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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Laurent Camite

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Red sweet shirt

Disclaimer : cette fanfic est basée sur la série ludo-numérique créée par Shinji Mikami, Resident Evil, et se passe chronologiquement entre Resident Evil et Resident Evil 3 Nemesis. Les personnages sont purement originaux mais certains lieux (Raccoon City) ou noms (Umbrella) sont la propriété intellectuelle de la société Capcom.



22 août 1998. 16 h 00

L’obscurité la plus totale. Sensation de violente migraine derrière les yeux, envie de vomir dans la gorge. Charlotte prend conscience qu’elle est allongée. Mmmh… où me suis-je endormie ? Elle ouvre les yeux, ne voit rien, juste cette obscurité qui la suffoque. Elle les referme, les rouvre, ne voit toujours rien au travers des ténèbres. Lumière, interrupteur. Elle essaye de lever le bras gauche vers un côté, touche une surface qui ressemble à du cuir. Mmmh… Plutôt l’habitude des draps de coton au réveil. Mais… je suis étendue sur… c’est dur ! Elle tente de sortir de sous sa couverture de cuir, mais n’arrive pas à extraire ses mains et encore moins ses bras. Une autre sensation lui parvient alors de tous les membres de son corps. Ça brûle… Tâtonnant malgré tout à droite, à gauche et vers le haut, Charlotte se rend compte au travers du cuir qu’elle est entourée de surfaces parfaitement régulières, aussi rigide que celle qui la supporte. Mais qu’est-ce que je fous là-dedans ? Au secours, quelqu’un ! Mais la jeune femme n’arrive pas à sortir le moindre son de sa bouche. Au même moment, elle entend indistinctement ce qu’elle devine être le son d’une porte que l’on ouvre. Des pas et… des voix !
— Nous les stockons ici. Il en arrive de nouveaux chaque jour. Il nous faudra bientôt libérer des salles pour en recevoir d’autres.
— Moui, peut-être. Nous verrons ça en temps voulu.
— Le… le directeur…
— Moui ?
— Il n’est pas au courant pour cette salle… cette… morgue. Si on veut.
Une morgue ? C’est impossible ! Il doit y avoir une erreur ! Je ne suis pas morte !
— Vous m’en direz tant.
— Il croit, enfin… il a ordonné…
— Moui ?
— Les corps devraient être brûlés. Bien sûr, pour quelqu’un qui consacre sa vie à préserver les gens de la mort…
— Moui, vos sujets, ils ne sont tout de même pas l’exemple parfait de gens en pleine forme, hein. Ha ! Haha ! Hahaha !
— Je… non. Non, bien sûr… mais pensez aux découvertes que nous pourrions faire. Pensez aux perspectives que cela ouvre à la science !
Mais qu’est-ce qu’ils racontent ? Qu’est-ce qu’il se passe ici ?
— Moui. Montrez-moi donc.
Montrer quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
Un bruit d’ouverture métallique. Proche. Charlotte sent alors son corps réagir au mouvement donné sur la surface coulissante. Puis une légère pression au niveau de son crâne endolorie. Enfin, de la lumière. Trop forte, trop aveuglante. Elle aperçoit un homme, physique ingrat, tenue médicale, penché au dessus de sa tête.
— Celui-ci n’est pas à un stade avancé. Il n’y a rien à craindre. Tenez, prenez-la par les jambes.
Charlotte, paniquée par ce qu’elle est en train de vivre, ne peut toujours pas parler. Comme si cela ne suffisait pas, ses membres engourdis ne répondent plus. Baissant le regard, elle parvient toutefois à apercevoir son corps, totalement nu, et l’homme qui lui prend les jambes. Plus âgé que l’autre, il mâchouille un mégot de cigare au coin de la lèvre et porte une tenue civile qui laisse entrevoir une confortable situation sociale. Non ! Arrêtez ! Mais la voilà transportée sur un lit d’opération.
— Vous voyez, ses yeux. Ils nous suivent du regard, n’est-ce pas ? On peut même y lire une sorte de…
— Moui ?
— J’allais dire… une sorte de… peur. Mais en réalité, regardez mieux. Elle nous supplie. Elle n’a pas conscience de ce qu’elle est. C’est un point sur lequel il y a beaucoup à découvrir.
— Moui, si vous le dîtes.
— Bon, observez attentivement son regard, pendant que je procède.
