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Par Mike Burnley

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Sakhas


La légende prétend que les Sakhas sont issus du sang de Bledha, le dieu des passions et du plaisir, le jour où celui-ci fût mortellement blessé dans son combat contre le dieu du paradis et des enfers, Almehndy. Les Sakhas ne peuvent se reproduire entre eux, ils ont donc besoin d’inoculer leurs esprits à de jeunes enfants. Une fois à l’intérieur, l’esprit maléfique des Sakhas agit comme une graine qui se développe avec le temps et dont les premières feuilles pousseraient à l’adolescence et les fleurs à l’âge adulte…

La boite de Pandore a été ouverte. Les Ténèbres sont tombées sur la Terre. Des dizaines de milliers de créatures infernales sont en train de ravager l’humanité. Prier est devenu complètement inutile; désormais il faut se battre.
Heureusement, une équipe de scientifiques du Vatican avait anticipé ce scénario. Dans le plus grand secret, ils ont réussi à fabriquer dans leurs laboratoires un être capable de renvoyer toutes ces créatures dans l’abîme. Son nom est: Soulbuster.
Armé d’un fusil d’assaut, d’un tazer longue portée, d’un lance flamme et de son glaive aux pouvoirs magiques, il doit traverser le monde pour abattre les chefs de toutes ces immondes créatures depuis la Transylvanie et ses vampires jusqu’au Vatican où il devra affronter le chef suprême de ce chaos: l’Antéchrist!
Mais pour le moment, c’est Paris, ses gargouilles, ses satanistes amphétaminés et son inaccessible loup-garou qui posent problème. Soulbuster déambule dans ces nombreuses rues depuis déjà une bonne heure sans parvenir jusqu’au chef de la zone. Les gargouilles ne sont pas trop difficiles à terrasser même si elles surgissent du ciel n’importe quand: il suffit de les exploser au fusil à pompe; mais les satanistes… Ces enfoirés sont insensibles à la douleur et à la magie! Pour les battre, il faut sortir le sabre et faire gicler leur sang sur les murs. Le problème c’est quand ils attaquent à plusieurs et si en plus il y a une gargouille qui vient te titiller l’épiderme… «- C’est un vrai bal masqué ici, ça arrive de partout! » La sueur et le sang coulent de son front. Soulbuster fait danser son sabre autour de lui en fredonnant un requiem sarcastiques et en balançant quelques bonnes phrases qui commencent à devenir répétitives du style: «- J’vais t’purifier ton haleine beau ténébreux! ». Il parvient à terrasser tous les satanistes, reste la gargouille. «- J’vais t’faire un deuxième trou de balle chérie! » Un coup de fusil et la voie est libre. Un rugissement retentit au loin. Le loup-garou est visiblement très énervé par la tournure que prennent les événements. Il a décidé de prendre les choses en mains. Il saute de la tour Eiffel et se précipite vers son adversaire. Soulbuster est épuisé, plus vraiment en état de se battre mais il est heureux de se retrouver enfin face au loup-garou. Celui-ci se tient désormais à quelques mètres de lui, respirant très fort, avec la gueule pleine de bave comme un chien enragé…

- Hé Soulbuster! J’crois qu’ta mère va t’tuer, il est déjà onze heures!
- Quoi? Onze heures?!

Ludo regardait son petit cousin avec un sourire malicieux. Évidemment, il aurait pu le prévenir plus tôt, mais à seize ans on est naturellement enclin aux mauvaises actions et à user de sa nouvelle supériorité sur les enfants. Et puis au moins, comme ça, sa mère allait le priver de sortie une bonne fois pour toutes et il pourrait retrouver son nouveau jeu vidéo que le petit Christophe monopolisait depuis déjà trois jours.
Il faisait nuit et du haut de ses dix ans et demi, Christophe se rendit rapidement compte du fossé qui le séparait de Soulbuster. L’illusion avait totalement disparu et c’était la première fois qu’il se retrouvait tout seul dehors en pleine nuit.

- Qu’est-ce qui t’arrive Toff? Tu flippes?
- Tu veux vraiment pas m’accompagner un bout d’chemin?
- J’suis pas ton larbin! T’avais qu’à faire gaffe à l’heure! Et pis t’as peur de quoi? De t’faire dévorer par un vampire ou de rencontrer un monstre affreux plein de poils? C’est plutôt d’ta mère que tu devrais avoir peur! Parce qu’elle, elle existe vraiment et elle va vraiment te tuer!

