Ragnarök
Ragnarök : « destin fatal des Dieux », en vieux norrois.
Dans la mythologie nordique, c’est la bataille de la fin du monde,
le destin auquel ne peuvent échapper les dieux, la destruction
d'Asgard et le renouveau du monde.
Installées depuis la fin du 10ème siècle au Groenland,
plusieurs colonies d’origine islandaise bénéficient
pendant plus de deux siècles d’un climat favorable pour
s’organiser et se développer. A partir du 13ème
siècle, la région connaît un refroidissement progressif,
tandis que plusieurs épidémies déciment les populations.
Les établissements de l’ouest disparaissent subitement
au début du 15ème siècle. Aujourd’hui, les
causes de cette extinction fulgurante demeurent inconnues des archéologues
et des historiens.
Janvier 1409, côte ouest du Groenland.
Le navire glissait silencieusement sur la mer glaciale, filant tel un
fantôme dans la brume du Nord. Au dessus de lui, dans le ciel,
la nuit semblait avoir effacé les étoiles et invité
les Dieux à d’autres réjouissances, loin des affres
terrestres. Les six longues rames brisaient le miroir de l’eau,
régulièrement, comme les bras d’un géant
luttant contre les flots immémoriaux. Le monstre de bois avançait
sur l’onde, héros déchu, le corps blessé.
Des vents invisibles tendaient la voile, mais trop faiblement pour encourager
un équipage apathique. Une fine couche de glace cerclait la coque
dans une armure de cristal, et goussets et entretoises grinçaient
de concert, dans un murmure plaintif. La mort observait la scène,
quelque part dans la nuit, attendant patiemment de déposer son
voile glacé sur l’embarcation.
L’expédition touchait à sa fin. Les dix hommes assis
dans le bateau observaient les alentours le regard fiévreux,
épuisés et impatients de retrouver leur foyer. Le brouillard
opaque cachait encore le rivage mais ils savaient qu’il était
là, à quelques encablures, et tous guettaient la lueur
d’un feu, prêt à réchauffer leur cœur.
Ils étaient partis depuis quinze jours, et leur périple
les avait menés toujours plus au Nord, en plein royaume des phoques
et des Skroelings . Mais cette année encore, leur mission i vikingu
s’était révélée un échec, et
les quelques provisions qu’ils rapportaient ne nourriraient pas
longtemps leurs familles. Les chasseurs avaient capturé une trentaine
de phoques dont les peaux et la chair assureraient la subsistance de
leur clan trois ou quatre semaines, mais il faudrait rapidement trouver
d’autres ressources. Ils avaient en outre cherché à
rapporter du bois au village, mais les bouleaux qui foisonnaient dans
le sud du pays se faisaient de plus en plus rares à mesure qu’ils
progressaient vers le nord. Les histoires que les anciens racontaient
au coin du feu mentionnaient l’existence de peuples mystérieux
dans les régions les plus septentrionales. Les chasseurs n’avaient
pourtant croisé la route d’aucune peuplade inconnue au
cours de leur cabotage le long des côtes. Peut être n’étaient-ce
que de vieilles légendes sans fondement ? Ils n’avaient
finalement pas osé s’aventurer inconsciemment vers les
contrées hyperboréennes, de peur de réveiller les
gardiens de l’empire de glace.
Leif était le chef de l’expédition. Son expérience
dans le domaine de la navigation s’était avérée
insuffisante pour mener à bien la mission que le chef du clan
lui avait confiée. Les dix hommes rentraient presque bredouilles,
après deux semaines d’une éprouvante course poursuite
contre les animaux sauvages dont les mœurs leur étaient
encore étrangères. Leurs vieilles habitudes de pêcheur
étaient devenues presque obsolètes, depuis que les températures
s’étaient refroidies, apparemment de façon irréversible.