L’homme, qui parlait désormais avec une excitation palpable, se retourne pour saisir quelque chose. Charlotte entend alors un bruit agressif et assourdissant. Non… mon Dieu… ce n’est pas… L’homme s’approche, une tronçonneuse à la main. La lame, en mouvement, descend lentement au niveau de la taille, puis commence à s’enfoncer dans la chair de la jeune femme, projetant un peu partout alentour des giclées de sang. AAAAAAAAAAHHHHH !!! Enfin, la voix est revenue. Charlotte ne se prive d’ailleurs pas pour en nourrir un cri d’une sauvagerie qu’elle-même n’aurait jamais soupçonnée. Elle se redresse, ses membres lui répondent à nouveau, porte par réflexe ses mains au bas ventre. Ses yeux lui renvoient l’image d’une petite route de montagne, en bordure d’une forêt. Au travers du pare-brise de sa voiture. Reprendre son souffle, respirer profondément. Courant d’air. La portière est ouverte. Elle tend la main pour la refermer…
— HAAA ! Qui êtes-vous ? ET QU’EST-CE QUE VOUS FOUTEZ AVEC UNE PUTAIN DE TRONÇONNEUSE A LA MAIN ?
L’homme tient effectivement une tronçonneuse dans les mains. A l’arrêt. Malgré son imposante stature et ses vêtements qui, de toute évidence, sont ceux d’un bûcheron, il semble assez gêné d’avoir provoqué chez la conductrice endormie une réaction aussi violente. Il tente de s’expliquer, avec un air penaud qui rassure un peu Charlotte :
— Euh… attendez, pas d’inquiétude miss. Je me suis arrêté sur ce bas-côté pour souffler un peu, comme vous… euh… enfin, j’imagine et… euh… voilà, je vous ai vue gigoter de manière bizarre dans votre voiture alors… je me suis approché… vous comprenez, des fois il se passe des trucs, genre des crises, des trucs qu’on soupçonne pas et sans le savoir on laisse mourir des gens, euh… bêtement alors… je me suis permis d’ouvrir la portière, vous aviez pas l’air bien mais je savais pas trop comment vous réveiller… je veux dire, vous êtes plutôt très jolie et si je ne me trompe pas, assez jeune alors que moi je fais bien mon âge comme on dit alors bon, je voulais pas trop vous secouer, ça aurait pu prêter à confusion…
Charlotte laisse un petit sourire se dessiner sur ses lèvres. Sûr qu’avec ses grands yeux bleus, ses cheveux bruns, lisses et mi-longs, et malgré l’air un peu pâle et fatigué qu’elle affiche, elle n’est pas déplaisante.
— Et donc, vous vous êtes dit que le meilleur moyen de réveiller une jeune fille en pleine cambrousse, c’était de lui faire entendre… le bruit de votre… instrument.
— Héhéhéhé. Et ça a marché. Vous êtes réveillée.
— Oui… d’ailleurs, vous êtes arrivé au bon moment, si vous voulez tout savoir.
— Un mauvais rêve hein… enfin, je me mêle peut-être de ce qui me regarde pas hein, mais… c’est pas très prudent de s’endormir comme ça au bord de la route en laissant votre voiture ouverte… bon, c’est pas qu’elle soit très fréquentée cette route, pour sûr, mais… vous vous sentez bien, miss ?
— Euh… je… excusez-moi, en fait je suis sortie de l’hôpital ce matin et… je dois être encore un peu fatiguée. Mais, ça va aller, j’ai dormi un moment… ah, au fait ! Vous allez peut-être pouvoir m’aider. Je crois que je me suis un peu perdue.
— Et où vous rendez-vous, miss ?
— Ashram… attendez, j’ai l’adresse quelque part, sur un papier…
Charlotte fouille dans un sac posé sur le siège voisin du sien. Elle en sort un bout de papier puis le tend au bûcheron. Celui-ci fait mine de réfléchir en le lisant mais finit par avouer :
— Et bien… je ne suis pas très sûr mais… attendez-moi une seconde, je reviens.
Tandis que le robuste gaillard s’en va vers son véhicule, une sorte de van, Charlotte en profite pour sortir se dégourdir les jambes. Elle allume une cigarette et regarde son sauveur du jour s’éloigner d’elle. L’hôpital. Ce matin-là, il ne s’agissait pas d’un cauchemar. Juste une rêverie un peu étrange.

Adossée à l’oreiller appuyé contre le haut du lit, Charlotte relit la lettre que lui a apportée une amie chargée de récupérer le courrier pendant le séjour médical.

