La
révolution ne sera pas télévisée
La petite fille vint gentiment s’asseoir sur les genoux du
vieil homme, qui la regardait avec tendresse.
– Que voulais-tu me demander, ma puce ? dit le vieillard.
– Dis, grand-père, c’est quoi la télévision
?
Le vieil homme regarda un instant sa petite fille, puis fronça
les sourcils, essayant de trouver les mots justes pour ne pas trop éveiller
la curiosité de la fillette sur ce sujet tabou.
– Hum… Eh bien, la télévision, c’était
une grosse boîte qui diffusait des images, des films, des programmes.
Cela marchait à l’électricité et presque
tout le monde en avait une à la maison. Les gens la regardait
pour se distraire, pour passer le temps, parfois même pour s’instruire.
La petite fille parut comprendre.
– Mais, pourquoi nous n’avons pas de télévision,
nous ?
– Tu sais, la télévision n’existe plus depuis
longtemps maintenant, et tu peux t’en réjouir. Si elle
n’avait pas disparu, tu n’aurais pas tous tes amis, ni un
beau jardin comme celui-ci avec autant de jeux. D’un geste de
la tête, il désigna le magnifique espace vert s’étendant
à leurs pieds.
L’enfant fixa à nouveau son grand-père et demanda
:
– Mais comment elle a disparu, la télévision ?
Le vieil homme réfléchit un instant puis se décida
à entamer le récit pour sa petite fille :
– Eh bien vois-tu, elle a disparu à cause – ou bien
devrais-je dire « grâce » à un seul homme…
«
…L’homme s’appelait John. Il avait toujours été
attiré par le pouvoir des mots et des images, c’est pourquoi
il a passé la plus grande partie de sa vie à regarder
la télévision. Elle le passionnait, l’impressionnait
et le guidait dans sa vie de tous les jours. Il aimait l’idée
réconfortante que la vérité sortait également
des haut-parleurs du poste de télévision.
Lorsqu’il
avait quinze ans, sa télécommande tomba une fois de trop
et il dû la remplacer. Il acheta alors une de ces télécommandes
universelles qui ne marchent qu’une fois sur deux.
Ce soir-là, il avait allumé sa télévision
en baissant le volume au maximum, car de chez lui, il pouvait entendre
le son d’une bonne dizaine de postes voisins. Il aimait écouter
ce que les gens regardaient, quelles chaînes ils préféraient.
Il jugeait ainsi ses voisins selon leurs programmes favoris.
Il remonta ensuite le son, car une de ses émissions préférées
allait commencer. En attendant le début, il changea de chaîne,
histoire de voir ce qu’il y avait ailleurs. Il remarqua que ses
voisins avaient tous mis la même chaîne, au même moment.
Une telle coïncidence l’amusa, et il retourna à son
zapping. Mais il s’arrêta bien vite, car il entendit dans
toute la rue des exclamations et des bruits de coups donnés sur
les télévisions. Le son de la publicité qui était
diffusée à ce moment précis, et qu’il connaissait
par cœur, était en train de se répercuter dans tout
le quartier, donnant à John l’impression d’être
en plein rêve éveillé. « Pourquoi regardent-ils
tous la même chose ? » se demanda-t-il stupéfait.
Il changea à nouveau de chaîne et comprit très vite
ce qui se passait.
Alors que de sa fenêtre ouverte lui parvenaient les cris de ses
voisins de plus en plus énervés, il contempla lentement
l’objet allongé qu’il tenait dans sa main droite.
– Ce n’est pas possible… murmura-t-il.
Son dernier espoir de rêver s’évanouit au moment
où il pressa à nouveau sur le bouton « P + »,
et qui changea l’ambiance sonore générale régnant
dans le quartier.
Impressionné par le pouvoir que détenait cette télécommande,
il se mit à changer de chaîne de plus en plus rapidement,
comme pour s’assurer qu’il était réellement
celui qui transformait en direct l’ambiance qui régnait
dans le quartier. Sa façon de presser les boutons de son objet
magique devint frénétique ; il était totalement
omnubilé par la sensation étrange qu’il avait entre
ses doigts.
Soudain, une clé s’immisça brutalement dans la serrure
de l’entrée et la poignée pivota. Le père
de John rentrait du travail.
Le jeune John fut pris d’une brusque panique. De peur que son
père, d’ordinaire assez sévère, lui passe
un savon pour avoir déréglé sa télévision,
il se mit en tête de cacher la télécommande. En
effet, son père n’aurait pas compris le subtil pouvoir
détenu dans cet objet et n’aurait vu qu’un fils incapable
de faire marcher quoi que ce soit.