Le père et le grand-père de Leif avaient assisté
à cet étrange phénomène de leur vivant,
mais leur environnement direct n’avait pas trop souffert des modifications
climatiques. Néanmoins, les plus anciens du clan avaient vu le
poisson disparaître progressivement des mers, tandis que la plupart
des cultures endurait un hiver chaque année plus rigoureux. Dans
l’église du village, les fidèles commençaient
à se faire rares, surtout depuis que l’évèque
d’Islande n’était plus réapparu. Alors nombreux
étaient ceux, parmi les villageaois, à se tourner vers
les croyances primitives, comme si le Dieu des chrétiens avait
déserté leurs régions glacées. Peut-être
assistait-on à une lutte entre l’ancienne et la nouvelle
religion ? Les noms des anciennes divinités, Odin, Thor ou encore
Freya réapparaissaient dans le langage populaire et les prêtres
étaient impuissants à maintenir l’ordre spirituel
romain. Leif, quant à lui, ne se préoccupait pas vraiment
de religion. Il était inquiet pour son peuple, et il commençait
à envisager, avec quelques uns de ses compatriotes, de partir
vers d’autres terres, pourquoi pas vers l’ouest, même
si personne ne savait vraiment si le monde ne sombrait pas, là-bas,
dans des précipices insondables.
Son cousin Alfur le tira de sa rêverie. On voyait enfin les lumières
du village, coincé dans une crique que les glaces semblaient
avoir pour l’instant épargnée. Les eaux étaient
plus calmes et l’embarcation se rua vers le rivage, pressé
de retrouver son port d’attache. Il était tard et la plupart
des villageois devaient dormir, chaudement allongés sous leurs
couvertures faites de peaux de phoques séchées. Le navire
accosta près du ponton et les dix hommes quittèrent l’embarcation,
impatients de se refugier dans leurs foyers. Entretemps, quelques villageois
avaient mis le nez à la porte, revêtus de lourdes pelisses.
Sven le borgne, le chef du clan, était parmi eux, près
du grand chêne, symbole de la sagesse et de l’unité
de la communauté. Il s’approcha du groupe, sortant de l’ombre
comme un animal reclu, affamé. Leif lui exposa rapidement la
situation. Sven savait que les membres de l’expédition
avaient fait tout leur possible pour mener à bien la mission
qui leur avait été confiée, mais il ne s’était
pas vraiment fait d’illusions sur l’issue du voyage. Durant
leur absence, deux enfants étaient décédés.
Par ailleurs, plusieurs hommes s’étaient avancés
à l’intérieur des terres, vers l’est, en plein
ubygder , pour tenter de trouver du bois pour le feu. Ils n’étaient
pas encore rentrés et tous craignaient qu’ils n’aient
été surpris par un froid cinglant et fatal. Sven permit
aux pêcheurs reclus de fatigue de rejoindre leur maison, afin
de rassurer femmes et enfants, dont l’inquiétude n’avait
cessé de croître depuis plusieurs jours. Après avoir
rangé les maigres provisions dans les dépendances communes,
tous prirent congés, programmant un althing extraordinaire dès
le lendemain, lorsque le soleil serait à son zénith. C’est
ainsi que marins et villageois se séparèrent, épuisés
et inquiets, dans cette soirée sans étoiles, sans avenir.
La nuit avait apaisé les âmes et balayé la fatigue
des navigateurs. Ceux-ci avaient savouré les retrouvailles dans
les bras de leurs compagnes, dont la gestion du foyer avait été,
comme toujours, assumée avec une autorité et une efficacité
dont se targuaient les femmes du Nord. Ils se réunirent en début
d’après-midi dans la salle principale de Sven le borgne,
autour du foyer qui ornait le centre de la pièce, comme un cœur
palpitant. Les trente-deux hommes avaient la mine grave. Tous étaient
au courant des résultats de l’expédition. Leif prit
la parole et fournit, avec force détails, le compte-rendu de
son périple. Une fois sa présentation achevée,
personne n’émit la moindre critique, alors que Leif et
ses compagnons s’attendaient à des réprimandes eues
égard au maigre butin qu’ils rapportaient. Mais rien ne
vint briser le silence qui suivit le discours du chef d’expédition.
Finalement, Sven leva la séance, après avoir incité
chacun à une réflexion sur le moyen de trouver de nouveaux
modes de subsistance, avant que la vie ne s’éteigne d’elle-même,
dans le village encastré entre les terres glacées et les
mers gelées. De toute façon, le travail ne manquait pas
au village et il fallait rapidement dépecer les phoques, afin
de saler au plus vite la viande et nettoyer les peaux. Le chef du village
se donnait encore quelques jours de répit, espérant un
retour des hommes qui s’étaient aventurés dans l’ubygder,
avant de recueillir les avis et de soumettre une proposition à
l’assemblée. Mais il doutait de revoir un jour ses amis.
