Le
peuple miroir
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Ces pensées l’accompagnèrent durant le trajet qui
le mena à la petite chapelle de la Congrégation du Renouveau
spirituel. Les Frères José attendaient le professeur,
debout sous le portique de bois.
La chapelle n’était en réalité qu’une
vulgaire cabane de plexiglas opaque que les religieux avaient apportée
avec eux pour établir leur premier lieu de culte sidéral.
Ils avaient sué pendant plusieurs jours avant de réussir
à donner à cet écheveau de tiges un semblant d’aspect
monumental. L’ensemble ressemblait plus à une cabane de
pêcheur qu’à un sanctuaire. Toutefois, ils avaient
apposé l’emblème de leur communauté, un cercle
à l’intérieur duquel se tenaient des Jumeaux, figures
symboliques de l’ordre, dont les corps se rejoignaient en leur
base pour ne former plus qu’un. Cet emblème suffisait à
donner un caractère spirituel à l’endroit.
A chaque fois que Carwell se retrouvait en face de représentations
de l’ordre du Renouveau spirituel, il ne pouvait s’empêcher
de revivre les conditions d’émergence du mouvement religieux.
A la fin du vingt et unième siècle, les anciennes religions
millénaristes (catholicisme, protestantisme, judaïsme) avaient
fusionné, alors que la majorité des peuples fuyait cette
révolution œcuménique. Les églises s’étaient
vidées et la plupart des confréries, congrégations
et ordres monastiques, réguliers et séculiers, avaient
progressivement recouvré leur état originel confidentiel,
voire insignifiant. Seule une poignée d’anciens réformés,
refusant vigoureusement de renoncer à leurs prérogatives,
signifièrent au monde entier, grâce à une politique
de communication redoutablement efficace, qu’ils préserveraient
leur spécificité. Pour rompre avec l’œcuménisme
ambiant, ils créèrent un nouvel ordre autour de la figure
des Jumeaux. S’appuyant sur un certain nombre de textes apocryphes
récemment découverts dans les archives du Vatican, ils
affirmèrent le dualité du fils de Dieu, ainsi que son
caractère universel, sur Terre comme dans le reste du l’univers.
Ainsi naquit l’image des Jumeaux, fils de Dieu.
Les déclarations de la congrégation intervinrent - et
ce fut là une chance inouïe et une coïncidence incroyable
- juste avant que Sigma 87 ne fut localisée et décrite
comme viable pour l’espèce humaine. L’ordre s’engouffra
dans la brèche, affirmant que cette planète pouvait présenter
les mêmes origines divines que celles de sa sœur jumelle,
la Terre.
Le message ne passa pas inaperçu et acheva de convaincre les
millions de sceptiques que les bouleversements théologiques avaient
fini par éloigner de la Foi. Leur culte avait d’abord fleuri
dans toute l’Europe, avant de rapidement triompher des autres
croyances, moribondes dans la plupart des autres régions du monde.
Les Frères de l’ordre de la Congrégation du Renouveau
spirituel étaient donc l’expression humaine de la symbolique
que leur croyance véhiculait. Ainsi, seuls des vrais jumeaux
pouvaient prétendre à la prêtrise, pour justifier
de la dualité originelle de l’Homme. A l’origine,
Dieu avait en effet offert à l’Homme une double existence
qui devait lui permettre de régir l’univers. Malheureusement,
leur théologie expliquait que les Jumeaux originels s’étaient
battus entre eux, chacun revendiquant la primauté sur l’autre.
Leur Père avait fini par punir l’orgueil fraternel. Les
Jumeaux - réminiscences de l’œuvre divine originelle
- étaient donc là pour rappeler aux hommes leur arrogance
et la quête qu’ils devaient entreprendre pour retrouver
la gémellarité primitive.
Les objectifs et les considérations des scientifiques étaient
donc bien différents. Il n’empêche, Carwel tenait
à conserver des relations cordiales avec les représentants
de l’ordre. C’est ainsi qu’il rendait visite chaque
semaine aux Jumeaux pour partager ses analyses et confronter l’évolution
de leurs recherches.
