombre et taciturne ou sur une vieille
femme au physique de sorcière, le petit vieux reprit de sa voix
au timbre insolite : Dans un
franc et chaleureux sourire il me tendit sa petite main plissée
que je serrai, sans pouvoir dire un mot ; encore tout groggy par le
froid engourdissant qui m’avait saisi. Il me regarda à
son tour d’un œil attentif et, après m’avoir
à nouveau souri, il me proposa de prendre mes vêtements
et de venir près d’un bon feu en me donnant un ample peignoir
; perspective que je n’aurais refusé pour rien au monde. Alors que nous prenions notre soupe il me conta sa vie, me racontant qu’il n’avait pas toujours été habité par ce talent à retranscrire au pinceau ce qu’il voyait, et qu’il avait dû faire énormément de sacrifice pour élever son art à ce niveau. En lui répliquant que pour un art pareil tout les sacrifices devaient valoir la peine, il émit à nouveau un petit ricanement amusé en plissant ses fins yeux bleus dans un sourire malicieux. J’appris que, suite à ces sacrifices qu’il dût faire, il n’eut d’autre choix que de se reclure dans ce manoir retranché, perdu dans la forêt. Après avoir fini notre soupe il s’absenta à nouveau quelques minutes, me laissant à loisir m’émerveiller devant ses œuvres. Il revint rapidement avec des vêtements qu’il m’offrit de passer, et me proposa une petite visite de sa demeure. Ayant été ébloui dès mon arrivée par le vestibule aux lambris et aux parquets vernis, par le goût somptueux de la décoration de la petite bibliothèque, où je m’étais réchauffé devant l’âtre d’une antique cheminée de briques rouges, et par le salon aux magnifiques toiles, je n’hésitai pas un instant et acceptai volontiers de le suivre. Ainsi m’entraîna-t-il vers d’immenses salles aux tapisseries magnifiques, aux fresques colorées, aux bustes de grands artistes ; dans des corridors aux tapis de soies d’un étourdissant éclat rouge et aux voûtes de pierres blanches aux formes ingénieuses. Il me fit gravir des escaliers en colimaçon aux marches de marbre blanc et aux rampes en fer forgé dans un style gothique du meilleur effet. Je voyais défiler de nombreuses portes ouvertes et closes, autant d’ailes de cet immense manoir qui ne paraissait pas si grand de l’extérieur. Au détour d’un couloir j’entendis de faibles gémissements venir de derrière une porte et alors que je m’arrêtais, interdit, il vint vers moi tout sourire et me parla de son chat persan, d’une férocité à telle point inégalée dans l’histoire des animaux domestiques qu’il préférait le tenir enfermé lorsqu’il recevait de la compagnie. Au bout de plusieurs dizaines de minutes nous avions terminé ce petit tour rapide des lieux, et nous passâmes devant une somptueuse porte de jade vert, entrebâillée, qui se trouvait à coté du vestibule mais que je n’avais pas remarqué en entrant. Devant mon étonnement face à une telle porte il ricana à nouveau de ce petit rire amusé et me chuchota qu’il s’agissait là de son atelier. Mais personne n’était autorisé à y pénétrer sinon lui et il la referma, apparemment mécontent qu’elle ne soit pas totalement fermée. Alors que dehors la pluie continuait inlassablement de couler sur la végétation, l’intérieur feutré et tout ce luxe mêlé à la fatigue commençaient à avoir raison de ma résistance, et je présentais les signes d’une réelle exténuation. Ernest Gabriel me guida vers une charmante petite chambre tapissée de bleu et me prépara rapidement le lit avant de me souhaiter une bonne nuit ; refermant sur lui la petite porte dans ce ricanement chaleureux. Après m’être assis quelques minutes sur le lit, et après avoir savouré un silence bienvenu derrière le babillage étourdissant du vieux bonhomme intarissable, je pris le temps de parcourir la petite pièce de mon regard épuisé. Bien que fort modestement meublée la chambre au papier peint bleu lagon ne manquait pas de charme. Le grand lit aux boiseries rousses occupait le centre de la pièce carrée, sur le mur à côté de la porte une grande armoire de bois lourd semblait être là depuis des temps immémoriaux et un petit bureau se trouvait face à la fenêtre qui donnait sur l’allée de graviers bordée des statues grises et des flambeaux impérissables. En regardant le tableau représentant