Les jours
filèrent, comme des comètes dans la voute céleste.
Les nuits glaciales succédaient aux jours tristes, et la morne
plaine ne résonnait plus aux chants virils des habitants du village.
On vivait, certes, mais le cœur n’y était plus, et
mêmes les épouses les plus aimantes ne réussissaient
pas à réchauffer l’âme et à réveiller
les ardeurs de leurs époux.
Un événement inattendu survint quelques jours plus tard.
Un dimanche matin, une Skroeling fit irruption dans l’église,
alors que les fidèles assistaient à la messe. La jeune
femme, qui devait être âgée de quinze ou seize ans,
tremblait de tous ses membres. Comment diable avait-elle échoué
ici ? Cela faisait des années que le village n’avait plus
eu aucun contact avec les populations autochtones. On supposait qu’elles
avaient émigré vers d’autres contrées moins
arides. Quoiqu’il en soit, tous furent surpris de voir apparaître
cette jeune femme, en plein sermon dominical. Elle fut immédiatement
prise en charge par plusieurs femmes du village, émues par l’état
de la jeune Inuit, et toutes essayèrent de la réchauffer
et de la calmer, après l’avoir entraînée en
dehors de la maison de Dieu. Elle finit par s’endormir dans un
des lits de la maison d’Erik, dont l’un des fils était
parti avec l’expédition dans l’ubygder, et qui accepta
d’accueillir l’étrangère.
Le soir, Thjodhild, la femme de Leif, se rendit chez Erik pour prendre
des nouvelles de leur invitée surprise. Celle-ci s’était
lavée et paraissait en meilleure forme. Thjodhild n’avait
jamais vu de Skroeling de ses propres yeux. La jeune femme qu’elle
avait devant elle était si différente. Son visage plus
arrondi, la couleur de sa peau bien plus sombre que celle des membres
de son espèce. Des cheveux d’un noir de jais ornaient ce
visage amical que deux petits yeux en amande éclairaient d’une
lumière intense. Il était impossible d’être
effrayé par cette étrangère venue de nulle part.
Thjodhild passa de longues minutes avec elle, autour du foyer, à
tenter de la rassurer quant à ses intentions et à celles
des autres villageois, même si elle savait que la jeune femme
ne pouvait comprendre ses propos. Elle n’avait en revanche aucune
idée sur la raison pour laquelle elle avait échoué
ici, si loin des siens. Au bout d’une heure, elle pria la Skroeling
de la suivre en direction de la demeure de Sven, située au centre
du village. Les hommes voulaient interroger leur hôte et elle
était déjà en retard.
Le feu crépitait au centre de la salle principale. Dehors, le
vent sifflait à travers les rares arbustes encore debout, comme
la mort qui ne laisse que des fantômes derrière elle. Dans
une des pièces attenantes, les moutons se serraient les uns aux
autres pour se réchauffer. Les villageois avaient plus de chance
car le foyer leur offrait une chaleur suffisante.
En l’espace d’une semaine, c’était la seconde
fois que les hommes du village se réunissaient dans la maison
de leur chef. La jeune étrangère ne semblait nullement
impressionnée par l’assemblée, quand bien même
les regards convergeaient tous vers elle. Sven lui-même, malgré
son âge avancé, n’avait jamais vu de Skroeling et
personne autour de l’âtre ne connaissait la langue de ce
peuple. Il fallait avant tout connaître le nom de la jeune femme.
Celle-ci répéta le même mot plusieurs fois en se
désignant et Sven en déduisit qu’il devait s’agir
de son patronyme : Aloutah. Pour en savoir plus sur elle, il fallait
lui apprendre le plus rapidement possible quelques notions de leur dialecte.
Cette responsabilité fut tout naturellement confiée à
Thjodhild, celle-ci ayant déjà noué un contact
favorable avec la Skroeling. En attendant d’en savoir plus sur
elle et sur les raisons de son arrivée dans le village, on l’occuperait
à des tâches diverses : nettoyage des peaux, déseneigement
des rues et du port, cueillette, bref tout ce qui pourrait aider les
villageois. A l’issue de la réunion, Aloutah sortit rejoindre
Thjodhild. L’assemblée devait débattre d’autres
problèmes bien plus importants et la femme de Leif n’était
pas conviée aux discussions.
