Sakhas
La légende prétend que les Sakhas sont issus du sang de
Bledha, le dieu des passions et du plaisir, le jour où celui-ci
fût mortellement blessé dans son combat contre le dieu
du paradis et des enfers, Almehndy. Les Sakhas ne peuvent se reproduire
entre eux, ils ont donc besoin d’inoculer leurs esprits à
de jeunes enfants. Une fois à l’intérieur, l’esprit
maléfique des Sakhas agit comme une graine qui se développe
avec le temps et dont les premières feuilles pousseraient à
l’adolescence et les fleurs à l’âge adulte…
La boite
de Pandore a été ouverte. Les Ténèbres sont
tombées sur la Terre. Des dizaines de milliers de créatures
infernales sont en train de ravager l’humanité. Prier est
devenu complètement inutile; désormais il faut se battre.
Heureusement, une équipe de scientifiques du Vatican avait anticipé
ce scénario. Dans le plus grand secret, ils ont réussi
à fabriquer dans leurs laboratoires un être capable de
renvoyer toutes ces créatures dans l’abîme. Son nom
est: Soulbuster.
Armé d’un fusil d’assaut, d’un tazer longue
portée, d’un lance flamme et de son glaive aux pouvoirs
magiques, il doit traverser le monde pour abattre les chefs de toutes
ces immondes créatures depuis la Transylvanie et ses vampires
jusqu’au Vatican où il devra affronter le chef suprême
de ce chaos: l’Antéchrist!
Mais pour le moment, c’est Paris, ses gargouilles, ses satanistes
amphétaminés et son inaccessible loup-garou qui posent
problème. Soulbuster déambule dans ces nombreuses rues
depuis déjà une bonne heure sans parvenir jusqu’au
chef de la zone. Les gargouilles ne sont pas trop difficiles à
terrasser même si elles surgissent du ciel n’importe quand:
il suffit de les exploser au fusil à pompe; mais les satanistes…
Ces enfoirés sont insensibles à la douleur et à
la magie! Pour les battre, il faut sortir le sabre et faire gicler leur
sang sur les murs. Le problème c’est quand ils attaquent
à plusieurs et si en plus il y a une gargouille qui vient te
titiller l’épiderme… «- C’est un vrai
bal masqué ici, ça arrive de partout! » La sueur
et le sang coulent de son front. Soulbuster fait danser son sabre autour
de lui en fredonnant un requiem sarcastiques et en balançant
quelques bonnes phrases qui commencent à devenir répétitives
du style: «- J’vais t’purifier ton haleine beau ténébreux!
». Il parvient à terrasser tous les satanistes, reste la
gargouille. «- J’vais t’faire un deuxième trou
de balle chérie! » Un coup de fusil et la voie est libre.
Un rugissement retentit au loin. Le loup-garou est visiblement très
énervé par la tournure que prennent les événements.
Il a décidé de prendre les choses en mains. Il saute de
la tour Eiffel et se précipite vers son adversaire. Soulbuster
est épuisé, plus vraiment en état de se battre
mais il est heureux de se retrouver enfin face au loup-garou. Celui-ci
se tient désormais à quelques mètres de lui, respirant
très fort, avec la gueule pleine de bave comme un chien enragé…
- Hé
Soulbuster! J’crois qu’ta mère va t’tuer, il
est déjà onze heures!
- Quoi? Onze heures?!
Ludo regardait
son petit cousin avec un sourire malicieux. Évidemment, il aurait
pu le prévenir plus tôt, mais à seize ans on est
naturellement enclin aux mauvaises actions et à user de sa nouvelle
supériorité sur les enfants. Et puis au moins, comme ça,
sa mère allait le priver de sortie une bonne fois pour toutes
et il pourrait retrouver son nouveau jeu vidéo que le petit Christophe
monopolisait depuis déjà trois jours.
Il faisait nuit et du haut de ses dix ans et demi, Christophe se rendit
rapidement compte du fossé qui le séparait de Soulbuster.
L’illusion avait totalement disparu et c’était la
première fois qu’il se retrouvait tout seul dehors en pleine
nuit.
- Qu’est-ce
qui t’arrive Toff? Tu flippes?
- Tu veux vraiment pas m’accompagner un bout d’chemin?