un cheval au galop, qui se trouvait au dessus de la tête du lit, je me dit que, réellement, cet Ernest Gabriel Am’Istaroah était doué d’un talent formidable. Il parvenait à saisir et à retranscrire les mouvements de ses sujets dans leur pleine intensité ; traduisant à merveille l’action sur le muscle, l’effort sur le visage, le mouvement sur le corps, le pas sur l’environnement, la pensée et la volonté dans le regard. Si ce n’étaient les couleurs pastelles, ses peintures ressembleraient à si méprendre à des photographies, mais je déplorais cependant de n’avoir pas vu un seul portrait. Seuls des natures mortes, des paysages ou des animaux venaient garnir sa collection, et je m’assoupis en pensant que s’il faisait des portraits ils devaient être vraiment d’une exceptionnelle qualité et d’un réalisme des plus saisissant. Je me souviens avoir rêvé, cette nuit là, de ce qu’avait dû être cette demeure en des époques reculées, lorsque le temps n’avait pas agi sur les murs du manoir et les arbres de la cour ; lorsque le jardin était encore entretenu dans un éblouissant spectacle de fleurs blanches, et que les plantes n’avaient pas encore envahi les murs et les colonnades. Je rêvai de réceptions somptueuses tenues dans les salons tapissés des toiles du maître ; des gens de marque qui ne manquaient pas de venir dans le défilement de leurs luxueux carrosses aux panaches blancs et rouges dans l’allées bordée des statues dans leur éclat d’antan, et des torches aux flammes éternelles. Je me souviens avoir rêvé d’Ernest Gabriel, seul, dans le bel âge, assis devant un chevalet occupé à peindre les magnifiques fresques qui ornent les murs de sa somptueuse demeure. Je me souviens m’être imaginé quitter la vie et mes préoccupations matérielles, avoir quitté les questions qui me hantaient la veille, pour rester ici avec ce vieux bonhomme à profiter de la vie, à passer d’interminables soirées à discuter de sujets divers, à le regarder peindre et apprendre à mon tour à manier le pinceau avec tant d’habileté. Cette nuit-là je me souviens aussi avoir entendu une voix de femme s’élever dans un cri rapidement étouffé ; quelque part dans une pièce du manoir. Ce cri m’avait tiré de mon sommeil mais rapidement le silence qui régnait dans la vaste demeure me fit me rendormir, pensant qu’il ne s’agissait là que d’une illusion ; un son qui m’était parvenu distordu de sa réalité par mon sommeil et par mes rêves. IV
Alors que je chaussai les pantoufles que m’avait prêté Ernest Gabriel, la porte s’entrouvrit légèrement avant de s’ouvrir en grand. Le petit bonhomme chauve se tenait, tout sourire, dans l’encadrement de la porte qu’il tenait encore par la poignée. « J’étais venu voir si vous étiez réveillé ; à vrai dire je m’en doutais un peu avec cette bruyante horloge au bout du couloir. Je suis désolé, j’avais totalement oublié qu’elle sonnait encore les heures, j’aurais dû vous faire coucher dans une autre chambre ». Lui disant que c’était sans importance je le prévins que j’allais quitter sa demeure dans la matinée, la pluie étant passée. « La pluie est certes passée mais étrange ciel que nous avons là », dit-il d’un air pensif avant de poursuivre de sa petite voix qui prit un ton un peu gêné « malheureusement vos vêtements ne sont pas encore secs, mon bon monsieur. Avec ces trombes d’eau que vous avez essuyées hier, je doute qu’ils ne sèchent avant quelques heures. » Cette nouvelle me fis, je dois l’avouer, assez plaisir sur le moment car je n’avais nulle envie de retrouver la froide ambiance de la ville et les soucis avec mes collaborateurs. Alors que je le questionnai sur cette visite qu’il reçut dans la matinée il prit un air étonné ; me disant qu’il ne comprenait pas de quelle visite je voulais parler. Ayant mentionné les traces de roues et de sabots sur le gravier il se dirigea lui-même à la fenêtre pour regarder. « Il n’y a nulle trace qu’une voiture soit passée dans mon allée, mon jeune ami ; nulle trace. Ce vilain orage et cette mauvaise pluie ont dû vous apporter quelque fièvre. Venez donc dans le salon, je vous ai préparé un bon thé bien chaud qui, je l’espère, chassera cette fièvre. » Une fois qu’il eut quitté la chambre, en ayant refermé la