Les deux Frères étaient semblables en tout point. N’eut
été la barbe grisonnante qui recouvrait les joues d’Hadrien,
il était impossible de le différencier de son frère
Urbain. Carwell s’approcha de l’entrée de l’église
et serra les mains des ecclésiastiques. Les trois hommes s’installèrent
dans des fauteuils confortables, sur la plate forme dégagée
qui faisait office de terrasse. Carwell refusa le verre de Scotch qu’Hadrien
lui proposa. Il accepta par contre volontiers un des cigares que les
Frères avaient à leur disposition.
« Comment allez-vous mes frères ? demanda le professeur
en dégageant un nuage de fumée grisâtre. »
Ce fut Urbain qui répondit :
« Nous poursuivons notre tentative de communication avec les Almovides.
Avant hier, un spécimen s’est approché de notre
chapelle et nous l’avons invité à pénétrer
à l’intérieur. Comme toujours, il n’a manifesté
ni animosité, ni intelligence particulière.
- Vous pensez encore que ces animaux ont des origines communes à
celles de l’Homme ?
- Vous aussi, n’est-ce pas ? » intervint malicieusement
Hadrien.
Le religieux était intelligent. Il savait que, dans la pratique,
ses objectifs et ceux de l’équipe de chercheurs étaient
similaires. Tous essayaient de prouver que les Almovides et l’Homme
étaient de lointains cousins biologiques. Carwell avait démontré
que certains métaux découverts en Afrique australe étaient
originaires de Sigma 87. Mais Carwell était un scientifique et
il lui restait encore à démontrer la véracité
de la théorie universaliste qui supputait que les Almovides et
les Terriens étaient issus de la même chaîne biologique.
« Je cherche juste à savoir si l’Homme est apparenté
à cette étrange espèce animale. Je suis un scientifique,
doué d’un rationaliste. Je ne cherche pas à établir
une Vérité d’obédience divine.
- Peut-être, répondit Urbain. Mais nous cherchons tous
à établir un contact avec les Almovides, que ce soit pour
des raisons scientifiques ou théologiques. Et aujourd’hui,
trois mois après notre arrivée, nos conclusions sont identiques.
Ces animaux ne nous comprennent pas, et nous ne les comprenons pas.
»
Ce fut son frère qui enchaîna :
« Maintenant que vos études sur les végétaux,
les animaux et l’environnement d’une manière générale
sont achevées, il va bien falloir retourner chez nous et annoncer
nos piètres résultats.
- Je suis sûr que vous saurez tirer un profit très favorable
de cet échec commun ».
Carwell savait en effet que les Frères, et donc la congrégation,
arriveraient à utiliser à bon escient l’échec
de la mission. Ils annonceraient à la face du monde que Sigma
87 était une sorte de berceau originel, ou pire encore, que cette
planète et ses habitants n’étaient que le miroir
temporel de ce qu’il adviendrait de la Terre si elle ne rejoignait
pas le culte du Renouveau spirituel. Les Almovides seraient présentés
comme les restes d’une civilisation défunte. Ils ajouteraient
peut-être même que des Hommes avaient un jour colonisé
la planète, et qu’ils avaient fini, avec le temps, par
devenir ces pauvres bêtes errantes, dénuées d’une
quelconque forme d’intelligence.
Par conséquent, le responsable de la mission cherchait à
gagner du temps en repoussant sans cesse le retour vers la Terre.
Les trois hommes échangèrent encore quelques banalités,
avant que Carwell ne prenne congé. Il promit de leur apporter
la semaine suivante la date de leur départ.
Le professeur grimpa sur son Rôdeur et mit le cap sur le Village.
La journée était déjà bien avancée
et ses collaborateurs l’attendaient certainement pour déjeuner.