Manoir Spencer, Arklay, le 10 mai

Charlotte,

Je me permets de t’écrire pour t’annoncer la mort de ta grand-mère, peu après qu’elle ne se soit installée dans sa nouvelle maison, à Ashram. Je pense aller y vivre quelques temps dans les prochains jours, mon travail s’achevant bientôt ici. Je sais que je n’ai pas toujours été une mère parfaite pour toi et que tu ne veux sans doute plus jamais me voir, mais pourquoi ne pas oublier tout cela et nous retrouver, nous supporter dans cette épreuve. Je sais que tu aimais beaucoup ta grand-mère. Je t’assure que j’aimais beaucoup ma mère.
Appelle-moi ou viens me voir (les coordonnées sont sur l’enveloppe).

Ta mère,
Mary-Jane Haze

P.S : comme je n’ai pas de nouvelles de toi depuis deux ans, j’envoie cette lettre au centre de tri de la ville en espérant que tu y habites toujours.

La lettre avait mis un certain temps à arriver car Charlotte avait effectivement déménagé depuis. Mais la poste avait réussi à retrouver sa trace… Ashram, sa grand-mère… morte alors qu’elle venait de trouver une petite maison paisible dans une ville sans histoire du Middle West. La lettre ne disait même pas comment. Et voilà que sa mère, sa foutue mère voulait récupérer la maison. Sans doute était-elle dans son bon droit.
— Mademoiselle Haze.
Le médecin est entré dans la chambre de Charlotte, qui repose la lettre sur sa table de nuit.
— Alors, c’est le grand jour.
Le ton du médecin est faussement réjoui.
— Oui… c’est étrange… je suis restée un mois dans cet hôpital et… je ne sais toujours pas pourquoi.
— Nous espérons bien le savoir un jour, miss Haze. Peut-être bien qu’une maladie portera votre nom un jour.
Le ton est toujours aussi grossièrement factice.
— Il faudra revenir pour de nouveaux examens, mais en attendant une chose est sûre : vous pouvez sortir de cette chambre.
Un mois à se sentir complètement à côté de toute chose concrète, à perdre régulièrement la mémoire et à attendre sans trop y croire que quelqu’un puisse lui dire de quel mal elle souffrait. Ce matin-là, Charlotte a rassemblé ses quelques affaires dans son sac, enfilé un jean, un débardeur blanc et des tennis noirs. Franchissant la porte de l’hôpital, elle se rend compte qu’il fait anormalement froid pour un mois d’août, alors elle enfile un sweat-shirt rouge et en rabat la capuche sur ses cheveux.

L’enveloppe à la main, l’homme vêtu d’une improbable chemise canadienne à carreaux rouge et noir ouvre les portes arrières de son van. Une femme est allongée à l’intérieur sur une sorte de couchette.
— Euh… tu dors ? Non ? Euh… voilà, y a une petite demoiselle là qui a perdu sa route. Je crois que tu es de la région toi, non ? Tu pourrais pas me dire ?
Ashram, sa foutue mère… qu’allait-elle faire là-bas, au juste ? N’y avait-il rien pour la retenir chez elle ? Pas l’amour en tout cas. Charlotte est tirée de ses pensées par le retour du bûcheron. Elle laisse tomber sa cigarette à terre et l’écrase du bout du pied.
— Bon, la route est sur l’enveloppe ! Ma passagère est de la région, elle vous a noté tout ça.
— Oh, et bien… vous la remercierez de ma part. Et… merci encore pour le réveil !
— A votre service miss !
Charlotte se réinstalle au volant de sa voiture. Avant qu’elle n’ait eu le temps de refermer la porte, l’homme lui pose une dernière question :
— Vous êtes de Raccoon, n’est-ce pas ?
— Et bien, oui. Mais je n’y suis pas née.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Depuis quelques temps les gens de cette ville ont…
— Oui ?
Il marque un temps d’arrêt, comme pour trouver ses mots.
— Et bien… je ne suis là que depuis quelques mois, pour mon travail. Mais je n’ai aucun mal à reconnaître un habitant de Raccoon. Je ne saurais pas bien vous dire pourquoi mais… bah, laissez tomber, je ne sais pas pourquoi je vous parle de ça, en réalité. Soyez prudente, et bonne route.
Une fois Charlotte partie, le bûcheron retourne à l’arrière de son van. Regardant la femme allongée, il pense : hum, c’est curieux, cette fille te ressemblait vraiment beaucoup, Mary-Jane.