porte derrière lui dans son petit rire habituel, je me tournai à la fenêtre pour voir moi-même cette allée. Il n’y avait, effectivement, nulle trace sur le gravier humide alors que j’aurais pourtant juré avoir très nettement vu ces empreintes, sans que ce soit le fruit d’une hallucination quelconque. Jugeant qu’il devait avoir raison à propos de la fièvre, je quittai la fenêtre et allai me diriger vers le corridor lorsque, à l’extérieur, un éclat rouge attira mon attention vers ce paysage rendu froid par le ciel maussade. Au pied d’une des statues de pierre grise gisait une large plume rouge, identique à celles qui composaient les panaches rouges et blancs des carrosses de mon rêve. En scrutant plus fixement le pied de la statue cet éclat s’estompa légèrement, puis disparut totalement derrière le fin voile de brume qui venait de descendre sur l’allée. Perplexe, je descendis le large escalier de marbre blanc qui donnait sur le vestibule et je vis Ernest Gabriel refermer la porte de jade de son atelier en me regardant d’un œil amusé, comme à son habitude, et jouant de son autre main avec un petit pinceau recouvert d’une peinture écarlate ; le faisant virevolter au-dessus de sa tête avant de le ranger dans un repli de son élégante veste de soie violette. Il me servit le thé dans le même salon au plafond vertigineux de hauteur et au somptueux lustre doré alors que je le questionnai sur son art, cherchant à savoir pour quelle raison, alors qu’il semblait peindre depuis un certain temps, il ne présentait pas ses œuvres à un public de spécialistes. De nouveau il rit en me répondant simplement qu’il n’était pas bon que son art « quitte l’enceinte des murs de ce manoir » ; que c’était « préférable ainsi autant pour lui que pour beaucoup de monde ». Ce voile de mystère qu’il laissait, semble-t-il, volontairement planer sur ce qui avait trait à sa peinture, donnait un relief supplémentaire à ce personnage déjà énigmatique en lui-même. Ces sacrifices qu’il dût consentir à faire mais sur lesquels il ne s’étendait pas davantage, cet atelier interdit où nul ne pouvait entrer, ces personnes à qui il semblait vouloir épargner la vue de ses toiles, et cet inlassable petit ricanement qu’il émettait si fréquemment. Après ce petit déjeuner rapide, il me proposa de faire quelques pas avec lui dans le jardin qui s’étendait derrière le manoir et que je n’avais pas encore vu. J’acceptai volontiers et nous nous retrouvâmes rapidement dehors, à déambuler entre des allées de pins décharnés et des fontaines grises d’où aucune gerbe d’eau ne sortait plus. En répondant à ses innombrables questions sur la ville, qu’il ne semblait pas avoir vu depuis bien des décennies, je ne pouvais m’empêcher de ressentir un certain malaise au milieu de ce paysage sans vie, sans éclat et sans couleur. Cet univers où la nature semblait figée dans un élan désespéré de survie, manifesté ici et là par un bourgeon desséché sur les branches nues de ces arbres voûtés. Ce ciel, d’un blanc cotonneux, qui nous surplombait ajouta à l’atmosphère froide du jardin, et bientôt la morsure de la basse température de cette matinée de septembre vint nous incommoder, et nous fîmes demi-tour vers les salles chauffées du manoir. Alors qu’à son tour il me parlait de la vie en ces lieux isolés du monde, je regardai la façade arrière du manoir. Aussi délabrée que la devanture, elle présentait cependant quelques signes d’une architecture élaborée sur les ailes Est et Ouest, et en son centre s’élevait une arche de pierre rouge étrangement inscrite au cœur de la grise roche des murs fissurés. Les fenêtres de cette façade était aussi inquiétantes que celles qui donnaient sur l’allée de gravier. Ici rondes, là rectangulaires, leur irrégulière symétrie donnait une impression étrange qui saisissait jusque les plus profondes habitudes esthétiques. Cette étrange sensation était d’autant plus marquée que j’avais la désagréable impression d’être épié, et en examinant l’arche de pierre rouge, un brusque mouvement glissant derrière une fenêtre sur l’aile Ouest attira mon attention. Mais le temps que je porte mes yeux sur cette fenêtre tout mouvement avait cessé et, lorsque je lui fis part de cette vision furtive, Ernest