Mais il était trop tard. Le père de John était
déjà dans le salon à observer son fils, debout
face au poste de télévision, la télécommande
en main.
– Allez, donne moi ça et va te coucher, fit négligemment
le père de John en désignant du doigt l’objet que
tenait son fils, tu as assez regardé la télé pour
aujourd’hui.
– Mais papa, comment peux-tu dire ça, tu n’étais
même pas là !
– Cesse de discuter ! hurla le père apparemment ivre. Donne
moi ce machin !
John s’exécuta, mais sa nonchalance rebelle eut pour effet
de laisser s’échapper la télécommande de
sa main. L’objet en plastique heurta le sol bruyamment mais resta
en une seule pièce. Son père le ramassa en poussant un
« rhaaaa » des plus désagréables. John s’éclipsa
lentement tandis qu’il observait son père changer de chaîne.
Il remarqua alors que la télécommande n’avait plus
rien de magique. Le ballet de lumières et de sons illuminant
la rue et le quartier n’était plus en harmonie avec le
poste de télévision présent dans le salon qu’il
quittait d’un pas hasardeux.
John oublia vite l’incident et le classa dans la catégorie
« imagination débordante », que son père lui
reprochait d’exploiter un peu trop, non sans une pointe blessante
de reproche.
Et puis… bien des années passèrent tranquillement.
John avait maintenant vingt cinq ans et était sur le point d’accomplir
un de ses plus vieux rêves : créer sa propre chaîne
de télévision.
En effet, après des études de journalisme et quelques
années à travailler ici et là, il pouvait enfin
être lui-même un acteur de ce monde qui l’avait tant
fasciné durant toutes ces années.
Sa chaîne était une chaîne d’informations comme
tant d’autres. Seulement, John tenait à ce que tout ce
qui était dit à l’antenne rentre dans une logique
qu’il avait lui-même fixée. En effet, il avait toujours
été convaincu que si les gens pensaient tous de la même
manière (c'est-à-dire comme lui), de nombreux problèmes
pourraient ainsi être évités.
Quelques années plus tard, sa chaîne était première
sur le créneau de l’information, et il se félicitait
que ses investissements en recherche et développement aient porté
leurs fruits. John, qui était devenu très riche et possédait
une dizaine d’autres chaînes de télévision,
mit au point des techniques visant à influer sur l’esprit
des gens au travers des images.
Naturellement, depuis que cette technique s’était vérifiée,
il connaissait un succès plus grand chaque jour, si bien qu’il
touchait maintenant une grande partie de la population.
Son envie de répandre la vérité, à l’origine
de son attirance pour le journalisme, avait petit à petit laissé
la place à une soif d’argent toujours plus grande. Il pouvait
maintenant s’enrichir encore plus facilement, en orientant l’esprit
des gens.
Avec le
temps, il fit élire plus d’un président, et justifia
plus d’une guerre aux yeux du monde. Mais un groupe d’opposants
lui tenait toujours tête, refusant de regarder ses chaînes,
de « consommer » son information, d’écouter
ses publicités ou de se laisser divertir par ses programmes familiaux
abrutissants. John en avait assez des manifestations devant l’entrée
de son building et des meetings organisés aux quatre coins du
globe contre son empire, l’empire qu’il avait bâti
à partir de rien.
Depuis la mort de son père, il s’était résigné
à ne plus se laisser marcher sur les pieds et sa détermination
grandissait de jour en jour. Le poids d’un père désagréable
et ivre la plupart du temps lui avait ouvert les yeux. Il pouvait désormais
s’épanouir en étant totalement libre, et il ne se
priverait pas de jouir de cette liberté.
Perdu dans les mauvais souvenirs que lui rappelait son père,
John se souvint alors de cet étrange soir où il crut détenir
un objet exceptionnel. Si exceptionnel qu’il était capable
d’influencer les gens à distance. Il pouvait contrôler
les télévisions de tout son quartier… Et s’il
était possible d’en faire autant mais avec les télévisions
du monde entier ? Son rêve pourrait enfin se réaliser…
Il comprit qu’il lui fallait mettre la main sur cette télécommande
et vérifier si elle avait bel et bien les pouvoirs qu’il
s’était efforcé de mettre sur le compte de son imagination
durant toutes ces années. Il savait qu’avec un tel objet,
son emprise sur le monde pourrait être totale.
Il se rendit dans la vieille maison de son enfance, où depuis
la mort de son père rien n’avait bougé. Il monta
au grenier, où il se souvenait avoir vu son père ranger
la télécommande à la suite de l’acquisition
d’un nouveau poste de télévision. Et il la trouva
effectivement dans un vieux carton, entre deux meubles poussiéreux.
