Le
temps et l'espace
Ils avaient été victimes d'un incident technique. Rien
de grave, et même une péripétie tout à fait
banale. Simplement un petit décalage entre le temps et l'espace.
C'était courant. Pour voyager, il fallait s'isoler de l'espace-temps
et réapparaître plus loin. Impossible de faire autrement
: les distances intergalactiques étaient trop immenses et une
vie entière n'aurait pas suffi pour aller d'une étoile
à l'autre. Alors, les vaisseaux spatiaux embarquaient un programme
qui leur permettait, à la demande, de quitter l'espace-temps
normal, de se confiner en dehors, puis d'y revenir en ayant franchi
des milliards de galaxies. C'était pratique.
Sauf qu'il y avait des incidents, comme pour tout. Ce jour-là,
ils connaissaient un décalage. Ils s'étaient isolés
de l'espace-temps avant d'y revenir à des millions d'années-lumières
de leur point de départ. Mais justement, au moment d'y revenir,
leur programme n'avait pas bien fonctionné et ils avaient réapparu
avec un décalage : quelques heures de retard sur le temps-standard.
Rien de grave. Ils s'activaient pour rétablir la norme.
Le Duplay était un astronef dépendant du Corps des Rangers
et il avait pour mission de patrouiller le long de la Frontière.
Á l'intérieur, le capitaine Maxi Mathiez et ses deux officiers,
les sœurs Regina et Antonia Denissonov.
Leur système d'alerte interrompit leur travail pour signaler
la présence d'une fusée. Ayant observé les données,
ils s'aperçurent qu'il s'agissait d'un simple vaisseau marchand,
sans grand intérêt. Tant pis. Pour se changer les idées,
Maxi décida de faire un petit contrôle de routine. Au moins,
la patrouille aurait servi à quelque chose.
Après s'être fait reconnaître, ils abordèrent
le vaisseau et changèrent de bord. Ils trouvèrent une
pièce pleine de cartons. Au fond, il y avait un bureau, et une
femme assise par derrière, avec un traceur à la main,
qui les regardait approcher. Maxi tressaillit en la découvrant.
Une femme aux cheveux noirs, aux grands yeux en amande, d'une beauté
éclatante. Et surtout, terriblement charmante. Un attrait presque
irréel se dégageait de sa personne. Le capitaine se sentit
immédiatement captivé.
« Bonjour, Madame. Nous sommes du Corps des Rangers. »
Elle se permit un sourire un peu ironique.
« Eh bien, avec les uniformes que vous portez, je m'en serais
un peu doutée ! Que se passe-t-il ? Aurais-je une conduite dangereuse
? »
« Pas du tout. Nous faisons un contrôle de routine. Cet
astronef est-il à vous, ou bien êtes-vous employée
par quelqu'un ? »
« Non, il est bien à moi. Je m'appelle Deela et je fais
du commerce entre les galaxies. Vous voulez voir mes documents officiels
? »
« Oui, ainsi que votre permis pour piloter des vaisseaux spatiaux.
»
Elle leur montra tout cela. En effet, elle était parfaitement
en règle. De même que la cargaison qu'ils inspectèrent.
L'astronef aussi réunissait les garanties de sécurité
obligatoires : il avait subi un contrôle total peu de temps auparavant.
Mais en vérité, Maxi éprouvait de plus en plus
de mal à se concentrer sur ces broutilles administratives. Malgré
lui, son regard se reportait encore et toujours sur la belle Deela.
Il se sentait de plus en plus fasciné par le charme étrange
de cette créature.
« Eh bien, Madame, pardonnez-nous pour ce petit dérangement.
Nous allons vous laisser poursuivre votre route. »
« Ah non, protesta-t-elle. Puisque vous êtes ici, je vais
vous inviter à dîner. »
« Vous nous invitez à dîner ? Mais nous venons de…
»
« Aucune importance, vous ne faisiez que votre travail. Bon, je
dois vous avouer que mon voyage commence à se faire long et que
je me sens parfois un peu seule. Ce ne serait pas une mauvaise chose
d’avoir de la compagnie, ne serait-ce que pour une soirée.