Les jours
suivants apportèrent peu d’éléments nouveaux
aux chercheurs, cloîtrés le plus souvent dans le laboratoire.
Alors que la mission courrait inéluctablement à son terme,
Carwell avait en effet demandé à ses collaborateurs d’accroître
leur charge de travail. Les entomologistes, biologistes et généticiens
membres de la mission ne dormirent quasiment pas pendant plusieurs jours,
s’arrêtant juste quelques heures pour soulager leurs yeux
plongés dans la lumière agressive des microscopes. Ils
cherchaient désespérément à trouver le lien
supposé entre l’espèce Almovide et l’Homme
dont Carwell espérait encore parvenir à démontrer
l’existence. Mais l’ambiance était à la morosité,
et les techniciens, déchargés de leurs tâches habituelles,
passaient leurs journées au bord du Lac, à contempler
l’onde apathique et silencieuse, échangeant quelques cigarettes
opiacées, riant bruyamment dès qu’un des leurs sortait
un bon mot.
Carwell n’aimait pas voir certains de ses hommes se prélasser
dans l’atmosphère languide de la planète, mais il
n’avait pas grand-chose à dire. Son autorité s’était
émoussée depuis qu’il leur avait annoncé
la date du retour sur Terre. Les techniciens n’osaient rien dire
devant lui, mais le professeur savait qu’il avait perdu une partie
de la confiance que ces derniers – et même certains chercheurs
– avaient accordée au chef de l’équipe. Sa
crédibilité était largement entamée et il
appréhendait le retour sur Terre.
Comment allait-il atténuer la déception que ses congénères
ne manqueraient pas de ressentir lorsqu’ils apprendraient l’échec
de la mission ? Les critiques allaient fuser et ses détracteurs
pouvaient d’ores et déjà s’en frotter les
mains. Il s’attendait à être vilipendé par
des media dont il avait su tirer profit lorsqu’il avait voulu
présenter ses découvertes au monde entier.
Ellen essaya bien, à plusieurs reprises, de lui remonter le moral,
insistant sur les découvertes essentielles qu’ils avaient
néanmoins accomplies durant leur séjour. Pourtant, Carwell
paraissait avoir abandonné tout espoir de corroborer ces premières
hypothèses et sa théorie sur l’existence d’une
chaîne biologique universelle.
La veille du départ, il passa la journée sur son Rôdeur
à arpenter les plaines environnantes, sempiternelles étendues
de végétation d’une uniformité aussi lénifiante
qu’envoûtante. En fin d’après-midi, il reprit
la direction du Village lorsqu’il vit les Almovides s’approcher
du groupe d’habitations des Terriens.
Tous -
chercheurs, techniciens, administratifs - s’étaient regroupés
devant l’entrée du laboratoire, formant une masse compacte,
comme s’ils souhaitaient interdire l’entrée de leur
lieu de travail. Au dessus d’eux, Arthénon et Polyathénon
commençaient à disparaître, dévorés
par la ligne d’horizon, engloutis dans les brumes évanescentes
de cette fin de journée.
La plupart des Terriens ne pouvaient s’empêcher de trembler
à la vue du troupeau d’Almovides qui leur faisait face.
Ebahi, Carwell tentait d’interpréter ce qu’il voyait.
Plusieurs centaines, peut-être plusieurs milliers d’individus,
se tenaient immobiles, en rangs serrés, à quelques dizaines
de mètres des bâtiments. Aucun d’eux ne bougeait.
Le silence recouvrait les plaines qui s’étendaient à
l’infini devant eux. La surface du lac ressemblait, comme toujours,
à une patinoire géante, reflétant, en cette fin
de journée, la lumière blafarde des astres couchants.
Le scientifique ne pouvait détacher son regard de la marée
animale qui lui faisait front. Les hypothèses les plus folles
traversèrent son esprit. Etait-ce un jour particulier pour les
Almovides ? S’apprêtaient-ils à célébrer
un événement exceptionnel ? S’étaient-ils
réunis parce qu’ils savaient que la mission des Terriens
arrivait à son terme ? Mille questions se bousculaient, mais
elles demeuraient sans réponse.