Sur ces paroles rassurantes, Ludo referma la porte derrière lui et laissa Christophe seul avec son imagination angoissée.
La lune était cachée par de lourds nuages. Christophe courait presque et ne s’arrêtait que pour traverser une rue: rien à gauche, rien à droite, c’est bon. Il en avait presque oublié les monstres, cherchant ce qu’il allait bien pouvoir dire à sa mère. Elle devait déjà être en train d’aiguiser sa hache dans le garage avec un regard de psychopathe et un petit sourire sadique. Il était persuadé que jamais elle ne lui pardonnerait une telle infraction à ses règles. Et lui se hâtait de rentrer pour recevoir sa sentence… Son comportement ne défiait-il pas la logique? Ne devrait-il pas au contraire s’enfuir le plus loin possible? Gagner la côte. S’embarquer clandestinement dans un bateau et vivre comme un aventurier, un héros dont plus tard on conterait les exploits.
Son raisonnement le fit ralentir sans qu’il s’en rende compte, mais surtout il l’avait distrait de la route et lui fit prendre une mauvaise direction. Il prit ainsi soudainement conscience qu’il se trouvait dans un endroit qu’il ne connaissait pas. La meilleure philosophie dans ce genre de circonstances est de revenir sur ses pas jusqu’à un endroit familier. C’est ce qu’il fit. Malheureusement, la route comprenait de nombreuses bifurcations et semblait infinie. Au bout d’un certain temps, il se décida à prendre une rue sur la gauche, mais il déboucha sur un cul de sac. Il revint à nouveau sur ses pas et prit une autre rue, toujours sur la gauche, mais il se retrouva à nouveau sur la grande rue avec toutes ces bifurcations. Il fit encore quelques tentatives mais le résultat ne variait jamais: impossible de retrouver un endroit familier! La panique commençait à le gagner. Dans un éclair de génie, il tourna sur lui-même afin de trouver l’église. C’est à ce moment là qu’il se rendit compte que la ville était parfaitement déserte et silencieuse: aucun bruit de moteur, aucun phare, aucun bruit de pas, aucune silhouette, aucun chien, aucun chat, aucune lumière dans les maisons et pas d’église! Il semblait n’y avoir aucun autre être vivant dans cet étrange labyrinthe. Heureusement qu’il y avait les lampadaires pour l’éclairer; encore que ceux-ci n’éclairaient pas toutes les rues. La panique était totale. Christophe était totalement seul au beau milieu de ses terreurs enfantines, totalement impuissant. Il pensait à sa mère. À ce moment là, il valait mieux se faire tuer par une créature familière, au moins, on sait à peu près à quoi s’attendre; alors que dans sa position, il ignorait ce qui allait lui arriver et ce qu’il devait faire. Il se mit à genou au beau milieu de la route et pleura de toutes ses forces en espérant peut-être atteindre le ciel et toucher ce Dieu dont il avait déjà vaguement entendu parler.

Une étrange musique vint perturber ses cris. Elle était belle, douce, mélancolique. Christophe releva la tête et calma ses sanglots pour chercher d’où venait cette superbe mélodie. Il y avait au loin une silhouette, appuyée sur un lampadaire, qui semblait tenir une sorte de flûte. Christophe se leva et se dirigea vers elle. Il ne pleurait plus. Il était parfaitement calme. La mélodie agissait sur lui comme la plus apaisante des berceuses et il se sentait rassuré de ne plus être la seule personne dans ce labyrinthe. La silhouette était apparemment celle d’un adulte, assez mince, aux cheveux défaits, un jeune homme, blond, aux traits presque féminins, avec une étrange absence dans le regard. Christophe restait alors à un mètre de lui, la bouche ouverte comme devant la chose la plus belle qu’il lui était donnée de voir. Il ne perdait pas une note et observait l’inconnu dans les moindres détails. Ce n’était d’ailleurs pas vraiment un inconnu pour lui mais il ne parvenait pas à se souvenir où il avait bien pu le voir. Il avait le visage angélique de sa mère et…
La musique avait imperceptiblement changé. Le rythme s’était accéléré. Christophe était pétrifié de terreur. Il avait enfin reconnu le jeune homme qui se dressait devant lui, avec ce regard absent et cette flûte dorée absolument merveilleuse. Ce jeune homme était simplement Christophe, avec une dizaine d’années en plus. Il ne pouvait pas se tromper. Il était en face de lui-même. Et il était pris d’un vertige empreint de terreur.
Le flûtiste joua une dernière note avant de baisser son instrument. Puis, toujours sans regarder son interlocuteur, il lui dit:

