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Par Nicolas Bénard

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Jusqu'au bout
(1/2)


« L’enfer est quelque chose que nous pouvons créer. C’est finalement cela qui fascine. »
Thomas Disch – Camp de concentration.

Pologne, Camp de Belzec, juin 1942.

La nuit était tombée depuis maintenant plusieurs heures.
Dans la campagne environnante, la vie s’était comme évaporée, et seul le souffle du vent brisait parfois le silence pesant qui enveloppait la région de Tomaszow. Plus haut dans le ciel, les étoiles brillaient faiblement, alors que les rayons de la lune, pourtant pleine, peinaient à déchirer l’obscurité qui régnait en surface.
A l’intérieur du camp, seul le colonel général W. était encore éveillé, assis derrière son bureau. Une vieille applique éclairait la pièce poussiéreuse, et des ombres dansaient faiblement dans la lueur blafarde. Une douleur lancinante sourdrait dans son crâne, et ses yeux s’embrouillaient à l’étude des documents qui reposaient devant lui. Malgré sa fatigue, le colonel général W. avait bien du mal à détacher son regard de l’aigle majestueux et des swastikas qui ornaient les papiers étalés avec désordre sous ses yeux et qu’il avait étudiés des heures durant.
Reclus dans sa modeste bibliothèque personnelle, l’officier avait travaillé d’arrache-pied, toute la journée, pour achever les ultimes préparatifs. L’inauguration des six nouveaux bâtiments était prévue pour le lendemain, et il était hors de question d’avoir le moindre retard dans le programme.
Il avait discuté le matin même, par téléphone, avec un responsable de Berlin. Ce dernier avait été très clair. Le Führer, attendant beaucoup du nouveau dispositif et les moyens exceptionnels, techniques et financiers mis à la disposition du colonel général, ne supporteraient aucun écart.
Les trois vieilles bâtisses de bois avaient été détruites, et sur leurs cendres on avait érigé six bâtiments en briques et en béton, bien plus spacieux. Le colonel général avait passé plusieurs nuits blanches à réfléchir sur le moyen d’augmenter le rendement. Ses conclusions s’étaient révélées implacables. Le seul moyen de satisfaire le rythme imposé par sa hiérarchie, c’était de créer un nouvel ensemble de bâtiments, relié directement à la section d’accueil des prisonniers. C’était désormais chose faite. Dans quelques heures, il présenterait le dispositif aux officiels.
Mais, en attendant, il devait encore en finaliser la présentation.
La visite commencerait à la gare, où les convois arriveraient chaque jour grouillant de cette vermine dont il était l’un des purificateurs. Il voyait ces visages émaciés, ces regards implorants lorsque les soldats faisaient descendre les prisonniers sur le quai, n’hésitant pas, au passage, à donner quelques coups aux plus récalcitrants. Il voyait ces femmes abattues, portant encore dans leurs bras, pour certaines, leur progéniture, dans l’espoir vain de mettre fin à leur cauchemar. Il voyait ces hommes amaigris, brisés par des heures de voyage dans des conditions que même un troupeau de porcs ne supporterait pas. Il observait toute cette misère sortir des wagons, identifiait la souffrance, la peur, la haine et le désespoir.
Ensuite, le cortège se rendrait dans la section ouest du camp, où la marchandise était conduite, pour s’y voir priver de ses derniers biens. Dans une grande bâtisse de bois, les prisonniers devaient en effet déposer les quelques affaires personnelles dont ils n’avaient pas encore été dépossédés. C’était un moment toujours émouvant. Le colonel général W. aimait à observer les femmes qui s’accrochaient, qui à une bague, qui à un collier. Il trouvait surprenant cet entêtement alors que l’espoir devait avoir quitté ces âmes depuis déjà bien longtemps. Quant aux hommes, ils acceptaient plus facilement, en général, de se séparer de leurs effets personnels, chevalière ou montre à gousset. Peut-être leur résistance s’était-elle effritée bien avant celle de leurs compagnes ?
Enfin, et la visite se terminerait ainsi, ses supérieurs pourraient admirer les nouvelles constructions, bien plus solides, qui étaient prêtes à avaler les milliers de Juifs qui arriveraient chaque jour de l’Europe entière.