»
« Nous ne voudrions pas entamer vos réserves… »
« Oh, rassurez-vous, j’ai emporté des vivres pour
trois années-standard. Allons, j’insiste. »
« Dans ce cas, Madame, ce sera un honneur pour nous de partager
votre table. Vous n’aurez qu’à nous appeler. »
Ils s’éloignèrent et s’apprêtèrent
à changer de bord. Au moment de passer dans le Duplay, Regina
prit Maxi par le bras.
« Dis donc, mon vieux, tu vas arrêter ce cirque ? »
« Heu, de quoi parles-tu ? »
« Oh, je t’en prie, ne fais pas l’idiot : j’ai
bien vu comment tu la regardais ! »
« Ma foi, si je la regardais avec dégoût, oui, je
crois que je serais idiot pour de bon. »
« Enfin, ne me dis pas que tu n’as pas compris. On voit
clairement ce que cette femme cherche avec toi. »
« Je ne comprends pas ce que tu insinues », dit-il avec
amusement, avant de s’éloigner.
Ils passèrent une bonne partie de la journée à
tenter de réparer leur panne. Puis un appel leur parvint : celui
de Deela qui les informait que le dîner était prêt.
Ils retournèrent donc au vaisseau-marchand. En entrant, ils découvrirent
la pièce aménagée pour la circonstance : une table
trônait au milieu, avec des assiettes luisantes, des couverts
scintillants et des boissons. La présentation était vraiment
réussie. Quel raffinement…
« Et en plus, elle a de la classe ! » maugréa Regina
avec rage.
Á ce moment, Deela fit son apparition. Maxi tressaillit à
nouveau. La belle brune avait jeté la combinaison de travail
pour revêtir une robe longue, élégante, flamboyante,
mais surtout très légère, fendue de chaque côté,
et dévoilant généreusement une bonne partie de
ses charmes au moindre mouvement de sa personne. Le capitaine était
ébloui, Regina et Antonia un peu énervées. Décidément,
la ravissante Deela sortait le grand jeu !
« Je vous remercie d’être venus. Figurez-vous que
ce sera la première fois depuis soixante-quatre jours-standard
que je ne mangerai pas toute seule. Cela me fera du bien. Allons, prenez
place. »
Ils s’installèrent autour de la table. Maxi et Deela se
trouvèrent face à face. Le dîner commença.
Il se révéla délicieux. Assurément, leur
hôtesse s’avérait être une parfaite maîtresse
de maison.
Pourtant, la qualité des mets et de l’accueil devint très
vite un sujet secondaire. Deela n’arrêtait pas d’interroger
Maxi sur son travail, ses missions, sa carrière, sa jeunesse,
etc. Et les dites questions étaient toujours posées sur
un ton très aimable. Maxi n’était pas en reste :
il voulait savoir s’il n’était pas trop dur de gagner
sa vie en faisant du commerce intergalactique, si un vaisseau comme
celui-ci revenait cher à entretenir. Cela dura pendant tout le
repas.
Naturellement, ce numéro de séduction réciproque
finit par excéder Regina. Elle perdit le contrôle de ses
nerfs et bredouilla un prétexte quelconque pour s’en aller,
suivie par Antonia. Un peu gêné, Maxi s’excusa et
courut après elles. Il rattrapa Regina au moment où elle
changeait de bord.
« Voyons, que t’arrive-t-il ? »
« Il m’arrive que j’ai horreur de déranger.
J’ai l’impression que je suis de trop. Alors, je vous laisse
entre vous. »
« Mais tu es invitée aussi. »
« Je m’en fiche, de son invitation ! Enfin, franchement,
tu ne vas quand même pas coucher avec cette… »
Il plaqua immédiatement la main sur sa bouche pour l’interrompre.
« Ma petite, tu as dit assez de bêtises pour aujourd’hui.
Je te suggère de retourner au Duplay pour voir si j’y suis.
Et si je n’y suis pas, ce n’est pas grave. »
« C’est bien ce que j’avais l’intention de faire.
»
Elle se drapa dans sa dignité et s’en alla. Maxi revint
au lieu du dîner. Deela attendait derrière la table.
« Vos amies sont-elles fâchées ? » s’inquiéta-t-elle.