Carwell détecta un mouvement, légèrement sur sa
gauche. Un Almovide venait de quitter ses congénères et
avançait vers eux. Reprenant un peu d’assurance, le terrien
tenta de rassurer ses collègues, leur enjoignant de ne pas bouger.
L’individu s’approchait, lentement, traînant dans
son sillage une nuée de brindilles arrachées à
la lande. Quand il fut arrivé à quelques mètres
de lui, Carwell plongea son regard dans celui de l’indigène.
Il y vit une forme de vie nouvelle, une forme d’intelligence qu’il
n’avait jamais détectée auparavant.
S’étaient-ils tous trompés sur cette peuplade extra-terrestre
?
L’Almovide s’arrêta à quelques centimètres
de Carwell. Savait-il que le scientifique était le chef de la
délégation ?
L’indigène dominait le Terrien d’un bon mètre.
Ses yeux brillaient d’un éclat quasi minéral. Une
toison épaisse recouvrait intégralement la silhouette
massive, pourpre luisante de gemmes qui réfléchissait
les rayons des soleils déclinants. Sa stature majestueuse, son
port altier, son charisme presque humain ne laissaient planer aucun
doute sur sa position. L’individu qui faisait face au groupe de
Terriens n’était pas un simple éclaireur, ou un
représentant parmi d’autres de l’espèce.
C’était le chef des Almovides en personne.
La scène se figea l’espace d’une minute, ou peut-être
d’une heure. Le temps s’était arrêté,
et nul n’osait plus bouger. Derrière Carwell, quelqu’un
se mit à tousser, éjectant violemment l’humain hors
de sa bulle de méditation. Il allait interpeller l’indigène
lorsque celui-ci brisa le silence.
L’Almovide émit un son puissant et profond, comme si des
forces naturelles, souffle animal, éruption minérale,
jaillissaient de ses entrailles, déversant leur énergie
dans un hurlement de souffrance à glacer le sang. Puis le cri
devint tour à tour clameur, litanie et, enfin, chant, comme si
l’indigène cherchait la formule sonore adéquate
pour entrer en contact avec l’envahisseur venu de l’espace.
Des sons s’assemblèrent, formant des syllabes, flots de
paroles incompréhensibles. Cette transformation, opérée
dans la douleur, ressemblait à un accouchement, un vomissement
de mots qui fit trembler les membres extraordinaires de l’individu.
Enfin, l’Almovide recouvra son calme, le déluge vocal se
muant en un langage dont les Terriens purent enfin saisir le sens.
« Je m’appelle Sorgxha. Je suis le Mrowxi de ce monde. Ce
qui, selon votre mode de pensée, doit vouloir signifier que j’en
suis le chef. Même si pour notre peuple, cette notion définit
ma position de manière très imparfaite. Mais ce n’est
pas grave. L’important est que vous me compreniez.
- Nous devons vous avouer notre surprise, coupa Carwell. Cela fait plusieurs
mois que nous essayons d’entrer en contact avec vous, et c’est
la veille de notre départ que vous apparaissez ainsi, nous révélant
votre compréhension et votre maîtrise de notre langue.
- Votre langue, il nous a été difficile de la comprendre,
et de la reproduire. Notre orifice buccal ne nous sert habituellement
pas à communiquer. Nous le faisons uniquement par l’entremise
de, comment dites-vous ? D’ondes magnétiques, que nous
utilisons sur une fréquence trop basse pour que tout votre appareillage
puisse le détecter. Certains de mes compatriotes ont eu du mal
à ne pas briser le silence pour lequel nous avions opté,
mais dans l’ensemble, nous avons réussi à ne pas
nous trahir.
- Je ne comprends pas vos objectifs. Si vous vouliez éviter tout
contact avec nous, il fallait nous le dire. Notre protocole nous interdit
de soumettre la volonté de toute espèce extra-terrestre.
