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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Manuel Ruiz

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Le temps et l'espace


Ils avaient été victimes d'un incident technique. Rien de grave, et même une péripétie tout à fait banale. Simplement un petit décalage entre le temps et l'espace.
C'était courant. Pour voyager, il fallait s'isoler de l'espace-temps et réapparaître plus loin. Impossible de faire autrement : les distances intergalactiques étaient trop immenses et une vie entière n'aurait pas suffi pour aller d'une étoile à l'autre. Alors, les vaisseaux spatiaux embarquaient un programme qui leur permettait, à la demande, de quitter l'espace-temps normal, de se confiner en dehors, puis d'y revenir en ayant franchi des milliards de galaxies. C'était pratique.
Sauf qu'il y avait des incidents, comme pour tout. Ce jour-là, ils connaissaient un décalage. Ils s'étaient isolés de l'espace-temps avant d'y revenir à des millions d'années-lumières de leur point de départ. Mais justement, au moment d'y revenir, leur programme n'avait pas bien fonctionné et ils avaient réapparu avec un décalage : quelques heures de retard sur le temps-standard. Rien de grave. Ils s'activaient pour rétablir la norme.
Le Duplay était un astronef dépendant du Corps des Rangers et il avait pour mission de patrouiller le long de la Frontière. Á l'intérieur, le capitaine Maxi Mathiez et ses deux officiers, les sœurs Regina et Antonia Denissonov.
Leur système d'alerte interrompit leur travail pour signaler la présence d'une fusée. Ayant observé les données, ils s'aperçurent qu'il s'agissait d'un simple vaisseau marchand, sans grand intérêt. Tant pis. Pour se changer les idées, Maxi décida de faire un petit contrôle de routine. Au moins, la patrouille aurait servi à quelque chose.
Après s'être fait reconnaître, ils abordèrent le vaisseau et changèrent de bord. Ils trouvèrent une pièce pleine de cartons. Au fond, il y avait un bureau, et une femme assise par derrière, avec un traceur à la main, qui les regardait approcher. Maxi tressaillit en la découvrant. Une femme aux cheveux noirs, aux grands yeux en amande, d'une beauté éclatante. Et surtout, terriblement charmante. Un attrait presque irréel se dégageait de sa personne. Le capitaine se sentit immédiatement captivé.
« Bonjour, Madame. Nous sommes du Corps des Rangers. »
Elle se permit un sourire un peu ironique.
« Eh bien, avec les uniformes que vous portez, je m'en serais un peu doutée ! Que se passe-t-il ? Aurais-je une conduite dangereuse ? »
« Pas du tout. Nous faisons un contrôle de routine. Cet astronef est-il à vous, ou bien êtes-vous employée par quelqu'un ? »
« Non, il est bien à moi. Je m'appelle Deela et je fais du commerce entre les galaxies. Vous voulez voir mes documents officiels ? »
« Oui, ainsi que votre permis pour piloter des vaisseaux spatiaux. »
Elle leur montra tout cela. En effet, elle était parfaitement en règle. De même que la cargaison qu'ils inspectèrent. L'astronef aussi réunissait les garanties de sécurité obligatoires : il avait subi un contrôle total peu de temps auparavant.
Mais en vérité, Maxi éprouvait de plus en plus de mal à se concentrer sur ces broutilles administratives. Malgré lui, son regard se reportait encore et toujours sur la belle Deela. Il se sentait de plus en plus fasciné par le charme étrange de cette créature.
« Eh bien, Madame, pardonnez-nous pour ce petit dérangement. Nous allons vous laisser poursuivre votre route. »
« Ah non, protesta-t-elle. Puisque vous êtes ici, je vais vous inviter à dîner. »
« Vous nous invitez à dîner ? Mais nous venons de… »
« Aucune importance, vous ne faisiez que votre travail. Bon, je dois vous avouer que mon voyage commence à se faire long et que je me sens parfois un peu seule. Ce ne serait pas une mauvaise chose d’avoir de la compagnie, ne serait-ce que pour une soirée. »
« Nous ne voudrions pas entamer vos réserves… »
« Oh, rassurez-vous, j’ai emporté des vivres pour trois années-standard. Allons, j’insiste. »
« Dans ce cas, Madame, ce sera un honneur pour nous de partager votre table. Vous n’aurez qu’à nous appeler. »
Ils s’éloignèrent et s’apprêtèrent à changer de bord. Au moment de passer dans le Duplay, Regina prit Maxi par le bras.