Gabriel évoqua à nouveau son chat persan. Malgré la bonne humeur et la convivialité de mon hôte, je ne pouvais m’empêcher de ressentir un malaise de plus en plus prononcé à mesure que d’étranges impressions venaient s’accumuler au fond de mon esprit. Tour d’abord l’aspect même de la demeure, mais également la vie que j’avais ressenti à l’intérieur en y pénétrant pour la première fois, les gémissements étranges émis derrière une porte close, cette illusion de cri étouffé qui m’avait tiré de mon profond sommeil, les traces disparues de l’allée, la plume rouge au pied de la statue et maintenant ce mouvement surpris derrière la fenêtre... Autant de choses qui, malgré ma sympathie pour le peintre, ne me donnait guère plus envie de rester longtemps dans cette forêt abandonnée. Mais mes vêtements n’étaient toujours pas secs et je devais attendre avant de quitter les lieux. Tentant d’oublier ces impressions et les idées que je me faisais ; le manoir, le petit bonhomme et la forêt étant propices aux divagations d’un esprit fécond que je me découvrais à mesure de mon séjour, je passai l’après midi dans la bibliothèque. Ernest Gabriel était à mes cotés, assis à un chevalet qu’il avait sorti de son atelier. Il poursuivait la peinture d’un paysage qu’il avait imaginé. Quand j’émis l’idée qu’il peigne mon portrait sur une toile, il me parut pour la première fois incommodé par mes propos, manifestant une gêne qu’il ne parvint pas à dissiper avant quelques minutes tandis que je lui disait que cela ne faisait rien qu’il ait refusé. Je repris ma visite des étagères couvertes de livres et, lui, la peinture de son paysage non sans grommeler quelques phrases incompréhensibles dans son épaisse barbe blanche avant d’émettre à nouveau ce petit ricanement, qui pour la première fois me troubla plus que je n’aurais voulu l’admettre. Comme la veille, la nuit tomba rapidement sur la forêt, enveloppant le manoir de son voile d’encre sombre que venaient percer les flammes impérissables de l’allée. Mes vêtements n’étaient toujours pas secs et loin de l’être ; je devais donc passer une nouvelle nuit dans la petite chambre bleue. V
Ce texte était daté du 13 au 14 septembre de cette année ; soit la veille et le soir même de mon arrivée au manoir d’Am’Istaroah. Me remémorant les histoire qui hantaient cette mystérieuse forêt, le gémissement du prétendu chat, et ce son, qui m’avait semblé être le cri étouffé d’une femme, qui m’avait tiré de mon sommeil la veille, je me redressai sur le lit, et me mis à lire fiévreusement le récit du séjour de la voyageuse dans cette demeure à l’aspect rebutant. Après avoir refermé la couverture jaune sur ce récit, j’avais placé le carnet dans une des poches profondes de la veste que m’avait prêté le peintre. Aujourd’hui j’ai encore ce carnet qui me permet de relater, très fidèlement, le récit de cette femme, et c’est heureux car ma mémoire n’aurait pu que difficilement retrouver les mots qu’elle avait employés pour définir son aventure :
Après avoir essuyé une averse peu commune sous la violence d’un orage sans pareil dans la dense forêt de Bern’Hill, je perdis la trace d’Harold. Il dut être, lui aussi, tiré vers quelque lieux étrange sous ce ciel déchaîné. En ce qui me concerne, j’avais échoué devant la sombre grille aux gonds rouillés et bruyants d’un manoir qui menaçait de tomber en ruines. Une faible lueur venant d’une pièce au rez-de-chaussée me permit de comprendre que cette grande demeure était encore habitée et je m’y dirigeai, d’un pas ferme ; la pluie coulant toujours, torrentielle, sur mes vêtements trempés. Je fus accueillie par un petit homme chauve et barbu au physique étrange et à la bonne humeur entraînante. Il s’agissait d’un peintre qui disait s’appeler Ernest Gabriel Am’Istaroah ; quel drôle de nom ! Il me fit la visite de sa demeure aux mille et unes splendeurs, au luxe renversant, avant de me proposer une chambre où je pourrais passer la nuit. Je ne pu que très difficilement m’assoupir, ayant attrapé froid, je n’avais de cesse d’éternuer et d’avoir la respiration encombrée, mon état déplorable me faisait par moment geindre de dépit, bien qu’il ne sied guère à une jeune femme de se plaindre, j’en conviens.