Pour accroître la rentabilité des chambres, l’officier avait décidé de changer de méthode et de remplacer l’utilisation des gaz d’échappements par un nouveau système bien plus ingénieux, et bien plus efficace. Le camp avait reçu la semaine précédente, par camion, un chargement d’un gaz nouveau, le zyklon B. La maison Degesch, fleuron de l’industrie chimique germanique, avait en effet fourni à l’administration du camp, à la demande express du Fürher, des centaines de ces petites boîtes aux effets dévastateurs. Déversé dans la chambre par le biais d’orifices obturés, ce poison ne laisserait aucune chance aux prisonniers. Ceux-ci seraient ensuite transportés sur d’immenses bûchers que l’on avait installés à proximité de chambres pour brûler les corps.
La mécanique était parfaitement huilée et aucun grain de sable ne pourrait l’enrayer.
Le colonel général W. se sentait investi d’une charge historique. Il se trouvait en fin de chaîne. Par conséquent, il était responsable du bon déroulement du processus, et il prenait cette tâche à cœur.
L’officier jeta un œil à l’horloge qui trônait sur son bureau. Il était tard et s’il voulait être en forme le lendemain, il devait dormir quelques heures. Il rangea ses papiers dans le tiroir de son bureau, se leva de sa chaise, éteignit la lumière puis quitta la pièce.

La chaleur était étouffante en cette fin de matinée.
Le colonel général W. et ses invités s’étaient réfugiés dans le baraquement utilisé habituellement pour les réunions. Les envoyés du Führer avaient apprécié la visite. Ils avaient posé beaucoup de questions mais le commandant du camp avait répondu à chacune d’entre elles, calmement et le plus précisément possible. Il avait exposé ses estimations et celles-ci concordaient apparemment avec celles des pontes de Berlin.
Dès la semaine suivante, plus de deux mille prisonniers arriveraient chaque jour, par train, en provenance de toutes les régions d’Europe conquises par l’armée allemande. Le Führer avait été très clair. Il exigeait que l’ensemble de ces populations disparaisse le jour même de leur arrivée à Belzec et que toute trace de leur existence s’envole avec les fumées noires et malodorantes des bûchers.
Soucieux du bien-être de ses convives, et rasséréné par le succès de sa présentation, l’officier leur fit servir des rafraîchissements. Il appela Léa, sa servante tzigane qu’il utilisait pour les activités ménagères de sa famille, ainsi que pour les rares réceptions que sa fonction lui offrait l’occasion d’organiser. La jeune femme entra dans la pièce, portant un lourd plateau métallique sur lequel elle avait déposé verres en cristal et carafes de thé glacé et de jus de fruit. Le colonel général M. apostropha son hôte : « Cher ami, j’espère que vous ne nous faites pas servir par une Juive. Le cas échéant, j’aurais bien peur de devoir refuser un verre d’orangeade, malgré la chaleur étouffante qui assèche mon palais ! ». L’assemblée entière s’égaya des persiflages de l’envoyé du Führer, et W. se sentit obligé de préciser que Léa n’était pas juive, mais tzigane. « Je vais donc veiller à mes objets personnels, car leur réputation de voleur n’est plus à faire ». Les rires fusèrent à nouveau tandis que le commandant du camp commençait à se détendre. Après tout, personne n’avait critiqué son œuvre et il ne doutait plus des répercussions de cette visite et des conclusions positives que la délégation ne manquerait pas de rapporter à l’état-major berlinois.
Les invités finirent par prendre congé de leur hôte, afin de rejoindre l’aérodrome de Tomaszow où l’attendait leur avion. La tournée d’inspection était en effet loin d’être finie et d’autres missions attendaient les officiers.
Une fois seul, le colonel général W. s’enferma dans son bureau et s’offrit un petit remontant, un doigt de cet excellent whisky que sa femme lui avait rapporté le mois dernier, lorsqu’elle avait passé quelques jours dans sa famille, à Munich. Après tout, il avait bien mérité cette récompense.

Deux semaines plus tard, le dispositif tournait à plein régime.