« Dis donc, mon vieux, tu vas arrêter ce cirque ? »
« Heu, de quoi parles-tu ? »
« Oh, je t’en prie, ne fais pas l’idiot : j’ai bien vu comment tu la regardais ! »
« Ma foi, si je la regardais avec dégoût, oui, je crois que je serais idiot pour de bon. »
« Enfin, ne me dis pas que tu n’as pas compris. On voit clairement ce que cette femme cherche avec toi. »
« Je ne comprends pas ce que tu insinues », dit-il avec amusement, avant de s’éloigner.
Ils passèrent une bonne partie de la journée à tenter de réparer leur panne. Puis un appel leur parvint : celui de Deela qui les informait que le dîner était prêt. Ils retournèrent donc au vaisseau-marchand. En entrant, ils découvrirent la pièce aménagée pour la circonstance : une table trônait au milieu, avec des assiettes luisantes, des couverts scintillants et des boissons. La présentation était vraiment réussie. Quel raffinement…
« Et en plus, elle a de la classe ! » maugréa Regina avec rage.
Á ce moment, Deela fit son apparition. Maxi tressaillit à nouveau. La belle brune avait jeté la combinaison de travail pour revêtir une robe longue, élégante, flamboyante, mais surtout très légère, fendue de chaque côté, et dévoilant généreusement une bonne partie de ses charmes au moindre mouvement de sa personne. Le capitaine était ébloui, Regina et Antonia un peu énervées. Décidément, la ravissante Deela sortait le grand jeu !
« Je vous remercie d’être venus. Figurez-vous que ce sera la première fois depuis soixante-quatre jours-standard que je ne mangerai pas toute seule. Cela me fera du bien. Allons, prenez place. »
Ils s’installèrent autour de la table. Maxi et Deela se trouvèrent face à face. Le dîner commença. Il se révéla délicieux. Assurément, leur hôtesse s’avérait être une parfaite maîtresse de maison.
Pourtant, la qualité des mets et de l’accueil devint très vite un sujet secondaire. Deela n’arrêtait pas d’interroger Maxi sur son travail, ses missions, sa carrière, sa jeunesse, etc. Et les dites questions étaient toujours posées sur un ton très aimable. Maxi n’était pas en reste : il voulait savoir s’il n’était pas trop dur de gagner sa vie en faisant du commerce intergalactique, si un vaisseau comme celui-ci revenait cher à entretenir. Cela dura pendant tout le repas.
Naturellement, ce numéro de séduction réciproque finit par excéder Regina. Elle perdit le contrôle de ses nerfs et bredouilla un prétexte quelconque pour s’en aller, suivie par Antonia. Un peu gêné, Maxi s’excusa et courut après elles. Il rattrapa Regina au moment où elle changeait de bord.
« Voyons, que t’arrive-t-il ? »
« Il m’arrive que j’ai horreur de déranger. J’ai l’impression que je suis de trop. Alors, je vous laisse entre vous. »
« Mais tu es invitée aussi. »
« Je m’en fiche, de son invitation ! Enfin, franchement, tu ne vas quand même pas coucher avec cette… »
Il plaqua immédiatement la main sur sa bouche pour l’interrompre.
« Ma petite, tu as dit assez de bêtises pour aujourd’hui. Je te suggère de retourner au Duplay pour voir si j’y suis. Et si je n’y suis pas, ce n’est pas grave. »
« C’est bien ce que j’avais l’intention de faire. »
Elle se drapa dans sa dignité et s’en alla. Maxi revint au lieu du dîner. Deela attendait derrière la table.
« Vos amies sont-elles fâchées ? » s’inquiéta-t-elle.