Aloutah s’était installée dans la maison de Leif
et Thjodhild où le couple lui avait offert l’hospitalité,
c’est-à-dire une paillasse inconfortable, la chaleur d’un
foyer trop souvent moribond et quelques assiettes d’une soupe
peu ragoûtante. Mais c’était tout ce que pouvaient
proposer ses hôtes et la Skroeling paraissait s’en contenter.
Après trois semaines, celle-ci commençait à maîtriser
quelques notions du dialecte des Groenlandais. Elle put alors expliquer
que son peuple vivait très au nord, là où les villageaois
ne s’étaient encore jamais aventurés. Thjodhild
avait du mal à croire que des hommes puissent survivre dans des
contrées aussi inhospitalières, mais elle garda ses remarques
pour elle de peur de contrarier la jeune fille. Aloutah faisait partie
d’un clan qui se déplaçait régulièrement,
ce pour maintenir un approvisionnement permanent en chair animale. Ils
chassaient surtout les phoques, qui semblaient suffire à assurer
leur subsistance. Une nuit, son clan avait été surpris
par une brusque tempête de neige et elle avait été
séparée du reste du groupe. Elle avait alors erré
plusieurs heures dans le vent glacial, avant de construire à
l’aide de blocs de neige compressée un abri pour la nuit.
Le lendemain matin, elle n’avait pas réussi à retrouver
les autres membres de sa tribu et avait décidé de partir
là où le soleil se couche chaque soir. Aloutah avait fini
par trouver le village et s’était ruée, morte de
faim, vers l’église qui se trouvait en retrait du reste
du village. Thjodhild connaissait le reste de l’histoire. Si la
jeune femme acceptait les tâches qui lui étaient confiées
au sein de la communauté, elle espérait néanmoins
retrouver ses semblables. De son côté, Thjodhild prit la
Skroeling sous son aile car elle sentait parfois des regards déplacés
de la part de certains hommes du village.
Les deux femmes se lièrent rapidement d’amitié et
passaient la plus grande partie de leur temps libre ensemble, à
parfaire l’apprentissage linguistique d’Aloutah. Thjodhild
essaya même d’apprendre à lire à sa jeune
élève, même les mystères des manuscrits n’aiguisaient
pas son intérêt. De longs mois d’un hiver chaque
jour plus rigoureux s’écoulèrent ainsi, lorsqu’un
événement dramatique vint briser le calme de la nouvelle
vie d’Aloutah.
Un jour, alors que Thjodhild avait passé la matinée à
aider à la préparation du repas de noces de Lena, la cadette
de Sven, et de Hralfur, elle trouva Aloutah prostrée sur sa paillasse,
le regard perdu, les yeux gonflés par les larmes qui continuaient
à couler, laissant deux sillons brillants sur son jeune visage.
Thjodhild s’approcha vers elle pour lui demander la raison de
sa tristesse. Aloutah ne répondit pas et s’enfuit de la
maison avant que Thjodhild ne puisse la retenir. Peut-être la
jeune femme avait-elle eu un brusque chagrin en repensant à se
famille et à ses amis dont elle était séparée
depuis plusieurs mois ? Elle décida de ne pas insister et poursuivit
son travail pour le mariage de Lena et Hralfur.
Le soir, Aloutah ne se présenta pas pour le repas et Thjodhild
commença à s’inquiéter. Elle se demandait
si son amie n’avait pas décidé de quitter le village
sur un coup de tête pour tenter de rejoindre son clan. Leif étant
absent pour quelques jours, elle choisit d’attendre le lendemain
avant d’en parler à Sven et aux autres hommes du village.
Il n’était certainement pas utile d’affoler la communauté
alors que les réjouissances occupaient la plupart des villageois
et des villageoises.
Le lendemain matin, Thjodhild se réveilla de bonne heure pour
achever la préparation des plats dont elle avait la charge, à
quarante-huit heures du mariage. Elle devait notamment transporter dans
la salle des noces le malt et le grain qui avaient été
apportés par Vindur, l’un des marchands qui hivernait cette
année-là, et qui étaient stockés dans son
navire. Elle fut surprise de voir Aloutah dans la maison en train de
nettoyer la salle principale, comme si de rien n’était.