Chaque jour, deux convois déversaient leur marchandise humaine. Le premier arrivait tôt le matin, au lever du jour, tandis qu’aux environs de midi, la colonne de fumée du second noircissait l’horizon de la campagne polonaise.
Le camp n’avait aucun baraquement où parquer les prisonniers. Il importait donc de traiter rapidement le flux du premier convoi, afin de ne pas ralentir le processus, et gérer immédiatement l’arrivée du train suivant.
Les convois arrivaient en gare de Belzec où les attendait une vingtaine de soldats. Une fois la locomotive arrêtée, les militaires ouvraient les lourdes portes verrouillées des wagons. Ils déversaient leur mépris et leur rancoeur sur les prisonniers qui avaient vécu plusieurs heures enfermés, sans possibilité de s’allonger ou même de s’asseoir, et surtout, dans des conditions sanitaires dégradantes. C’était presque un soulagement pour les captifs qui se ruaient à l’extérieur pour satisfaire leurs besoins naturels, sans pudeur, aux yeux de tous. Pourtant, la peur se lisait sur leurs visages émaciés, car tous craignaient d’être séparés de leurs proches.
D’aucuns baragouinaient quelques mots d’allemand. Ils tentaient d’arracher des bribes d’informations à leurs gardiens, en vain. Car ceux-ci répétaient inlassablement les consignes et leurs réponses s’inscrivaient dans une suite de mensonges dont ils ne percevaient même plus la teneur. Les militaires avaient une tâche à accomplir et n’avaient aucun état d’âme. Ni la chaleur accablante, ni l’odeur nauséabonde qui flottait dans l’air ne les détournaient de leur mission. De toute façon, un salaire convaincant jumelé au prestige de l’armée du Reich suffisait à s’assurer la fidélité de ces mercenaires en guenilles.
Le colonel général W. avait effectué des calculs précis pour répondre aux impératifs de rendement et devait anticiper le moindre bouleversement dans l’organisation mise en place. Ainsi, le premier convoi arrivait parfois en retard, alors que le suivant se profilait à l’horizon avec plusieurs heures d’avance. Mais en règle générale, les trains étaient à l’heure et la mécanique fut rapidement d’une efficacité redoutable. Chaque convoi contenait entre huit et neuf cents personnes. C’était le maximum car le camp n’aurait pas pu accueillir plus d’un millier de personnes par jour.
Comme il était impossible de parquer les prisonniers, les chambres tournaient à plein régime et les bûchers devaient être régulièrement réapprovisionnés en bois. Une partie des quelque cent trente soldats ukrainiens rattachés à la surveillance du camp s’occupaient de ces tâches quotidiennes, prélevant le combustible sur les forêts environnantes qui offraient du bois en quantité.
C’était au commandant du camp de coordonner les différentes étapes de l’organisation. On lui avait confié une lourde responsabilité et il ne voulait pas décevoir ses supérieurs. Alors, il surveillait chaque phase dans le processus qu’il avait développé. On le voyait aux aurores, arpentant le quai de la gare, jetant de brefs coups d’œil nerveux à sa montre, fixant l’horizon à la recherche des fumées noires indiquant l’arrivée imminente des convois. Les soldats qui l’accompagnaient dans cette attente matinale pouvaient lire l’anxiété dans le regard de leur officier.
Les nombreuses liaisons ferroviaires et la position centrale de Belzec dans les zones de peuplement juif des régions de Lvov, Cracovie et Lublin, avaient incité les Allemands à lancer la construction du camp, l’année précédente. Situé le long de la ligne de chemin de fer Lublin Lvov, le camp d'extermination n'était qu'à environ cinq cents mètres de la gare de Belzec. Une légère déviation de la voie ferrée reliait le camp à la gare. Lorsque le voile de fumée charbonneux apparaissait à l’horizon, lorgnant en direction d’un soleil encore endormi, les yeux du colonel général se mettaient à briller, offrant un reflet machiavélique, presque animal, au monstre de métal.