VI
J’ouvris faiblement la porte et me glissai à l’intérieur de la pièce avant de la refermer silencieusement derrière moi, pour porter, enfin, un regard sur l’atelier. La pièce était vaste mais jonchée d’instruments de peinture, et le faible éclairage, assuré par les quelques lampes à huile disposées ici et là sur des tables, apportait une lueur orangée d’intimité inquiétante. Comme je m’y attendais, sur le mur face à la porte, devant moi, se dressaient de nombreuses toiles recouvertes d’étoffes blanches ; dix-sept pour être précis ; une de plus que ce qu’avait remarqué la voyageuse. Je me dirigeai, zigzaguant entre les pots de peintures et les toiles au sol, vers les tableaux couverts. Un à un, comme le fit la jeune femme le soir de mon arrivée, je retirai les étoffes dans un étonnement de dégoût et de répulsion en découvrant ce qu’elles représentaient. Les couleurs étaient plus frappantes que jamais sous cet éclairage orangé, les traits, les expressions, tout était d’un réalisme à tel point saisissant que c’en était irréel. Lorsque je vis la dernière toile ; je ne pus que difficilement retenir un cri de frayeur hallucinée. Toutes ces toiles représentaient des personnes dans des lieux que je trouvais étrangement familiers, sans pour autant les situer avec exactitude. Des hommes et des femmes étaient peints dans cet atelier, les seules toiles à représenter des humains. Leurs expressions étaient d’une sinistre exactitude, les bouches tordues dans des rictus de douleur, les yeux exprimaient une terreur affolée ; une épouvante inimaginable, les regards étaient empreints d’une silencieuse supplication et d’un étonnement hagard. Chacune de ces personnes semblait regarder un point invisible précis, chacun semblait surpris et tous éprouvaient apparemment cette même douleur qui se traduisait dans les traits agonisants de leurs visages effrayés. Les mouvement apeurés, figés sur ces toiles, exercèrent sur mon esprit une fascination profondément morbide mais lorsque je soulevai la dernière étoffe, ce cri de frayeur hallucinée qui failli m’échapper me fit revenir à la réalité sordide de ces toiles, de cet atelier ; de ce manoir. Toutes les impressions que j’avais ressenti sur mon âme ces deux derniers jours ressortaient maintenant dans un déferlement d’incompréhension devant cette peinture. Cette dernière toile représentait une femme au teint rose, très pâle, vêtue d’une ample robe jaune ; elle était assise devant un petit bureau, dans une chambre tapissée de papier peint violet pâle. Avant d’être saisie par cette frayeur sans nom qui lui déformait tant le visage, elle devait être en train d’écrire sur ce petite carnet aux bords jaunes qui était sur le petit bureau. Etalée sur une page de ce carnet se trouvait une fine plume blanche qui laissait couler son encre noire dans deux grosses gouttes. Cette chambre, ce carnet, ces gouttes d’encre, je ne reconnaissais que trop bien ces éléments de la toile. Cette femme, je ne la connaissais en revanche pas, mais je n’eus aucun mal à deviner qu’il s’agissait de la voyageuse. Dix-sept toiles ; seize toiles comme les seize personnes portées disparues dans les alentours de la forêt de Bern’Hill auxquelles venaient s’ajouter cette femme que l’on ne reverrait sans doute jamais. Alors que mon esprit venait tout juste de faire le lien entre les rumeurs et ces peintures, je reculai, sans cesser de fixer la toile des yeux quand, à quelques centimètre derrière moi, s’éleva cette voix étonnement grave et cérémonieuse que j’avais entendu une seule fois auparavant. « Je vous avais bien dit que cette pièce personne ne devait jamais la voir ! ». Je n’eus pas le temps de me retourner que je sentis un violent coup heurter mon crâne et je sombrai dans une demie conscience. La seule chose dont je me souviens, c’est d’avoir été traîné par une jambe jusque dans la chambre où je me suis réveillé, et que la porte avait été fermée à clé derrière moi. VII