La jeune femme semblait avoir recouvré son calme et chassé
ses idées noires. Thjodhild était rassurée de voir
son amie à ses côtés et s’abstint de la questionner
sur sa disparition de la veille. Son aide ne serait pas superflue pour
terminer les préparatifs de la grande fête qui s’annonçait.
Le mariage de Lena et Hralfur mit un peu de baume au cœur d’une
communauté quelque peu désenchantée et réveilla
l’âme du village qui menaçait de s’évanouir
dans le blizzard de l’hiver. Les festivités durèrent
deux jours pendant lesquels chacun tenta d’oublier les affres
de l’existence. Les cuisinières avaient fait preuve d’imagination
pour composer et apporter à la table des mets originaux et variés,
alors même que les granges et les étables étaient
presque vides. Les invités avaient eu même eu de la bière
que Vindur avait spécialement rapportée d’Irlande.
Mais la joie fut de courte durée et il fallut se replonger, une
fois les réjouissances achevées, dans les difficultés
quotidiennes.
Les membres
de l’expédition n’étaient toujours pas réapparus.
Une messe fut célébrée un matin de mai lorsqu’il
fut évident qu’ils ne reviendraient pas. Le dégel
s’était amorcé, mais les glaces tardaient à
fondre et toute expédition maritime restait inenvisageable. Par
ailleurs, les fruits et les légumes récoltés étaient
insuffisants pour nourrir la communauté. Alors les villageois
vivaient tant bien que mal grâce aux ressources emmagasinées
l’été précédent. En espérant
des jours meilleurs. Mais personne ne croyait à une amélioration
du climat, alors que les neiges avaient choisi de s’installer
ici, semblait-il, jusqu’au bout de l’éternité.
Au début de l’été, Thjodhild décida
d’en savoir plus sur l’épisode qu’elle avait
vécu quelques mois plus tôt, quand elle avait trouvé
Aloutah en pleurs, prostrée sur sa paillasse. Elle rejoint la
jeune femme qui lavait des vêtements au bord de l’eau, dans
une petite crique, à l’abri des courants forts qui longeaient
la côte. Elle proposa de l’aide à son amie et ensemble,
elles finirent de nettoyer les linges et les peaux à l’aide
de racloirs. Thjodhild interrogea alors la Skroeling sur les raisons
de son accès de tristesse survenu quelques mois auparavant. Aloutah
répondit calmement, comme si le temps avait effacé toute
trace de son malheur :
« Un homme a pris mon corps. »
Thjodhild sursauta, espérant avoir mal compris la réponse.
Mais il n’y avait aucun doute. La jeune femme avait été
abusée par l’un des villageois. Elle paraissait pourtant
sereine et n’émit aucun reproche, aucune rancoeur, comme
s’il était naturel de donner son corps à un homme
contre sa volonté. Thjodhild était choquée. Elle
devait absolument prévenir Sven pour que le responsable soit
jugé devant un tribunal. Elle demanda à son amie si elle
désirait témoigner et celle-ci accepta. Elles se rendirent
immédiatement chez le chef du village.
Sven convoqua rapidement l’assemblée afin d’examiner
les circonstances de l’incident. Huit hommes furent appelés
à assister au procès tandis que l’accusé,
prénommé Harald, était contraint à la détention
dans une cabane isolée du village. Le violeur présummé
nia les faits et jura n’avoir jamais touché un seul cheveu
de la Skroeling. Thjodhild, qui n’eut pas la permission d’assister
au procès, ne put témoigner en faveur de la jeune femme,
même si Sven l’interrogea en dehors des débats. En
l’absence de preuves, l’assemblée vota à l’unanimité
la libération d’Harald. Lorsque Thjodhild apprit la nouvelle
à Aloutah, celle-ci resta de marbre et tourna les talons sans
un mot. Son amie choisit de ne plus importuner la jeune fille sur ce
sujet, mais elle alla dénoncer la décision auprès
de Sven. Le patriarche ne mettait pas en doute la parole d’Aloutah
mais, faute de preuves, le tribunal avait préféré
renoncer à condamner Harald. En outre, les villageois avaient
privilégié l’unité de la communauté
en cette période particulièrement difficile, de peur de
rompre un équilibre précaire que les difficultés
actuelles menaçaient un peu plus chaque semaine. Thjodhild sortit
de la demeure du vieux chef furieuse même si elle savait que Sven
n’avait pas tort. La condamnation d’un des leurs aurait
eu des conséquences forcément néfastes sur la cohésion
et l’harmonie du groupe. Malgré son intégration,
Aloutah restait donc une étrangère et avait été
traitée comme telle. Thjodhild espérait désormais
que son amie saurait affronter les regards accusateurs que les villageois
ne manqueraient pas de jeter à son encontre.