Il se nourrissait de cette vague humaine qui ne tardait pas à déferler sur le quai, réchauffant l’atmosphère de l’aurore. Pourtant, l’officier quittait les lieux dès que la locomotive approchait, répétant chaque jour les mêmes consignes à ses subordonnés. Le chef du camp s’installait au volant de sa voiture pour effectuer la courte distance qui séparait la gare de la section ouest du camp. Là, il vérifiait que les gardes ukrainiens étaient bien à leur place, prêts à recevoir la marée humaine dont l’arrivée bruyante se faisait déjà entendre. Il prenait alors place au centre de la section, les mains derrière le dos, le regard froid, insensible à la misère humaine qui se présentait chaque jour à ses yeux. Le colonel général était un habitué de la souffrance et il observait ces centaines de familles pénétrer dans le camp, drastiquement encadrés par les gardes armés jusqu’aux dents. Il tenait à surveiller le bon déroulement des opérations, donnant régulièrement des ordres aux sous-officiers pour faire accélérer le mouvement lorsqu’il l’estimait nécessaire.
Une fois réunis dans la cour de la section ouest, les prisonniers étaient scindés en deux groupes. Les hommes étaient en effet séparés de leurs épouses et des enfants qui formaient un groupe homogène. Pour maintenir le calme dans les rangs, quelques soldats devaient laisser croire aux Juifs que les adultes de sexe masculin allaient grossir les rangs de la main d’œuvre chargée de travailler dans les scieries voisines. On emmenait ainsi tous les hommes dans la section est du camp, par un long corridor de fils barbelé qui interdisait toute tentative de fuite.
A ce moment-là, le colonel général W. quittait ses troupes et rejoignait sa baraque pour prendre un peu de repos et régler diverses tâches administratives. De toute façon, ce qui attendait les prisonniers ne dépendait plus de lui.

Ce matin-là, Sophie lisait un roman de Ernst Jünger, confortablement installée sur le rocking-chair de la terrasse. A ses côtés, Gustave, le chaton qu’elle avait rapporté de son dernier voyage en Allemagne, reposait paisiblement dans l’ombre de la véranda. Le soleil déversait un dais de lumière et de chaleur sur la maison. De temps à autre, des cris d’oiseaux interrompaient l’atmosphère de repos et de sérénité que Sophie appréciait tout particulièrement en cette saison.
Un instant, son regard et sa concentration quittèrent l’ouvrage pour se disperser vers des souvenirs qu’elle aimait à se remémorer.
Le commandant de Belzec, son époux, avait été choisi parmi plusieurs dizaines d’officiers supérieurs pour assurer la responsabilité de la direction de ce camp perdu aux confins de l’est polonais. Âgé de trente huit ans, le colonel général W. était un officier dont la carrière avait été une suite de succès. Des succès qui avaient naturellement permis à son nom de trouver un écho positif du côté de Berlin et de l’administration centrale SS. Par conséquent, l’officier, qui s’était converti au national socialisme dès la fin des années 1930, bien avant la nuit de cristal, avait échappé aux rudes campagnes de Pologne et de France. Des liens affirmés - et entretenus - avec des officiers supérieurs de la Wehrmacht lui avaient épargné les aléas du terrain. Quant à son mariage avec elle, la nièce de Reynard Heydrich, le chef de la Gestapo, il avait achevé de placer le colonel général dans une situation plus que favorable.
Alors, lorsqu’on lui avait demandé de choisir sa nouvelle affectation, en octobre 1940, il n’avait pas hésité. Il avait préféré l’extrême rigueur de la campagne polonaise aux désagréments des missions de l’Abwehr, les services de renseignement de l’armée allemande.
Il avait donc atterri ici, à Belzec, il y avait tout juste un an. Sophie avait manifesté quelques réticences lorsqu’il lui avait annoncé sa nouvelle affectation. Mais il avait promis de lui permettre de rejoindre sa famille en Allemagne dès qu’elle le souhaiterait. Alors Sophie avait fini par accepter, surtout lorsqu’il lui avait expliqué qu’il résulterait de cette mutation, et de quelques petits sacrifices, une augmentation significative de leurs revenus. Le couple, sans enfants, s’était installé dans cet ancien camp de travail, investissant parmi les baraquements celui qui présentait l’aspect le plus convenable.