Un simple mot de votre part et nous nous en serions retournés
sur notre planète. »
Carwell était passablement agacé, et il ne s’en
cachait pas. Il ressentait une forme d’exaspération, et
même d’humiliation. Debout sous la chaleur des astres pourtant
déclinants, il trouvait la situation absurde. Les membres de
la mission avaient passé plusieurs mois à tenter de comprendre
cette planète, et en quelques mots, leurs travaux devenaient
dérisoires, obsolètes.
Que voulait donc ce peuple si étrange ?
Ellen qui prit la parole :
« Etes-vous venus en amis ? »
Sorgxha se tourna vers la jeune femme. Ses yeux brillants transpercèrent
l’humaine de part en part, et elle sentit son sang se figer dans
ses veines. Ellen réussit néanmoins à soutenir
le regard énigmatique de l’Almovide.
« Nous ne vous voulons aucun mal, rassurez-vous. Mon peuple est
pacifique. Mais avant que vous ne partiez, je dois vous parler. Peut-être
pourrions-nous discuter de cela ailleurs ? »
Sorgxha proposa à Carwell et Ellen de s’éloigner
des habitations des humains. Les Terriens suivirent leur hôte
sur une centaine de mètres. Celui-ci finit par s’asseoir
sur le sol duveteux de la lande. Derrière eux, les Terriens n’avaient
pas bougé, observant à distance l’étrange
compagnie. Quant aux Almovides, ils s’étaient depuis longtemps
assis en petits groupes. Peut-être conversaient-ils dans leur
inintelligible langage ?
Carwell et Ellen s’assirent à leur tour, formant avec l’autochtone
un cercle duquel la vérité ne sortirait peut-être
jamais. Alors Sorgxha prit la parole, et ne la quitta plus.
Son histoire, et celle de son peuple, étaient anciennes. Alors
que la glace recouvrait la majeure partie de la surface de Sigma 87,
les Almovides vivaient au centre de la planète, sur une langue
étroite de terre, aujourd’hui occupée par l’immense
étendue d’eau que les humains nommaient lac Intérieur.
Les années passèrent, formant bientôt des siècles,
et la glace se mit à fondre, progressivement, inéluctablement.
Les autochtones profitèrent de ce changement climatique et de
l’amélioration des conditions de vie pour proliférer.
Les Almovides n’avaient pas de livres, encore moins d’archives.
Ils disposaient cependant d’une mémoire interne que l’évolution
de l’espèce leur avait léguée. Ainsi, chaque
nouveau-né détenait certaines clefs de l’histoire
de son peuple, un savoir profondément enfoui dans les méandres
de leur subconscient. Les connaissances de chaque individu, partagées
et regroupées, formaient alors un livre imaginaire, une bibliothèque
universelle. Les membres de cette société silencieuse
consacraient ainsi leur existence à échanger les bribes
d’histoire que chacun détenait dans sa mémoire,
et celles-ci différaient largement d’un individu à
un autre. Des divergences pouvaient apparaître, mais les besoins
de leur communauté ne s’exprimaient ni par la violence,
ni par l’opposition. Ils échangeaient leurs connaissances,
et votaient lorsque des éléments étaient en contradiction.
Lorsqu’un des leurs mourrait, sa mémoire disparaissait
avec lui. Les échanges étaient donc vitaux pour la survie
de l’espèce.
Malgré cela, il manquait un élément fondamental
aux Almovides. Leurs archives mentales ne donnaient aucune information
quant à l’origine de l’espèce. D’où
venait-ils ? Qui étaient leurs ancêtres ? Les Almovides
désespéraient de trouver, un jour, des réponses
à ces questions.
Alors, quand ils virent débarquer les terriens, aventuriers de
l’espace aux traits si proches des leurs, une onde de choc se
répandit dans toute la communauté. Les étrangers
pouvaient-ils leur apporter ces réponses tant espérées
? Prudemment, Sorgxha et ses frères avaient choisi de ne pas
entrer directement en contact avec les terriens, choisissant de les
observer et d’étudier leurs comportements, ainsi que leurs
objectifs, par le prisme de leurs pouvoirs télépathiques.