- J’suis pas ton larbin! T’avais qu’à faire
gaffe à l’heure! Et pis t’as peur de quoi? De t’faire
dévorer par un vampire ou de rencontrer un monstre affreux plein
de poils? C’est plutôt d’ta mère que tu devrais
avoir peur! Parce qu’elle, elle existe vraiment et elle va vraiment
te tuer!
Sur ces
paroles rassurantes, Ludo referma la porte derrière lui et laissa
Christophe seul avec son imagination angoissée.
La lune était cachée par de lourds nuages. Christophe
courait presque et ne s’arrêtait que pour traverser une
rue: rien à gauche, rien à droite, c’est bon. Il
en avait presque oublié les monstres, cherchant ce qu’il
allait bien pouvoir dire à sa mère. Elle devait déjà
être en train d’aiguiser sa hache dans le garage avec un
regard de psychopathe et un petit sourire sadique. Il était persuadé
que jamais elle ne lui pardonnerait une telle infraction à ses
règles. Et lui se hâtait de rentrer pour recevoir sa sentence…
Son comportement ne défiait-il pas la logique? Ne devrait-il
pas au contraire s’enfuir le plus loin possible? Gagner la côte.
S’embarquer clandestinement dans un bateau et vivre comme un aventurier,
un héros dont plus tard on conterait les exploits.
Son raisonnement le fit ralentir sans qu’il s’en rende compte,
mais surtout il l’avait distrait de la route et lui fit prendre
une mauvaise direction. Il prit ainsi soudainement conscience qu’il
se trouvait dans un endroit qu’il ne connaissait pas. La meilleure
philosophie dans ce genre de circonstances est de revenir sur ses pas
jusqu’à un endroit familier. C’est ce qu’il
fit. Malheureusement, la route comprenait de nombreuses bifurcations
et semblait infinie. Au bout d’un certain temps, il se décida
à prendre une rue sur la gauche, mais il déboucha sur
un cul de sac. Il revint à nouveau sur ses pas et prit une autre
rue, toujours sur la gauche, mais il se retrouva à nouveau sur
la grande rue avec toutes ces bifurcations. Il fit encore quelques tentatives
mais le résultat ne variait jamais: impossible de retrouver un
endroit familier! La panique commençait à le gagner. Dans
un éclair de génie, il tourna sur lui-même afin
de trouver l’église. C’est à ce moment là
qu’il se rendit compte que la ville était parfaitement
déserte et silencieuse: aucun bruit de moteur, aucun phare, aucun
bruit de pas, aucune silhouette, aucun chien, aucun chat, aucune lumière
dans les maisons et pas d’église! Il semblait n’y
avoir aucun autre être vivant dans cet étrange labyrinthe.
Heureusement qu’il y avait les lampadaires pour l’éclairer;
encore que ceux-ci n’éclairaient pas toutes les rues. La
panique était totale. Christophe était totalement seul
au beau milieu de ses terreurs enfantines, totalement impuissant. Il
pensait à sa mère. À ce moment là, il valait
mieux se faire tuer par une créature familière, au moins,
on sait à peu près à quoi s’attendre; alors
que dans sa position, il ignorait ce qui allait lui arriver et ce qu’il
devait faire. Il se mit à genou au beau milieu de la route et
pleura de toutes ses forces en espérant peut-être atteindre
le ciel et toucher ce Dieu dont il avait déjà vaguement
entendu parler.
Une étrange
musique vint perturber ses cris. Elle était belle, douce, mélancolique.
Christophe releva la tête et calma ses sanglots pour chercher
d’où venait cette superbe mélodie. Il y avait au
loin une silhouette, appuyée sur un lampadaire, qui semblait
tenir une sorte de flûte. Christophe se leva et se dirigea vers
elle. Il ne pleurait plus. Il était parfaitement calme. La mélodie
agissait sur lui comme la plus apaisante des berceuses et il se sentait
rassuré de ne plus être la seule personne dans ce labyrinthe.
La silhouette était apparemment celle d’un adulte, assez
mince, aux cheveux défaits, un jeune homme, blond, aux traits
presque féminins, avec une étrange absence dans le regard.
Christophe restait alors à un mètre de lui, la bouche
ouverte comme devant la chose la plus belle qu’il lui était
donnée de voir. Il ne perdait pas une note et observait l’inconnu
dans les moindres détails. Ce n’était d’ailleurs
pas vraiment un inconnu pour lui mais il ne parvenait pas à se
souvenir où il avait bien pu le voir. Il avait le visage angélique
de sa mère et…
La musique avait imperceptiblement changé. Le rythme s’était
accéléré. Christophe était pétrifié
de terreur. Il avait enfin reconnu le jeune homme qui se dressait devant
lui, avec ce regard absent et cette flûte dorée absolument
merveilleuse. Ce jeune homme était simplement Christophe, avec
une dizaine d’années en plus. Il ne pouvait pas se tromper.