Bénéficiant d’un budget conséquent, l’officier avait restauré l’endroit et construit les premières chambres à gaz, en bois. L’ensemble était entouré de barbelés et de miradors installés tout autour du périmètre principal. La superficie du camp était peu importante, environ 250 mètres carré. Mais en l’absence de baraques pour les détenus, la surface suffisait largement à recevoir les captifs. Les seules habitations, réservées aux gardes ukrainiens, se trouvaient dans la partie ouest du camp.
Le colonel général et sa femme avaient fini par abandonner leur logement initial pour investir leur nouvelle propriété, située à quelques centaines de mètres du camp. C’était une très jolie demeure, construite en bois mais renforcée par des supports latéraux en pierre de taille. La maison était légèrement surélevée, ce qui permettait à W. de distinguer les miradors en permanence, et garder ainsi un œil sur son camp.
Sophie avait eu quelques difficultés au début pour s’acclimater aux nouvelles exigences du travail de son mari. Mais les responsabilités sans cesse grandissantes de celui-ci ne l’effrayaient nullement, bien au contraire. Elle avait arrêté ses études assez tôt, mais elle avait toujours eu des affinités avec les mathématiques dont elle maîtrisait certaines subtilités bien mieux que son époux. Ainsi, elle n’avait pas hésité à lui apporter son soutien, et son aide, notamment lorsque les règles de l’Action Reinhardt lui avaient dicté une révision de ses méthodes de travail. Son oncle aurait été fier d’elle car Sophie s’investissait énormément, n’hésitant pas à affronter son mari lorsqu’elle pensait que ce dernier se trompait dans ses calculs. W. lui en savait gré, même s’il avait du mal à accepter la supériorité de sa femme dans ce domaine.
Finalement, un an après son arrivée, le couple vivait heureux dans ce coin reculé de la campagne polonaise, loin des combats meurtriers qui touchaient la majeure partie de l’Europe, en France, en Union soviétique mais aussi en Grèce et en Afrique du Nord. Ils étaient certes loin des fastes de leur ancienne vie bourgeoise berlinoise. Mais ils s’étaient rapprochés et partageaient une conception commune, à base d’antisémitisme et de matérialisme froid, de croyance en la réussite du Reich et du bien-fondé des discours de leur Führer. Si les sentiments romantiques ne faisaient pas partie de leur quotidien, une stimulation réciproque permanente avait introduit entre eux une passion indéfectible et la croyance en un idéal commun.
Depuis que la délégation avait quitté la région, Sophie sentait son mari à la fois nerveux et enthousiaste. Il était excité par ses nouvelles responsabilités mais sa culture de l’exigence le maintenait dans un état d’agitation parfois pesant. Elle devait donc être présente à ses côtés pour l’aider à canaliser ses énergies et l’encourager dans la mission essentielle que lui avait confiée le Führer. Une mission qu’ils vivaient ensemble dans une exaltation permanente, comme si leur vie prenait tout son sens dans le froid mécanisme de la mort.

A la fin du mois de septembre 1942, le climat devint moins clément. Les journées s’étaient considérablement raccourcies, et Sophie passait plus de temps près de la cheminée que dans le jardin qu’elle s’était pourtant employée à enjoliver au printemps. Désormais, elle observait, avec une certaine mélancolie, le soleil disparaître à l’horizon, chaque soir un peu plus tôt, délaissant ses activités arboricoles pour de longues heures à parcourir les œuvres littéraires qu’elle avait soif de découvrir.
Un soir, son mari revint à leur domicile alors qu’elle était totalement absorbée dans la lecture d’un roman d’Edgar Allan Poe, un écrivain qu’elle avait découvert au collège et dont elle appréciait la précision narrative et le réalisme historique. Elle jeta un rapide coup œil à l’horloge. Il n’était que dix neuf heures, et son époux ne rentrait généralement pas avant vingt heures.
L’officier se tenait encore dans l’obscurité du grand vestibule, accrochant son manteau et sa casquette à la patère, lorsque Sophie s’enquit de la raison de ce retour prématuré. Son mari marmonna une réponse qu’elle ne saisit pas immédiatement. Elle leva les yeux vers lui et faillit laisser échapper un cri quand elle vit son visage.