« Oh non, ne croyez pas cela. Juste un peu fatiguées. Notre mission a été longue. »
« Je comprends, je comprends… »
Elle lui servit un alcool fort pour terminer le repas. Ensuite, après une hésitation, elle lui dit :
« Tiens, capitaine, je m’aperçois que j’ai oublié de vous faire visiter mon astronef. Je vais réparer cela. Suivez-moi. »
Il la suivit donc. Elle le fit passer dans la pièce voisine. Á sa grande surprise, Maxi découvrit une salle aux murs couverts de tableaux, de toiles et d’aquarelles. Il vit aussi du matériel par terre, et dans un coin, une table supportant tout le nécessaire pour le travail de peintre. Il ne cacha pas son étonnement.
« Comment, vous faites de la peinture ? »
« Mais si, c’est ma passion. Ceci est mon atelier. Je peins depuis toujours. J’ai même rêvé d’en faire mon métier. Mais cela n’a pas été possible. Alors, je peins à mes heures perdues. Je dois vous avouer que, durant mes interminables voyages, j’ai souvent des heures perdues. »
Il s’avança dans la pièce en admirant les tableaux. De plus en plus surpris, il constatait qu’il ne s’agissait pas de simples dessins, mais d’œuvres véritables, achevées, et trahissant un talent immense, ainsi que des milliers d’heures de travail. Et puis, il s’immobilisa en remarquant à ce moment, parce que cela ne lui était pas apparu jusqu’alors, que bon nombre de ces toiles magnifiques représentaient des hommes nus, toujours représentés jeunes, beaux, et bien proportionnés. Il ne put s’empêcher de lui dire :
« Eh bien, Madame, j’ai l’impression que vous aimez beaucoup les hommes. »
« Ils ne me déplaisent pas, reconnut-elle. Du moins quand ils ne sont ni goujats ni machistes. »
« Je m’efforce de n’être ni l’un ni l’autre. »
« Voyez-vous, cette pièce est mon atelier de peinture, mais aussi bien davantage : elle est mon havre de paix. C’est une sorte d’abri. Quand je n’ai pas le moral, je viens m’enfermer ici pour peindre, réfléchir et méditer. On pourrait dire que c’est mon jardin secret. »
Il se retourna, sincèrement gêné.
« Quoi, mais dans ce cas, je me sens très embarrassé de me trouver ici. Je m’en veux d’être entré dans un endroit aussi intime pour vous. »
« Ne soyez pas idiot : c’est moi qui vous ai invité à entrer. »
Elle s’approcha de lui et posa les mains sur ses épaules.
« Je vous ai fait venir ici parce que je pensais que vous pourriez comprendre ma passion, et je vois que je ne me suis pas trompée. »
Puis elle avança son visage et ils s’embrassèrent. Les lèvres de Deela se révélaient douces et suaves. Le baiser se prolongea.
Ensuite, elle le fit entrer dans la pièce suivante, qui était simplement sa cabine. Quelques meubles, quelques objets de décoration. Et contre le mur, un grand lit qui les attendait. C’est là-dessus qu’ils s’aimèrent pendant de longues heures. Après cela, ils reposèrent l’un contre l’autre, assouvis et heureux. La pièce était dans l’obscurité, mais la vitre d’un hublot amenait la mince clarté de lointaines étoiles. Deela caressait la poitrine nue de Maxi.
« Et maintenant, tu vas partir », dit-elle avec regret.
« Non », répondit-il fermement.
« Comment cela ? Tu appartiens aux Rangers, tu dois poursuivre ta mission. »
« Justement, je viens d’y réfléchir et j’ai pris une décision. Je t’aime. Je t’aime vraiment. Je veux rester avec toi. »
« Je t’aime aussi, Maxi, mais c’est impossible. »
« Si, c’est très possible. Je vais rentrer à la base pour restituer l’astronef. C’est une obligation. Sinon, je serais considéré comme hors-la-loi et recherché. Ensuite, je présenterai ma démission. Et puis, je prendrai le premier vaisseau de transport et je viendrai te retrouver. »
« La vie que je mène est dure », prévint-elle.