Il était en face de lui-même. Et il était pris d’un
vertige empreint de terreur.
Le flûtiste joua une dernière note avant de baisser son
instrument. Puis, toujours sans regarder son interlocuteur, il lui dit:
- Oui.
Je suis toi dans quelques années, lorsque tu seras enfin adulte.
Enfin, je suis ce que tu aurais pu être…
Sa voix,
à peine audible, était d’une grande douceur et rappelait
le son de sa flûte.
- …parce
qu’en réalité tu ressembleras plutôt à
ça!
Au moment
où la créature prononça cette dernière phrase,
le lampadaire sous lequel il se tenait s’éteignit. Sa voix
était complètement différente, comme un hurlement
de bête, mais surtout son apparence s’était métamorphosée
en une fraction de seconde: le beau jeune homme laissa sa place à
un monstre horrible. Très grand. Sa peau était mauve et
grise. Son corps, nu et sans pilosité, était complètement
décharné. Ses mains étaient démesurément
grandes et maigres, et se terminaient sur des griffes mauves. Mais le
pire était son visage. Une tête très fine. Pas de
nez: juste deux trous au dessus d’une gueule de prédateur
énorme avec des sabres gris à la place des dents. De petites
oreilles. De nombreuses rides.
Mais la seule chose que Christophe vit réellement c’était
ses yeux: verts, brillants comme des émeraudes, avec une étrange
lueur qui vacillait à l’intérieur. Des yeux de serpent
qui paralyse sa proie et la prive de toute volonté. Des yeux
incroyablement beaux et terrifiants.
(- Mon
Dieu, ses yeux! Ces yeux!)
Un cauchemar, encore. Sa respiration était très forte,
il était trempé de sueur, comme à chaque fois.
Christophe promenait ses yeux dans la chambre de son appartement pour
essayer de retrouver ses repères, mais en vain. Son esprit n’avait
pas encore retrouvé le chemin de son corps, il était resté
prisonnier de l’entre deux mondes. Son cauchemar continuait à
l’appeler, il le poursuivait jusque dans sa réalité.
Le jeune homme se passa la main sur le visage pour réveiller
son toucher, puisque la vue, entravée par les ténèbres,
ne suffisait pas. Rien à faire. Il fallait allumer la lumière.
L’interrupteur était à l’autre bout de la
pièce. Regarder l’heure: 03h24. L’information ne
se fixa pas dans sa mémoire. Il reposa sa tête sur l’oreiller
et referma les yeux. Des images tournoyantes d’une violence inouïe
venaient l’assaillir. Il rouvrit les yeux. Le sentiment de violence
resta présent; les images disparaissaient cependant. Allumer
la lumière.
(- Tu ne
peux pas lutter!)
Cette pensée
n’appartenait pas à Christophe et cela le plongea dans
un profond trouble:
- Pourquoi
je pense ça? Qui le pense? Moi, évidemment! Mais qui suis-je?
Qui est ce moi, cet autre moi?
À
tâtons, dans le noir, il chercha le cendrier sur la table de nuit,
avec la fin de pétard qui lui restait. Il le trouva et le porta
à sa bouche. Le briquet maintenant, à côté
du cendrier. Schizophrénie. Le mot lui sauta à la gorge.
Il se disait qu’il devenait schizo. Un vague souvenir d’une
émission qui prétendait que le joint pouvait rendre schizophrène.
Il hésita, finit par le rallumer, tira une longue bouffée,
la garda un moment, la recracha longuement dans une sorte d’orgasme
macabre et reposa le reste incandescent dans le cendrier.
Les souvenirs se mêlaient aux rêves, et les rêves
aux souvenirs. Retranché dans son appartement, son existence
n’était plus qu’un long cauchemar. La confusion était
totale.
Progressivement, il s’était mis à non-vivre la nuit,
se nourrissant et se droguant des ASSEDIC, ventilant sa petite société
d’amis qui ne voyaient plus d’autre intérêt
que la pitié à venir lui rendre visite. Il ne reconnaissait
plus sa famille et ces «étrangers» ne le comprenaient
plus depuis longtemps. Les notions de vie et de mort se confondaient
en lui: son corps mourait plus vite que tout le monde mais il était
la seule chose qui le rattachait à la vie telle que nous l’entendons;
son esprit était dans une sorte de coma; son âme était
en lambeaux.