« Oh non, ne croyez pas cela. Juste un peu fatiguées. Notre
mission a été longue. »
« Je comprends, je comprends… »
Elle lui servit un alcool fort pour terminer le repas. Ensuite, après
une hésitation, elle lui dit :
« Tiens, capitaine, je m’aperçois que j’ai
oublié de vous faire visiter mon astronef. Je vais réparer
cela. Suivez-moi. »
Il la suivit donc. Elle le fit passer dans la pièce voisine.
Á sa grande surprise, Maxi découvrit une salle aux murs
couverts de tableaux, de toiles et d’aquarelles. Il vit aussi
du matériel par terre, et dans un coin, une table supportant
tout le nécessaire pour le travail de peintre. Il ne cacha pas
son étonnement.
« Comment, vous faites de la peinture ? »
« Mais si, c’est ma passion. Ceci est mon atelier. Je peins
depuis toujours. J’ai même rêvé d’en
faire mon métier. Mais cela n’a pas été possible.
Alors, je peins à mes heures perdues. Je dois vous avouer que,
durant mes interminables voyages, j’ai souvent des heures perdues.
»
Il s’avança dans la pièce en admirant les tableaux.
De plus en plus surpris, il constatait qu’il ne s’agissait
pas de simples dessins, mais d’œuvres véritables,
achevées, et trahissant un talent immense, ainsi que des milliers
d’heures de travail. Et puis, il s’immobilisa en remarquant
à ce moment, parce que cela ne lui était pas apparu jusqu’alors,
que bon nombre de ces toiles magnifiques représentaient des hommes
nus, toujours représentés jeunes, beaux, et bien proportionnés.
Il ne put s’empêcher de lui dire :
« Eh bien, Madame, j’ai l’impression que vous aimez
beaucoup les hommes. »
« Ils ne me déplaisent pas, reconnut-elle. Du moins quand
ils ne sont ni goujats ni machistes. »
« Je m’efforce de n’être ni l’un ni l’autre.
»
« Voyez-vous, cette pièce est mon atelier de peinture,
mais aussi bien davantage : elle est mon havre de paix. C’est
une sorte d’abri. Quand je n’ai pas le moral, je viens m’enfermer
ici pour peindre, réfléchir et méditer. On pourrait
dire que c’est mon jardin secret. »
Il se retourna, sincèrement gêné.
« Quoi, mais dans ce cas, je me sens très embarrassé
de me trouver ici. Je m’en veux d’être entré
dans un endroit aussi intime pour vous. »
« Ne soyez pas idiot : c’est moi qui vous ai invité
à entrer. »
Elle s’approcha de lui et posa les mains sur ses épaules.
« Je vous ai fait venir ici parce que je pensais que vous pourriez
comprendre ma passion, et je vois que je ne me suis pas trompée.
»
Puis elle avança son visage et ils s’embrassèrent.
Les lèvres de Deela se révélaient douces et suaves.
Le baiser se prolongea.
Ensuite, elle le fit entrer dans la pièce suivante, qui était
simplement sa cabine. Quelques meubles, quelques objets de décoration.
Et contre le mur, un grand lit qui les attendait. C’est là-dessus
qu’ils s’aimèrent pendant de longues heures. Après
cela, ils reposèrent l’un contre l’autre, assouvis
et heureux. La pièce était dans l’obscurité,
mais la vitre d’un hublot amenait la mince clarté de lointaines
étoiles. Deela caressait la poitrine nue de Maxi.
« Et maintenant, tu vas partir », dit-elle avec regret.
« Non », répondit-il fermement.
« Comment cela ? Tu appartiens aux Rangers, tu dois poursuivre
ta mission. »
« Justement, je viens d’y réfléchir et j’ai
pris une décision. Je t’aime. Je t’aime vraiment.
Je veux rester avec toi. »
« Je t’aime aussi, Maxi, mais c’est impossible. »
« Si, c’est très possible. Je vais rentrer à
la base pour restituer l’astronef. C’est une obligation.
Sinon, je serais considéré comme hors-la-loi et recherché.
Ensuite, je présenterai ma démission. Et puis, je prendrai
le premier vaisseau de transport et je viendrai te retrouver. »
« La vie que je mène est dure », prévint-elle.