L’hiver revint encore plus tôt, cette année-là.
Un manteau blanc se posa sur la contrée et les glaces bloquèrent
les raids des pêcheurs dès la fin du mois d’octobre.
La morosité régnait dans le village ; des vents acérés
cinglaient la peau et empêcher les chasseurs de partir en expédition.
Alors chacun restait chez soi, blotti dans des couvertures trop rêches,
autour d’un feu rendu apathique par manque de bois. Dans les ruelles
désertées, la vie semblait avoir disparu. Le temps filait
inlassablement, semant derrière lui les germes d’un avenir
incertain, ténébreux. Le mal était tapi dans l’ombre,
prêt à déferler sur le monde. Dieu avait-il abandonné
la communauté dans ce pays isolé ?
Aucun navire marchand n’avait acosté le rivage l’automne
précédent. Les glaces avaient certainement découragé
les navigateurs qui venaient vendre le grain et le blé chaque
année et emporter chez eux, là-bas, en Islande et dans
le royaume de Norvège, des peaux de phoques, l’ivoire des
morses ou encore des fourrures d’ours blanc.
Depuis le procès, les rapports entre Thjodhild et Aloutah n’étaient
plus les mêmes. La jeune femme s’était murée
dans un silence quasi permanent et leur relation ne consistait plus
qu’en de rares échanges à propos des activités
domestiques.
Sven mourut au début du mois de décembre. Toute la communauté
assista aux obsèques du grand chef, dans la petite église
en bois dont la toiture menaçait de s’effronder sous le
poids de la neige qui s’accumulait et que les villageois ne prenaient
plus le temps de déblayer. Le prêtre dirigea une assistance
frigorifiée dont la foi était loin d’être
aussi affirmée que celle de ses ancêtres. Signe des temps
- ou du destin, la flamme du cierge, utilisé pour allumer les
flambeaux autour du cercueil, s’éteint subitement. Un murmure
s’éleva dans l’assemblée, mais nul n’osa
interrompre le déroulement des funérailles. Celles-ci
s’achevèrent par le geste du dernier adieu pour un homme
qui emportait avec lui une partie de l’histoire du village, peut-être
la dernière.
Aloutah n’avait pas voulu assister à la cérémonie.
Elle refusait de participer aux événements qui rythmaient
la vie du village : baptèmes, mariages ou obsèques. Elle
ne s’était jamais sentie aussi seule, dans cette communauté
qui l’avait rejetée et qu’elle ne pouvait s’empêcher
de haïr. Il y avait bien Thjodhild, celle qu’elle avait considérée
comme son amie ; presque comme une sœur. Mais elle n’était
pas membre de sa famille, de son clan, de son peuple. Alors elle avait
pensé, à plusieurs reprises, mettre fin à ses jours.
Mais elle ne voulait pas partir ainsi, abandonnée de tous. Et
surtout, elle ne voulait pas de leur cérémonie religieuse,
de leur prêtre, de leur église. Si elle devait rejoindre
ses ancêtres, c’était loin d’ici, là
où les esprits et les hommes vagabondent ensemble, dans le souffle
de l’hiver.
Aloutah aurait aimé libérer les forces de la nature -
le vent, la mer ou les animaux sauvages - afin qu’elles détruisent
toute forme de vie, ici, dans cette société à l’agonie.
Malheureusement pour la jeune femme, elle ne possédait pas les
pouvoirs des angakkuk ; seul l’un d’entre eux aurait pu
utiliser sa magie pour de tels desseins. Ce sentiment d’impuissance
s’évanouit dès l’instant où elle se
souvint.