John fut pris d’une joie hystérique, serrant triomphalement
dans sa main l’objet de sa convoitise. Son sourire brutal, son
teint rougeâtre et les veines sur son front, prêtes à
éclater, lui donnaient l’air d’un fou.
Il arbora la même expression sur son visage un mois plus tard,
lorsque le directeur de son laboratoire lui confirma que la télécommande
avait des facultés inexplicables mais réelles, et qu’elle
avait été modifiée avec succès. En effet,
le pouvoir qu’elle contenait n’était effectif que
sur une courte distance, quelques dizaines de mètres tout au
plus. Elle fut donc reliée directement à un réseau
satellite (propriété de John bien évidemment),
étendant son pouvoir au monde entier. John se mit à rêver
des applications concrètes de ce nouveau système, couplé
aux effets des techniques d’images subliminales, dont les résultats
avaient déjà été vérifiés
par le passé…
Quelques années plus tard, John régnait sur le monde de
la télévision et, avec le soutien de ses milliards de
téléspectateurs (dont ses ex-opposants), sur le monde
tout entier. Il possédait désormais des multinationales
dans tous les secteurs, contrôlait allègrement plusieurs
des gouvernements les plus importants de la planète et avait
créé un monde à son image, pensant comme lui, agissant
à sa guise et donc peu enclin à s’opposer à
sa montée en puissance, devenue depuis longtemps inévitable.
« John News », comme l’appelaient ses amis, dont le
regard hypnotique satisfaisait pleinement notre homme, était
maintenant allé au bout de tout ce qu’il avait imaginé.
Il ne lui restait plus qu’à clore ce qu’il appelait
son « œuvre ». Comme tout dieu digne de ce nom, il
voulait mettre fin au monde qu’il avait façonné,
détruire cette planète qui, de toute façon, n’aura
plus de raison d’être lorsqu’il sera mort.
John allait donc entamer la première étape du dernier
chapitre de sa création, qui lui prendrait toutefois quelques
années pour aboutir, histoire de profiter du temps qu’il
lui restait à vivre.
Au milieu de son immense bureau, au dernier étage de sa tour,
John décrocha son téléphone afin de prévenir
ses amis dirigeants que la fin du monde était proche, ce à
quoi ils répondraient unanimement : « Comme vous voudrez,
patron ».
Tout en tapotant sur le clavier de son téléphone, John
souriait, le regard perdu dans le vague. Comme en présence d’un
auditoire invisible, il cria :
– Que les ténèbres soient !
Et les ténèbres furent… dans son esprit tout du
moins.
À
l’autre bout de la planète, un petit garçon regardait
les publicités à la télévision, se bavant
légèrement dessus. Tout à coup, dans l’écho
inlassable des télévisions de son quartier, il se leva
et secoua la tête, revenant à lui. Il s’avança
vers son poste de télévision, baby-sitter à temps
partiel, et appuya sur le bouton d’alimentation qui n’avait
jusque là servi qu’une seule fois, il y a quelques années
de cela.
L’écran 16:9 devint tout noir pour la première fois
depuis qu’il était entré dans ce foyer, et le petit
garçon le considéra un instant. Il haussa les épaules
et prit la direction de sa chambre pour y retrouver sa montagne de jouets,
tous dans leur emballage d’origine.
Quelques instants plus tard, alors qu’il jouait tranquillement,
il entendit une à une s’éteindre les télévisions
de son quartier. Le silence le mis mal à l’aise un instant,
mais il finit par s’y habituer et reprit son activité créative.
Partout dans la rue, on entendait le bruit de télévisions
qui s’éteignaient. Le même bruit se répéta
dans la ville, dans la région et bientôt dans tout le pays.
Un nouvel instinct de survie venait de faire son apparition. »
–
C’est ainsi que les postes de télévision furent
petit à petit mis de côté, rangés au fond
d’un placard, détruits, et puis finalement oubliés.
Un court silence marqua la fin du récit.
– Elle est drôlement bizarre ton histoire grand-père...
mais merci de me l’avoir racontée ! Je suis sûre
que mes copines ne la connaissent pas.
La petite fille descendit des genoux de son grand-père, puis
se tourna vers lui, intriguée.
– Ce serait pas un peu pareil que ce qui est arrivé avec
Internet ? Papa m’en avait parlé un jour, mais je n’ai
pas tout compris…
Le vieil homme se mit à rire chaleureusement.
– Oh non ma petite, ça, c’est une autre histoire
!
La petite fille commença à se diriger vers son bac à
sable, puis dit à son grand-père :
– Tu me la raconteras aussi celle-là, hein grand-père
?
– Peut-être… fit le vieillard, un sourire complice
aux lèvres. Peut-être…
Fin.