Le colonel général apparut tel un fantôme dans l’aura lumineuse qui se dégageait du foyer, projetant des ombres effrayantes aux quatre coins de la pièce. Son corps s’étirait bizarrement, comme s’il avait pris plusieurs centimètres tout en ayant considérablement maigri. Ses orbites étaient deux poches vides, soulignées par des marques sombres qui creusaient de profonds sillons dans son visage. Elle crut un instant avoir là, sous ses yeux, la réincarnation d’un personnage fantastique qu’elle venait de côtoyer dans ses aventures littéraires.
Mais c’était bel et bien son époux, qui se trouvait devant elle. Il chercha à se réchauffer auprès de l’âtre bienveillant. Effrayée par l’image terrifiante qui s’offrait à elle, Sophie se leva de son siège et s’approcha de son mari. Celui-ci tenta de la rassurer, prétextant un soudain coup de fatigue et une migraine toute aussi brutale qui l’avaient incité à rentrer se reposer.
Le militaire refusa toute nourriture et se retira dans sa chambre après avoir rassuré sa femme sur son état de santé. Une bonne nuit de sommeil et, selon lui, tout s’arrangerait. Sophie n’insista pas et suivit du regard l’ombre de son époux qui, bientôt, disparut dans le couloir qui menait à la chambre du couple. Elle reprit son ouvrage et se replongea dans les affres de Hans Pfaal.

L’hiver s’installa rapidement.
La neige tombait sans interruption depuis plusieurs semaines et recouvrait les terres environnantes d’un voile virginal, cristallin. Dans le ciel, les nuées d’oiseaux s’étaient faites rares, chassées par les immenses fumées noires que crachaient les bûchers alimentés de jour comme de nuit. Une odeur de feu et de mort flottait dans l’air et les habitants de la région, qui ne sortaient guère plus de leurs habitations, préféraient enfouir leur peur, quelquefois leur honte, dans la chaleur de leur foyer.
Les trains, eux, poursuivaient leurs macabres expéditions, bringuebalant leurs marchandises humaines, à travers les terres pelées de la région. Ils déversaient les corps puants et décharnés des êtres dont l’âme était morte depuis déjà longtemps. Ces enveloppes de chair vide erraient alors sur les quais balayés par le vent hivernal, fantômes erratiques et putrides. La mort n’était alors pour eux rien d’autre qu’une délivrance.
La mécanique enclenchée quelques mois auparavant offrait des rendements qui assouvissaient l’appétit des hommes de Berlin. Le rythme soutenu interdisait certes tout dysfonctionnement, et le bois, par exemple, devait être approvisionné en quantité suffisante. Mais une forme de routine s’était installée et les rendements devenaient plus faciles à réaliser.
Alors le colonel général prit une initiative. Il passa les semaines suivantes enfermé des heures durant dans son bureau, cherchant le moyen d’augmenter la productivité de l’entreprise qu’il dirigeait. Les deux trains qui arrivaient chaque jour étaient bondés, il n’était donc pas possible d’accroître le nombre de prisonniers qu’ils transportaient. Il fallait donc organiser un troisième convoi. Etait-ce seulement possible ? Avant d’envoyer sa proposition à Berlin, il devait être sûr de la faisabilité du projet. Il faudrait construire de nouvelles chambres, installer des bûchers supplémentaires.
L’officier était excité à l’idée d’exposer son plan. Il en retirerait des bénéfices certains, et surtout, il obtiendrait la reconnaissance du Führer dont l’engouement et l’implication dans cette entreprise étaient connus de tous.

Un mois plus tard, le plan avait été approuvé dans les salons berlinois.
Le troisième convoi arrivait le soir et son chargement trouvait place dans les nouvelles chambres de la mort construites par des ouvriers locaux grassement rétribués. Les chiffres parlaient d’eux-mêmes. Les bûchers engloutissaient près de trois mille personnes quotidiennement.
Sophie était fière de son mari. Celui-ci avait reçu un bref télégramme signé de la main même du Führer. Il louait l’esprit d’initiative dont avait fait preuve le directeur du camp. Dans toute l’Allemagne et jusqu’aux frontières du Reich, le nom du colonel général était synonyme de discipline et de soumission à la doctrine nazie. Les directeurs de tous les autres camps avaient été conviés à faire preuve du même enthousiasme et à trouver, eux aussi, des solutions pour améliorer leurs rendements.