« Je m’en doutais déjà. Eh bien, nous ferons du commerce pour vivre. Le travail ne me fait pas peur. Mais nous serons ensemble, toi et moi. Nous passerons notre existence à nous aimer, et ce sera le bonheur pour nous. Es-tu d’accord ? »
Elle blottit la tête contre l’épaule de l’homme.
« Si je suis d’accord ? Bien entendu. Je t’aime, mon chéri, je t’aime. J’attendrai que tu reviennes. J’attendrai. »
Un peu plus tard, ils étaient habillés et de retour dans la pièce principale. Maxi embrassa une dernière fois Deela.
« Je vais me préparer. Au moment de partir, je viendrai te dire au revoir. »
« Á tout à l’heure, mon chéri », répondit-elle.
Il tourna les talons. Au moment de changer de bord, il se retourna pour regarder encore la belle silhouette brune.
Revenu sur le Duplay, il passa effectivement deux bonnes heures à attendre que l’astronef soit réparé. Quand Antonia lui annonça que c’était fait et qu’ils pouvaient repartir, il retourna au vaisseau-marchand pour prendre congé de Deela.
Tout de suite, en entrant, il frissonna de la tête aux pieds. Quelque chose avait changé, et il le sentait. D’où venait ce froid étrange qui emplissait la pièce ? Que se passait-il donc ? Puis son regard fut attiré par quelque chose, près du bureau. Il s’approcha avec appréhension. Quand il eut fait le tour de la table de travail, il se pétrifia et son cœur cessa de battre.
Par terre, il voyait Deela, morte. Elle était étendue, les bras légèrement écartés, et son immobilité était bien celle de la mort. Il s’accroupit et écarta les cheveux pour voir le beau visage. Aucun doute. Mais comment cela était-il possible ? Il venait juste de la quitter, et en parfaite santé. Et il la retrouvait morte. Plus étonnant encore : quand il palpa le cadavre, il le trouva froid, comme si le décès remontait à plusieurs jours. Alors qu’elle venait juste de mourir. Il était partagé entre le chagrin et la stupéfaction.
Á ce moment, des pas résonnèrent. Regina et Antonia arrivaient en courant. Elles découvrirent à leur tour le cadavre et, de façon surprenante, ne parurent pas vraiment étonnées. Au contraire, Antonia semblait terriblement embarrassée.
« Oh, Maxi, c’est affreux, j’ai commis une erreur, une horrible erreur. »
Il leva la tête, complètement dérouté.
« Mais de quoi parles-tu ? »
« Écoute, je me suis trompée dans mes calculs. Tu sais que nous avons été victimes d’un incident dans notre programme spatio-temporel : quand nous sommes revenus dans notre univers, nous avions un décalage avec le temps réel. Malheureusement, je me suis totalement trompée au moment de le calculer. Ce n’étaient pas quelques heures de retard que nous avions, mais plusieurs jours. En fait, deux ou trois jours de décalage. »
Abasourdi, il ne comprenait toujours pas.
« Mais qu’est-ce que tu essayes de me dire ? »
« Écoute, quand nous avons rencontré cet astronef, cette femme était déjà morte. Nous avons cru la voir, nous avons cru lui parler. Parce que nous avions entre quarante-huit et soixante heures de retard sur le temps réel. C’est ce qu’on appelle un « reflet temporel ». Nous avons cru voir cette femme. En fait, elle a été à l’état de cadavre pendant tout le temps que nous avons passé ici. C’est de ma faute. Si je ne m’étais pas trompée dans mes calculs, nous aurions pu nous en douter… »
Maxi ne répondait pas. Il caressait encore les cheveux noirs et longs. Puis il se tourna vers ses deux officiers.
« Allez-vous en. Laissez-moi seul. »
Les filles repartirent. Dans le silence de la pièce, il regarda cette belle chevelure sombre, ce beau visage, ce beau corps. Tout cela désormais inanimé et inerte. Pendant des heures et des heures, il garda les yeux posés sur cette femme qu’il avait aimé. Ou bien qu’il avait cru aimer.


Fin.

 

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