Sortir de son sordide caveau était devenu un véritable
supplice pour lui. Tout n’était qu’agression: le
soleil, le bruit et les autres, surtout; ces autres qui lui rappelaient
sans cesse son état, ces autres qui vivaient, ces autres qui
étaient humains…
- Qui suis-je?
Que suis-je? Un fou! Un dément! Pourtant… j’ai l’impression
de n’avoir jamais été aussi lucide de toute ma vie.
(- Tu manques juste de référents.)
- Une petite voix dans ma tête! C’est ça, je suis
schyzo!
(- Les inventeurs de ce terme n’avaient pas non plus de référent.)
- Quoi? Qu’est-ce que ça veut dire?
(- Ca veut dire que tu te vois encore comme un humain et que tu te compares
aux humains. C’est une erreur.)
- Si je ne suis pas humain alors je suis quoi?
(- Pour les humains tu es fou ou possédé par un démon
ou un mauvais génie suivant qu’ils croient en Darwin, Jésus
ou Mohamed.)
- Non! Je suis un humain! Quand je me regarde dans une glace je ne vois
rien d’autre qu’un humain! Un homme, mal en point, un peu
déjanté, c’est vrai, mais un homme!
(- En es-tu sûr?)
Christophe
avait les mains sur le visage. Il ne savait que faire pour que cette
voix disparaisse enfin. Et puis le désespoir fit place à
la rage. Il se redressa subitement et fit face.
- Si j’en
suis sûr? Évidemment que j’en suis sûr! Tu
veux peut-être que je te le prouve?
La petite
voix se transforma en un long rire de satisfaction, un rire atroce qui
glaça le sang de Christophe.
(- Mais
je n’attend que ça depuis bien des années!)
Elle parlait
comme si sa victoire était déjà acquise. À
cette pensée, Christophe eût un tressaillement. Sa volonté
commençait à s’échapper; il n’était
plus aussi sûr de lui. La tête commença à
lui tourner. Il balaya sa chambre du regard pour y trouver quelque chose
à quoi se raccrocher, peut-être un crucifix. À ce
moment, Christophe en oublia son athéisme. Mais aucune solution
ne lui convenait. Il avait déjà rendu visite à
un ami dans un hôpital psychiatrique et l’endroit lui avait
semblé le pire du monde. Jamais il ne supporterait de se retrouver
là-dedans! Il avait également vu L’Exorciste et
d’autres films mettant en scène des démons, et cette
alternative ne le tentait pas plus. Il se rendit ainsi compte qu’il
valait mieux pour lui être autre chose qu’un fou ou un possédé,
quelque sois cette chose. Il se leva donc et prit la direction de la
salle de bain, avec une angoisse à la limite du soutenable.
Il n’osa d’abord pas regarder la glace, et encore moins
allumer la lumière. Et puis, avec résignation, comme un
condamné qui va recevoir sa sentence, il leva les yeux. Ce qu’il
vit dans un premier temps le rassura: la vague silhouette qui se dessinait
indistinctement correspondait à ce qu’il y avait toujours
vu, c’est à dire un jeune homme épuisé de
vivre. Mais le souvenir de l’hôpital psychiatrique lui revint
en tête. Il alluma donc la lumière. L’éblouissement
était horrible. Il sortit de la salle de bain pour habituer ses
yeux progressivement. Il y retourna pour y découvrir la vérité.
Ce qui se reflétait alors dans son miroir n’avait plus
grand chose d’humain. Le cauchemar n’était plus cauchemar.
La réalité n’était plus réalité.
Le monde venait de basculer. Christophe venait de mourir, définitivement,
pour laisser sa place à une terrifiante créature. C’était
la créature de ses souvenirs et de ses cauchemars. Grâce
à lui, elle était enfin sortie de sa prison de ténèbres,
entre les quatre dimensions: la vie, la mort, le rêve et la réalité.
Elle était entrée dans la réalité à
la place de Christophe, et Christophe avait pris sa place dans cette
prison inter-dimensionnelle, condamné à errer et souffrir
éternellement, dans un coin de ce qui était son propre
cerveau.
Fin.