La barrière mentale des nouveaux venus n’avait pas résisté
aux ondes émises par les autochtones, sans même que les
terriens s’en aperçoivent.
Ainsi, pendant plusieurs mois, les Almovides avaient eux aussi étudié
les humains, cherchant par la pensée à comprendre leur
histoire.
Malheureusement, il ne leur fallut que quelques jours pour réaliser
que leurs hôtes ne leur seraient d’aucune utilité.
Ils avaient donc décidé d’attendre le départ
des humains, et de reprendre leur existence placide d’archivistes
mentaux.
Carwell interrompit le monologue de l’extra-terrestre.
« Pour quelle raison êtes vous venus vers nous aujourd’hui
?
- Tout simplement parce que nous ne pouvons pas vous laisser partir.
Vous représentez un danger pour mon peuple, et pour notre planète.
C’est une chose que nous avons comprise récemment.
- Vous ne risquez rien, voyons. Si vous avez correctement lu dans nos
esprits, vous devez savoir que notre protocole nous interdit de contrarier
la volonté de votre espèce, quelle que soit la nature
des contraintes.
- Nous savons tout cela, reprit Sorgxha. Mais ce qui nous inquiète,
ce sont deux de vos amis.
- Mes compagnons sont tous des scientifiques professionnels dont la
déontologie ne souffre d’aucune contestation.
- Il ne s’agit pas des chercheurs ni des techniciens.
- Alors de qui voulez-vous donc parler ? lança Ellen.
- Nous avons peur de ceux que vous nommez les Jumeaux. Ce sont eux qui
représentent un danger pour notre espèce. »
Hadrien
demeura seul quelques instants, pendant que son frère finissait
de ranger ses affaires.
Assis sur le sol moelleux de la lande, il contemplait le ciel étoilé,
respirant les parfums délicats que les herbes environnantes exhalaient
sur des milliers de kilomètres. La nuit sur Sigma 87 différait
peu de la nuit terrienne. Les étoiles brillaient d’une
même intensité, et le religieux circulait sans peine sur
la carte des astres qui s’offrait à son regard.
Hadrien se leva, fit quelques pas en direction du lac. Il essaya de
se représenter Sigma 87 des millions d’années plus
tôt, lorsque la planète, à l’instar de sa
Terre natale, n’était qu’une boule de glace au climat
improbable.
Comment les Almovides avaient-ils émergé sur cette terre
alors inhospitalière ? Quels éléments avaient abouti
à l’évolution de cette espèce, et à
la constitution d’un tel patrimoine biologique ?
L’ecclésiastique, comme son frère, étaient
arrivés sur Sigma 87 l’esprit enfiévré, impatients
à l’idée de trouver des réponses à
leurs questionnements théologiques.
Finalement, en dépit de l’expérience enrichissante
du voyage, la mission était un échec. Les Almovides n’étaient
jamais venu sur Terre, et il était peu probable qu’ils
fussent les descendants d’humains venus s’installer dans
cette région de l’univers.
Les Jumeaux ne partageaient pas les convictions rationalistes du professeur
Carwell et de son équipe. En outre, ils n’appréciaient
pas vraiment le scientifique, qu’ils avaient trouvé, à
plusieurs reprises, un peu trop sûr de lui. Pourtant, quand le
petit homme au crâne dégarni avait fini de leur parler,
quelques heures plus tôt, leurs considérations personnelles
s’étaient effacées derrière la force de son
propos.
Les conclusions auxquelles avait abouti Carwell étaient douloureuses,
mais elles étaient d’une logique implacable.