Un matin, Sophie fut surprise de ne pas trouver son mari pour le petit-déjeuner. Elle se souvenait qu’il s’était couché très tard et que son sommeil agité l’avait réveillée à plusieurs reprises. Elle attendit encore quelques minutes mais l’officier ne vint pas. Peut-être était-il souffrant ? Sophie abandonna son café et ses brioches encore tièdes et se dirigea vers la chambre qu’occupait le couple, à l’étage.
Arrivée devant la porte, elle hésita un bref instant. Si son époux dormait encore, devait-elle le réveiller ? Il avait vraiment besoin de repos et elle ne voulait pas interrompre le relâchement que son conjoint s’était peut-être autorisé. Elle savait néanmoins que l’officier avait une importante réunion en fin de matinée et elle ne voulait pas qu’il lui reproche de l’avoir laissé dormir trop longtemps.
Elle frappa légèrement à la porte et tendit l’oreille. Son intervention resta sans réponse. Elle réfléchit rapidement et cogna plus fort au chambranle. Comme son mari ne répondait toujours pas, elle pénétra dans la chambre.
Sophie fut surprise par l’obscurité qui régnait dans la pièce. Les volets et les rideaux empêchaient la lumière de rentrer. Pour ne pas réveiller trop brusquement l’officier, elle s’abstint d’allumer le plafonnier. Après quelques secondes, ses yeux finirent par s’habituer aux ténèbres. Elle devina le lit conjugal, au centre de la pièce, mais ses formes demeuraient floues. Son mari était-il allongé dans sa couche ? Elle s’approcha de l’imposante structure en métal et pencha son visage.
Soudain, une main surgit de sous les draps et l’agrippa. Ce geste brusque la fit sursauter et elle poussa un cri aigu. La main de son époux était glacée et tout son corps frissonna. Elle se reprit rapidement, priant doucement son époux de relâcher son étreinte. Un gémissement rauque accompagna les brèves excuses que formula son mari.
Sophie partit à la recherche d’une chandelle pour éclairer la pièce. Lorsqu’elle revint, elle remarqua une odeur étrange dans la chambre, mélange désagréable de moisissure et de fermentation. Elle prit une chaise qu’elle installa près du lit. La bougie en main, elle orienta la lueur vers le visage de son mari. La vision morbide faillit lui faire lâcher le lourd chandelier en argent. Un instant, elle se demanda si l’homme qui était étendu sous ses propres draps était celui qu’elle avait épousé.
Le regard fier et franc de son époux n’était plus qu’une ombre fantomatique, et de lourdes poches venaient étirer les rides qui commençaient à naître de parts et d’autres du visage de l’officier. Surtout, Sophie avait l’impression que son mari avait maigri. Ses joues s’enfonçaient et les os de son crâne saillaient, comme ceux des animaux qu’elle avait vu mourir de faim en Afrique, quelques années auparavant. Enfin, l’odeur putride, nauséabonde qui semblait jaillir du corps tremblotant lui donna envie de vomir. Elle ouvrit la fenêtre pour laisser entrer un peu d’air frais, mais la puanteur était tenace.
Sophie commençait vraiment à être inquiète. L’officier avait-il contracté une maladie ? Etrangement, elle ne s’était aperçu de rien la veille, lorsqu’ils avaient dîné. Son mari était enjoué et il lui avait apporté un nouvel abat-jour réalisé à partir de différents morceaux de chair tatouée, prélevés sur des prisonniers les moins rachitiques. Elle l’avait longuement remercié et ils avaient passé un agréable moment, avant que son mari ne rejoigne son bureau pour préparer sa réunion du lendemain.
Quelle ne fut pas sa surprise de le voir dans un tel état ! Elle demanda à Léa d’aller cherche le médecin du camp, un Ukrainien, qui logeait à quelques centaines de mètres d’ici. Le chirurgien arriva une dizaine de minutes plus tard, les traits fatigués et des cernes sombres autour des yeux. Il demanda à examiner l’homme seul et invita Sophie à l’attendre au rez-de-chaussée.