22 août 1998. 18 h 00

Elle roule depuis maintenant presque deux heures. Nouveau croisement. Charlotte regarde les panneaux, son enveloppe, ne reconnaît pas les noms, décide de s’arrêter finalement. De toute façon, j’ai pas croisé une seule voiture depuis que je suis repartie. Elle descend, observe les différentes indications. Childhood, Red Leg… c’est pas possible les noms des patelins des fois. Pas de Ashram en vue. Et l’enveloppe magique ne mentionne pas ce croisement.
— Hey !
Charlotte se retourne. Un type chargé de différents sacs court vers elle. L’abri bus. J’ai pas fait gaffe qu’il y avait un abri bus. Et il faut que je m’arrête là, précisément là où un mec attend un bus qui ne vient jamais.
— C’est gentil de vous arrêter, j’ai bien l’impression qu’aucun bus n’est plus passé par ici depuis la fin de la guerre.
— Je…
Voyant cet homme assez chargé trop heureux de trouver enfin sur sa route une automobiliste pour l’embarquer, Charlotte hésite un peu à lui avouer :
— Je ne vous avez pas vu. Je me suis arrêtée parce que je ne connais pas le chemin.
— Et vous allez où ?
— Ashram.
— D’accord alors je vous propose un marché : je vous indique la bonne voie et vous fais gagner du temps, et vous... et bien, vous m’emmenez à Ashram. Là-bas je trouverai de quoi téléphoner et un endroit où dormir.
— Marché conclu. Charlotte Haze.
— Josh Valentine. Prenez Red Leg, je connais la route.
Quelques minutes plus tard, Josh tente de lancer la conversation dans la voiture.
— Qu’est-ce que vous allez faire à Ashram ?
— Je vais voir ma mère.
— Devoir familial ?
— Plus que ça. Ça fait deux ans qu’on ne s’est pas vu. J’y vais plutôt pour rendre un dernier hommage à ma grand-mère.
— Toutes mes condoléances. Et… d’où venez-vous si ce n’est pas trop indiscret ?
— Raccoon City.
A l’évocation de ce nom Josh marque un léger temps d’arrêt. Charlotte semble comprendre que sa réponse a quelque peu ralenti l’insouciance affichée du garçon. Elle se retourne rapidement vers lui. Il est pas mal. Elle tente de le relancer.
— Quoi c’est si craignos que ça d’être une fille de Raccoon ?
Josh lâche un petit rire étouffé.
— Je suis journaliste. Je travaille en free-lance. Et je m’intéresse actuellement au cas de Raccoon. Figurez-vous qu’il s’en passe des belles dans votre ville.
— Quelle genre ?
— Umbrella, ça vous dit quelque chose ?
— Bien sûr. La multinationale pharmaceutique ?
— Oui. Si Raccoon est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à eux.
— Oui, tout le monde sait ça. Ils ont financé les travaux de la mairie et l’hôpital high-tech de la ville, non ?
— Ça c’est la contribution officielle d’Umbrella. Mais apparemment il y a autre chose. Depuis 1993 le chef de la police touche des pots-de-vin pour couvrir les activités de la firme. Ce que les gens voient ce sont les travaux, les aménagements, les subventions... mais en dessous, il y a forcément une contrepartie.
— C’est-à-dire ?
— En 96, Umbrella a construit d’immenses laboratoires sous la ville.
— Sous la ville ?
— Oui, et aussi dans des lieux reculés de la région. L’incident de la rivière Marple, vous en avez entendu parlé ?
— Cette fille qu’on a retrouvée morte avec de profondes morsures ? Oui, ils ont fermé le secteur d’Arklay après les disparitions. Il y a même des gens qui prétendent avoir vu des monstres.
Charlotte poursuit d’un ton amusée :
— Vous croyez qu’il y a un loup-garou qui se promène dans nos forêts ?
— Je ne sais pas si c’est un loup-garou mais…
Cette fois-ci, Charlotte se permet un rire moqueur.
— Mais quoi ?
— Ma sœur travaille pour la police de Raccoon. Elle a enquêté sur les disparitions d’Arklay. Ce qu’elle a découvert…
Nouveau temps d’arrêt.
— Bah, laissez tomber.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a découvert ?
— Si je vous le dis, vous allez me prendre pour un journaliste bidon en quête de sensationnel. Malheureusement nous n’avons pas encore de preuves, et Umbrella se montre plutôt méfiant ces derniers temps, comme par hasard.
— Bon, et après ? Ils construisent leurs labos d’une manière un peu louche, mais si ça leur permet de fabriquer toujours plus de médicaments…
— Vous savez… je ne suis pas sûr que la médecine soit le premier souci d’Umbrella. Pas au sens où l’entendait Hippocrate en tout cas.
— Bon, très bien. Alors quel est leur premier souci ?
— Je crois que cette société est une sorte de… couverture. Les gens qui l’ont créée n’ont rien à voir avec le monde médical.
Josh hésite, reprend finalement.
— Ils créent des virus.
— Des virus ? Pour tester les médicaments ?
— Non. De nouveaux virus. Des armes biochimiques.
— Des armes ?
Petit sourire de la part du journaliste.
— Des armes. Au-delà de tout ce que vous avez pu imaginer.