Les Almovides avaient prouvé leur supériorité intellectuelle,
en renversant la relation d’étude sujet / objet. Les humains
avaient ainsi été pris à leur propre piège,
en excluant la possibilité que les Almovides puissent eux-mêmes
s’intéresser aux comportements des terriens, sans que ces
derniers ne s’en aperçoivent.
Ironie du sort, les autochtones, après s’être copieusement
nourris des pensées humaines, avaient compris que leurs hôtes
passagers ne pourraient rien faire contre eux s’ils révélaient
leur supériorité. Cela faisait partie du protocole établi
par le Parlement européen, là-bas, à des millions
de kilomètres de Sigma 87. Les Frères n’y pouvaient
rien, n’en déplaise à leur volonté d’associer
cette étrange espèce douée de télépathie
à la race humaine.
Finalement, les Jumeaux n’avaient pas le choix. Ils devaient accepter
la proposition de Carwell. Le scientifique avait longuement réfléchi
aux conséquences de la mission. Pour lui aussi, celle-ci s’apparentait
à un échec. Il ne voulait pas perdre la face, une fois
revenu sur sa planète. Par conséquent, le scientifique
avait envoyé un message à la Terre, indiquant simplement
l’existence d’une espèce indigène avec laquelle
la communication n’avait pas pu être établie.
Dès lors, suivant le protocole instauré par les nations
européennes, toute colonisation de Sigma 87 était inenvisageable.
Le Village
n’était plus qu’un vague souvenir.
Trois semaines après le départ des terriens, les traces
de leur présence s’étaient progressivement effacées,
ne laissant que de légères cicatrices, ici et là,
sur la verte toison qui recouvrait la surface de Sigma 87. Les habitations
avaient été entièrement démontées,
et les humains avaient emporté avec eux chaque objet, chaque
matériau, chaque substance étrangère.
Demeurait juste, dans l’étonnant enchevêtrement mental
des Almovides, la survivance d’une rencontre avortée. Mais
la mémoire commune de l’espèce, tissu relationnel
à la complexité indéchiffrable, finirait par ranger
dans un tiroir et classer définitivement ce détail de
leur histoire.
Les Almovides avaient recouvré leur paisible existence, bringuebalant
lascivement leurs lourdes carcasses sur le sol feuillu des vastes plaines
de Sigma 87. Depuis le départ des terriens, le silence avait
en effet repris ses droits, et seul le vent délivrait quelques
notes imperceptibles.
Aux abords du lac Intérieur, plusieurs individus s’ébrouaient
avec malice, osant à peine tremper un orteil dans l’immensité
des flots, aussi mystérieuse qu’effrayante.
Plus loin, assis dans l’herbe douce et légèrement
parfumée, un Almovide observait ses congénères,
comme un père surveillant d’un œil discret sa progéniture
en train de batifoler, loin des affres de l’existence. L’autochtone
laissa son esprit, l’espace d’un instant, s’abîmer
dans la contemplation des astres qui tachaient l’horizon, boules
incandescentes lancées sur un drap céruléen.
Soudain, son regard fut attiré par un scintillement lointain,
au-delà des astres, dans un autre monde. Sorgxha sentit un brusque
frémissement sur sa nuque, comme si un doute, une crainte surgissait
de l’au-delà. Rapidement, son assurance reprit le dessus.
Il s’en voulait encore d’avoir menti à son peuple.
Mais il savait que cette décision était la bonne. Il savait
que son espèce n’avait plus besoin des humains.
L’ancien habitant de la Terre n’avait pas oublié
l’histoire de son peuple. Il n’avait pas oublié l’histoire
de la Terre, ni celle de ses ancêtres. Il lui avait fallu de nombreuses
années pour accepter sa nouvelle existence, son nouveau corps.
Aujourd’hui, sur Terre, personne ne se souvenait plus d’eux,
quelques hommes et quelques femmes que la science, dans sa folie la
plus totale, avait abandonné aux dérives du temps et de
l’espace.
Sorgxha, aujourd’hui, était un Almovide.
Désormais, son histoire n’appartenait qu’à
lui.
Fin.