Quelques minutes plus tard, le médecin retrouva Sophie dans le salon. L’homme semblait épuisé et ses épaules voûtées ajoutaient à son aspect fatigué un caractère inéluctable. Le chirurgien était particulièrement surpris par l’état de son patient. « Très franchement, je ne sais que vous dire. Il n’a pas de fièvre, sa tension est normale mais son apparence physique présente pourtant des signes inquiétants de dégénérescence. Il est extrêmement fatigué mais conscient de la situation. En l’état, je ne peux lui prescrire qu’une cure de sommeil ». Le médecin prit ensuite rapidement congé, abandonnant l’épouse dans une incertitude qui commençait à l’angoisser.
Le reste de la journée, Sophie resta au chevet de son mari, écoutant le souffle rauque qui rythmait sa respiration. Le docteur revint le soir mais ne nota aucun changement dans l’état de son patient. Il promit de repasser le lendemain. Sophie s’installa dans un fauteuil, à proximité de son mari, et veilla sur lui une partie de la nuit. Elle finit par s’endormir alors qu’elle venait d’entrevoir les premières lueurs de l’aurore.

Lorsque le colonel général ouvrit les yeux, les murs décrépits de sa chambre s’étaient évaporés.
Il se tenait debout dans une large clairière qu’une barrière végétale entourait, enceinte protectrice apparemment infranchissable. Des nuées d’oiseaux voletaient de branche en branche en une curieuse danse rituelle, accompagnant leurs circonvolutions de piaillements guillerets.
Au centre de la clairière se trouvait une fontaine dont l’eau, qui jaillissait dans un murmure apaisant, reflétait les rayons du soleil, gerbe d’étincelles mirobolantes. Au-dessus de cette scène, le ciel était d’un bleu immaculé qu’aucune nébulosité ne venait perturber.
L’officier, vêtu de son plus bel uniforme, la casquette sous le bras, avança vers la source étrange qui s’exhalait à quelques mètres de lui. Il contournait le monument par la droite lorsqu’il aperçut une silhouette lui tournant le dos, assise sur le rebord de la fontaine dont la surface s’effritait par endroits. L’étrange apparition portait une lourde pèlerine à capuche qui recouvrait la totalité de son corps.
Sans se retourner, la silhouette émit un bref chuchotement que le colonel général ne put saisir. L’officier s’approcha encore du mystérieux personnage lorsque, arrivé à quelques centimètres, celui-ci se volatilisa sans un bruit.
W. sentit comme un changement autour de lui. Un souffle quasiment imperceptible frôla sa nuque. Affolé, il fit rapidement le tour de la fontaine, cherchant aux alentours la vieille pelisse érodée qui venait de s’évaporer, seul élément de forme humaine qui le rattachait à son monde. La main posée sur la pierre rugueuse du monument, il sentit alors une force abandonner la fontaine pour rejoindre son corps, comme s’il avait aspiré l’énergie minérale de l’édifice. Une vague sensation de vertige le saisit et des étoiles brouillèrent un instant sa vue.
Au même moment, l’eau de la fontaine cessa de couler.
Le colonel général observa la source se tarir tandis qu’autour de lui, la nature environnante, comme asphyxiée, poussa un râle mêlé de bruissements étouffés et de chants écorchés qui le fit frémir jusqu’à l’échine. Le temps parut se figer et l’univers, végétaux comme animaux, dans un ultime soubresaut morbide, un spasme émotionnel expiatoire, transmit son énergie vitale à l’homme qui trônait au centre de cet étrange tableau.
Il n’y eut alors plus rien.
Les formes des arbres et de la terre se brouillèrent, tandis que la fontaine se dissolvait dans le reste de l’univers. Des paraboles aux couleurs originales, des vagues fuligineuses tournoyèrent autour de l’officier dont les sens ne percevaient plus la plupart des phénomènes auxquels il était soudain confronté. Son corps se mouvait dans le temps et l’espace, empli de l’énergie nouvelle que l’univers venait de lui offrir en une cérémonie d’inspiration divine dont il ignorait pourtant le sens.
Mais l’important était qu’il se sentit alors revivre.


Suite

 

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