Pour le moment je n’avais qu’une seule pensée en tête, sortir de cet endroit malgré la porte verrouillée. Ce petit bonhomme sympathique m’apparaissait maintenant comme un fou dangereux. Ernest Gabriel Am’Istaroah se révélait être un dément caché sous un vieillard jovial. Ma tête me faisait toujours autant mal mais une autre souffrance venait de s’accaparer toutes mes sensations ; j’avais la désagréable impression de manquer d’air peu à peu, d’être submergé par une vague de claustrophobie à mesure que dans ma tête les murs de la pièce se rapprochaient. Pourtant les murs ne bougeaient pas. Cette douleur dans ma tête devint insupportable, elle me lançait et me faisait hurler. Mon esprit, mon âme et mon corps se retrouvaient à l’étroit dans cette chambre et je me pris la tête à deux mains pour hurler ma douleur. Derrière moi, alors que je me tenait de coté face au lit, je vis une ombre furtive passer sur le verre sombre de la fenêtre. Me tenant toujours la tête entre les mains, je fis volte-face et vis l’ombre gigantesque d’une main flétrie tenant un pinceau recouvert de peinture passer près de la fenêtre. Dans mon esprit marqué par la stupeur et l’effroi il ne faisait maintenant plus aucun doute, Ernest Gabriel Am’Istaroah avait trouvé un nouveau modèle pour exprimer son morbide talent. Malgré cette apparition qui me glaça le sang, et malgré cette insupportable douleur qui me clouait littéralement sur place, je savais que je ne devais pas rester ici plus longtemps si je ne voulais pas, à mon tour, finir sur une toile dans son atelier ; les traits figés dans cette terreur et cette souffrance qui étaient miennes en cet instant. Je pris mon élan et me ruai vers la fenêtre que je traversai d’un bond dans un éclat de verre avant d’atterrir dans la cours à l’avant du manoir. Une fois dehors, je sentis la douleur s’estomper quelque peu, mais elle était encore suffisamment présente pour me faire tituber en me relevant. La sensation elle-même de me retrouver peu à peu enfermé dans un cadre trop étroit était, elle, toujours présente, ainsi que l’odeur de peinture fraîche qui se dégageait de mes vêtements et de ma peau. Affolé, terrorisé, je pris la fuite à travers l’allée de graviers, sous l’œil inquiétant des statues aux géométries étranges et sous l’éclairage spectral des flammes impérissables. Je courrais dans cette longue allée, et sous mes pas le gravier prenait une étrange texture gluante et caoutchouteuse ; mes pieds eux-même laissaient des traces pastelles sur leur passage, et sur les flambeaux de pierre grise dégoulinait une peinture de la couleur des flammes à mesure que celles-ci perdaient de leur intensité. Plus je me rapprochait de cette imposante grille de fer noir qui ouvrait sur l’obscure forêt, plus la douleur et la sensation se dissipaient, et plus l’odeur s’évaporait de ma peau et des vêtements que le peintre m’avait prêtés. Loin au dessus des arbres de la forêt, je vis la ronde lune se profiler pour éclairer le monde d’une clarté réelle, et enfin je parvins à la grille de fer noir. J’attrapai l’un des barreaux et tirai vers moi pour l’ouvrir. Avec difficulté et dans un bruit de rouille, elle tourna sur ses gonds pour enfin me permettre d’accéder au monde extérieur ; pour sortir de cette toile dégoulinante. Lorsque je retirai ma main du barreau d’où coulait une peinture noire flasque et gluante, et que je passai de l’autre coté de la grille ; mettant les pieds dans la forêt de Bern’Hill, j’entendis une plainte déçue s’élever du manoir qui se dessinait au cœur des ténèbres, derrière les flammes mourantes qui bordaient l’allée. Après ce dernier regard sur la demeure d’Am’Istaroah le peintre fou, je m’élançai dans une course effrénée sur le sentier perdu, recouvert de touffes d’une sèche végétation, jusqu’à ce que je rejoigne une région habitée, puis la ville, enfin. Depuis ce jour, je n’ai alerté aucune autorité, je n’ai fais part de cette histoire à personne. J’avais bien trop peur que l’on me prenne pour un fou, à mon tour, et que l’on m’enferme dans un monastère de silence pour faire taire mes divagations. VIII
«
Je suis conscient du mal que mon art fait au monde et aux gens. Mais
rassurez-vous, hommes de la ville, au moment où vous lisez ce
mot, ma peinture ne peut plus atteindre quiconque. IX
Fin.
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