La jeune femme se leva de sa couche, glissa la main sous les lourdes
couvertures. Le petit sac en peau de phoque offert par le chamane était
bien là, à l’écart du monde, prêt à
rompre à jamais l’équilibre d’un univers devenu
trop fragile, instable. Grâce à son contenu, elle allait
offrir une fin mémorable aux villageois.
En même temps que sa langue, Thjodhild lui avait enseigné
non seulement la religion du Christ, mais aussi les anciennes croyances
de son peuple, le nom des divinités, le caractère de chacune
d’entre elles ainsi que les différents épisodes
mythologiques qui avaient inspiré la vie spirituelle des Normann
pendant plusieurs siècles. Elle connaissait donc les mythes fondateurs
ainsi que celui de la destruction du monde : le Ragnarök. C’était
ce dernier qu’elle allait ressusciter.
Leif se réveilla en sursaut. Il sortait d’un cauchemar
abominable, peuplé de monstres, de destruction et de mort. Il
ouvrit les yeux et fut surpris de ne pas reconnaître l’endroit.
Il se trouvait allongé au pied d’un arbre géant,
décharné et desséché. Autour de lui, rien
qu’une immense plaine grise, parsemée de rocailles. Au
dessus, le ciel avait disparu derrière un dôme de métal.
Aucune lumière ne filtrait. Quant au village et à ses
habitants, ils s’étaient évaporés. Etait-il
encore en train de rêver ? Il se leva, fit quelques pas, lorsqu’il
vit les premiers éclairs et la Bête.
La bataille finale avait débuté.
Le père universel, ancêtre de tous les rois, des guerriers
et des poètes, était au plus mal. Le Loup avait encore
faim. Il venait de dévorer les astres du ciel, et ni le soleil
ni la lune n’éclaireraient désormais l’univers
de leurs scintillements bienveillants. La Bête immonde, les chaînes
arrachées pendant encore à ses immenses pattes émaciées,
attaquait maintenant le dieu des rois. Le feu brûlait son regard
et des flammes jaillissaient de ses narines. Le cheval du père
universel crachait sa peur, dans un hennissement morbide, la crinière
hérissée. Des éclairs zébraient le ciel
abandonné par ses astres.
Au milieu de cette scène d’apocalypse, le village, déjà,
n’était plus que ruines calcinées desquelles s’échappaient
des hurlements terribles. Dans les ruelles, des cadavres jonchaient
un sol rougi par le sang. Les hommes et les femmes encore en vie couraient
aveuglément, cherchant à échapper au combat final
dont ils étaient les témoins - et les victimes.
Un peu à l’écart, Leif assistait à la scène,
impuissant et incapable du moindre geste. Son esprit ne voulait pas
accepter les images effroyables qui s’offraient à ses yeux.
Pourtant, il reconnaissait les personnages qui s’entretuaient
devant ses yeux, semant la mort et la destruction dans sa communauté
: le roi des anciens dieux, Odin, le loup Fenrir, l’arbre Yggdrasil,
que les flammes faisaient défaillir. Etait-ce de la magie, un
maléfice ou un cauchemar dont il ne tarderait pas à s’extraire
? Il cligna des yeux plusieurs fois, se mordit la langue jusqu’à
ce que le sang jaillisse dans sa bouche. Ce n’était pas
un rêve. Peut-être une hallucination ? Avait-il été
drogué ? L’image de sa femme jaillit soudain dans son esprit.
Il devait tenter de la sauver. A moins qu’il ne fut déjà
trop tard.
Le silence était revenu.
La neige continuait de tomber, inlassablement, recouvrant les corps
mutilés. Les mares de sang commençaient à cristalliser,
et des reflets écarlates offraient à au village une lumière
apaisée. Dans quelques heures, les dernières traces du
combat auraient été effacées, comme si tout n’avait
été qu’un rêve évanoui.
A quelques mètres de là, près de la petite église
en bois, la jeune femme observait la scène. Ses cheveux noirs
résistaient au vent glacial venu de l’océan. Sur
ses épaules, l’épais manteau en peau de phoques
semblait aussi léger que la neige qui le recouvrait. Elle remarqua
que le vieux chêne du village s’était effondré.
Une nouvelle vie pouvait commencer.
Fin.