« Je m’en doutais déjà. Eh bien, nous ferons
du commerce pour vivre. Le travail ne me fait pas peur. Mais nous serons
ensemble, toi et moi. Nous passerons notre existence à nous aimer,
et ce sera le bonheur pour nous. Es-tu d’accord ? »
Elle blottit la tête contre l’épaule de l’homme.
« Si je suis d’accord ? Bien entendu. Je t’aime, mon
chéri, je t’aime. J’attendrai que tu reviennes. J’attendrai.
»
Un peu plus tard, ils étaient habillés et de retour dans
la pièce principale. Maxi embrassa une dernière fois Deela.
« Je vais me préparer. Au moment de partir, je viendrai
te dire au revoir. »
« Á tout à l’heure, mon chéri »,
répondit-elle.
Il tourna les talons. Au moment de changer de bord, il se retourna pour
regarder encore la belle silhouette brune.
Revenu sur le Duplay, il passa effectivement deux bonnes heures à
attendre que l’astronef soit réparé. Quand Antonia
lui annonça que c’était fait et qu’ils pouvaient
repartir, il retourna au vaisseau-marchand pour prendre congé
de Deela.
Tout de suite, en entrant, il frissonna de la tête aux pieds.
Quelque chose avait changé, et il le sentait. D’où
venait ce froid étrange qui emplissait la pièce ? Que
se passait-il donc ? Puis son regard fut attiré par quelque chose,
près du bureau. Il s’approcha avec appréhension.
Quand il eut fait le tour de la table de travail, il se pétrifia
et son cœur cessa de battre.
Par terre, il voyait Deela, morte. Elle était étendue,
les bras légèrement écartés, et son immobilité
était bien celle de la mort. Il s’accroupit et écarta
les cheveux pour voir le beau visage. Aucun doute. Mais comment cela
était-il possible ? Il venait juste de la quitter, et en parfaite
santé. Et il la retrouvait morte. Plus étonnant encore
: quand il palpa le cadavre, il le trouva froid, comme si le décès
remontait à plusieurs jours. Alors qu’elle venait juste
de mourir. Il était partagé entre le chagrin et la stupéfaction.
Á ce moment, des pas résonnèrent. Regina et Antonia
arrivaient en courant. Elles découvrirent à leur tour
le cadavre et, de façon surprenante, ne parurent pas vraiment
étonnées. Au contraire, Antonia semblait terriblement
embarrassée.
« Oh, Maxi, c’est affreux, j’ai commis une erreur,
une horrible erreur. »
Il leva la tête, complètement dérouté.
« Mais de quoi parles-tu ? »
« Écoute, je me suis trompée dans mes calculs. Tu
sais que nous avons été victimes d’un incident dans
notre programme spatio-temporel : quand nous sommes revenus dans notre
univers, nous avions un décalage avec le temps réel. Malheureusement,
je me suis totalement trompée au moment de le calculer. Ce n’étaient
pas quelques heures de retard que nous avions, mais plusieurs jours.
En fait, deux ou trois jours de décalage. »
Abasourdi, il ne comprenait toujours pas.
« Mais qu’est-ce que tu essayes de me dire ? »
« Écoute, quand nous avons rencontré cet astronef,
cette femme était déjà morte. Nous avons cru la
voir, nous avons cru lui parler. Parce que nous avions entre quarante-huit
et soixante heures de retard sur le temps réel. C’est ce
qu’on appelle un « reflet temporel ». Nous avons cru
voir cette femme. En fait, elle a été à l’état
de cadavre pendant tout le temps que nous avons passé ici. C’est
de ma faute. Si je ne m’étais pas trompée dans mes
calculs, nous aurions pu nous en douter… »
Maxi ne répondait pas. Il caressait encore les cheveux noirs
et longs. Puis il se tourna vers ses deux officiers.
« Allez-vous en. Laissez-moi seul. »
Les filles repartirent. Dans le silence de la pièce, il regarda
cette belle chevelure sombre, ce beau visage, ce beau corps. Tout cela
désormais inanimé et inerte. Pendant des heures et des
heures, il garda les yeux posés sur cette femme qu’il avait
aimé. Ou bien qu’il avait cru aimer.
Fin.