- Oui. Je suis toi dans quelques années, lorsque tu seras enfin adulte. Enfin, je suis ce que tu aurais pu être…

Sa voix, à peine audible, était d’une grande douceur et rappelait le son de sa flûte.

- …parce qu’en réalité tu ressembleras plutôt à ça!

Au moment où la créature prononça cette dernière phrase, le lampadaire sous lequel il se tenait s’éteignit. Sa voix était complètement différente, comme un hurlement de bête, mais surtout son apparence s’était métamorphosée en une fraction de seconde: le beau jeune homme laissa sa place à un monstre horrible. Très grand. Sa peau était mauve et grise. Son corps, nu et sans pilosité, était complètement décharné. Ses mains étaient démesurément grandes et maigres, et se terminaient sur des griffes mauves. Mais le pire était son visage. Une tête très fine. Pas de nez: juste deux trous au dessus d’une gueule de prédateur énorme avec des sabres gris à la place des dents. De petites oreilles. De nombreuses rides.
Mais la seule chose que Christophe vit réellement c’était ses yeux: verts, brillants comme des émeraudes, avec une étrange lueur qui vacillait à l’intérieur. Des yeux de serpent qui paralyse sa proie et la prive de toute volonté. Des yeux incroyablement beaux et terrifiants.

(- Mon Dieu, ses yeux! Ces yeux!)
Un cauchemar, encore. Sa respiration était très forte, il était trempé de sueur, comme à chaque fois. Christophe promenait ses yeux dans la chambre de son appartement pour essayer de retrouver ses repères, mais en vain. Son esprit n’avait pas encore retrouvé le chemin de son corps, il était resté prisonnier de l’entre deux mondes. Son cauchemar continuait à l’appeler, il le poursuivait jusque dans sa réalité. Le jeune homme se passa la main sur le visage pour réveiller son toucher, puisque la vue, entravée par les ténèbres, ne suffisait pas. Rien à faire. Il fallait allumer la lumière. L’interrupteur était à l’autre bout de la pièce. Regarder l’heure: 03h24. L’information ne se fixa pas dans sa mémoire. Il reposa sa tête sur l’oreiller et referma les yeux. Des images tournoyantes d’une violence inouïe venaient l’assaillir. Il rouvrit les yeux. Le sentiment de violence resta présent; les images disparaissaient cependant. Allumer la lumière.

(- Tu ne peux pas lutter!)

Cette pensée n’appartenait pas à Christophe et cela le plongea dans un profond trouble:

- Pourquoi je pense ça? Qui le pense? Moi, évidemment! Mais qui suis-je? Qui est ce moi, cet autre moi?

À tâtons, dans le noir, il chercha le cendrier sur la table de nuit, avec la fin de pétard qui lui restait. Il le trouva et le porta à sa bouche. Le briquet maintenant, à côté du cendrier. Schizophrénie. Le mot lui sauta à la gorge. Il se disait qu’il devenait schizo. Un vague souvenir d’une émission qui prétendait que le joint pouvait rendre schizophrène. Il hésita, finit par le rallumer, tira une longue bouffée, la garda un moment, la recracha longuement dans une sorte d’orgasme macabre et reposa le reste incandescent dans le cendrier.
Les souvenirs se mêlaient aux rêves, et les rêves aux souvenirs. Retranché dans son appartement, son existence n’était plus qu’un long cauchemar. La confusion était totale.
Progressivement, il s’était mis à non-vivre la nuit, se nourrissant et se droguant des ASSEDIC, ventilant sa petite société d’amis qui ne voyaient plus d’autre intérêt que la pitié à venir lui rendre visite. Il ne reconnaissait plus sa famille et ces «étrangers» ne le comprenaient plus depuis longtemps. Les notions de vie et de mort se confondaient en lui: son corps mourait plus vite que tout le monde mais il était la seule chose qui le rattachait à la vie telle que nous l’entendons; son esprit était dans une sorte de coma; son âme était en lambeaux.
Sortir de son sordide caveau était devenu un véritable supplice pour lui. Tout n’était qu’agression: le soleil, le bruit et les autres, surtout; ces autres qui lui rappelaient sans cesse son état, ces autres qui vivaient, ces autres qui étaient humains…

- Qui suis-je? Que suis-je? Un fou! Un dément! Pourtant… j’ai l’impression de n’avoir jamais été aussi lucide de toute ma vie.
(- Tu manques juste de référents.)
- Une petite voix dans ma tête! C’est ça, je suis schyzo!
(- Les inventeurs de ce terme n’avaient pas non plus de référent.)
- Quoi? Qu’est-ce que ça veut dire?
(- Ca veut dire que tu te vois encore comme un humain et que tu te compares aux humains. C’est une erreur.)
- Si je ne suis pas humain alors je suis quoi?
(- Pour les humains tu es fou ou possédé par un démon ou un mauvais génie suivant qu’ils croient en Darwin, Jésus ou Mohamed.)
- Non! Je suis un humain! Quand je me regarde dans une glace je ne vois rien d’autre qu’un humain! Un homme, mal en point, un peu déjanté, c’est vrai, mais un homme!
(- En es-tu sûr?)

Christophe avait les mains sur le visage. Il ne savait que faire pour que cette voix disparaisse enfin. Et puis le désespoir fit place à la rage. Il se redressa subitement et fit face.

- Si j’en suis sûr? Évidemment que j’en suis sûr! Tu veux peut-être que je te le prouve?

La petite voix se transforma en un long rire de satisfaction, un rire atroce qui glaça le sang de Christophe.

(- Mais je n’attend que ça depuis bien des années!)

Elle parlait comme si sa victoire était déjà acquise. À cette pensée, Christophe eût un tressaillement. Sa volonté commençait à s’échapper; il n’était plus aussi sûr de lui. La tête commença à lui tourner. Il balaya sa chambre du regard pour y trouver quelque chose à quoi se raccrocher, peut-être un crucifix. À ce moment, Christophe en oublia son athéisme. Mais aucune solution ne lui convenait. Il avait déjà rendu visite à un ami dans un hôpital psychiatrique et l’endroit lui avait semblé le pire du monde. Jamais il ne supporterait de se retrouver là-dedans! Il avait également vu L’Exorciste et d’autres films mettant en scène des démons, et cette alternative ne le tentait pas plus. Il se rendit ainsi compte qu’il valait mieux pour lui être autre chose qu’un fou ou un possédé, quelque sois cette chose. Il se leva donc et prit la direction de la salle de bain, avec une angoisse à la limite du soutenable.
Il n’osa d’abord pas regarder la glace, et encore moins allumer la lumière. Et puis, avec résignation, comme un condamné qui va recevoir sa sentence, il leva les yeux. Ce qu’il vit dans un premier temps le rassura: la vague silhouette qui se dessinait indistinctement correspondait à ce qu’il y avait toujours vu, c’est à dire un jeune homme épuisé de vivre. Mais le souvenir de l’hôpital psychiatrique lui revint en tête. Il alluma donc la lumière. L’éblouissement était horrible. Il sortit de la salle de bain pour habituer ses yeux progressivement. Il y retourna pour y découvrir la vérité.
Ce qui se reflétait alors dans son miroir n’avait plus grand chose d’humain. Le cauchemar n’était plus cauchemar. La réalité n’était plus réalité. Le monde venait de basculer. Christophe venait de mourir, définitivement, pour laisser sa place à une terrifiante créature. C’était la créature de ses souvenirs et de ses cauchemars. Grâce à lui, elle était enfin sortie de sa prison de ténèbres, entre les quatre dimensions: la vie, la mort, le rêve et la réalité. Elle était entrée dans la réalité à la place de Christophe, et Christophe avait pris sa place dans cette prison inter-dimensionnelle, condamné à errer et souffrir éternellement, dans un coin de ce qui était son propre cerveau.


Fin.

 

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