22 août 1998, 20 h 00

Ashram, enfin. La voiture passe devant l’hôtel de la ville.
— Euh, vous pouvez m’arrêter là.
Charlotte fait comme si elle n’avait pas entendu. Josh ajoute d’un air satisfait :
— Oh, vous en connaissez peut-être un meilleur ici ?
— Meilleur, je ne sais pas. Mais en tous cas, il ne vous coûtera rien.
Josh en reste coi, pas certain d’avoir très bien saisi l’invitation.
— Euh, et bien… j’apprécie vraiment mais… ce n’est peut-être pas le meilleur contexte pour débarquer chez votre famille.
— Je crois au contraire que vous ne pouviez pas mieux tomber. Je suis partie de chez moi à 21 ans, deux ans après la mort de mon père. Ma mère est devenue alcoolique et passait son temps à m’envoyer des saloperies à la figure. Il y a deux ans j’ai décidé de ne plus jamais la revoir lorsqu’elle…
La voiture s’arrête finalement le long d’un trottoir.
— Excusez-moi, c’est un peu dur.
Charlotte lâche un long soupir.
— Ma mère m’a… menacée… je veux dire, elle a essayé de me tuer. D’après ce que je sais, elle a décroché un travail important récemment, donc peut-être qu’elle ne boit plus et qu’elle ne referait jamais une chose pareille mais… ça me serait vraiment rassurant de ne pas y aller seule.
— Ça ressemble à un autre marché, hein.

Charlotte sort de la voiture avec son unique sac, bientôt rejoint par Josh, sensiblement plus chargé. Elle contemple la maison que sa grand-mère n’aura pas vraiment eu le temps d’occuper. Une belle maison à deux étages, pas immense mais au charme discret, avec un grand jardin l’entourant et l’isolant légèrement des habitations voisines. Elle s’approche de la porte, sonne… l’ouverture ne se fait pas trop attendre. Josh, qui se tient derrière son hôte, est frappé en découvrant le visage de Mary-Jane Haze. Un instant, il se demande si Charlotte n’a pas une sœur jumelle, tant la ressemblance est troublante, malgré les cheveux plus longs un peu frisés. Et puis les yeux, noirs. Un autre détail l’intrigue. Madame Haze a le même teint pâle et fatigué que Charlotte. Celle-ci a elle aussi un doute en apercevant sa mère. Elle lui paraît presque plus jeune qu’il y a deux ans. Avant de dire quoi que ce soit, Mary-Jane Haze s’approche nonchalamment de sa fille et de son compagnon.
— Charlotte, quelle surprise.
Le sourire de sa mère est radieux, le ton de sa voix on ne pourrait plus calme. Un peu décontenancée, Charlotte se contente d’un sourire gêné.
— Et à qui ai-je l’honneur ?
— Oh, maman je te présente Josh. Il n’est pas de la région, on a sympathisé sur la route. Je lui ai dit qu’il y aurait sûrement de la place ici pour dormir.
— De la place pour dormir, et sans doute un excellent repas, si vous me laisser la peine de vous le préparer. Je ne m’attendais pas à votre visite. Si vous voulez bien vous donner la peine.
Charlotte a du mal à croire qu’il s’agisse réellement de sa mère qui, deux ans plus tôt, avait manqué la tuer sous l’emprise de l’alcool. Josh, quant à lui, est fasciné par la prestance qui se dégage de la dame.
— Montez donc vous installer, il y a une chambre d’amis à l’étage avec une salle de bain concomitante. Si vous voulez prendre un bon bain chaud ou une douche avant le dîner, vous avez le temps.
— Tu n’as pas besoin d’aide pour la cuisine ?
— Non non, vous avez voyagé toute la journée, allez souffler un peu, je m’occupe de tout.
Charlotte s’effondre sur le grand lit de la chambre, laissant à Josh le plus petit des deux. Elle fixe les yeux vers le plafond, comme abasourdie par les courtes retrouvailles qu’elle vient de vivre.
— Vu comment tu m’en avais parlé, je ne m’attendais pas vraiment à ça.
— Moi non plus.
— Bon ben, je vais prendre une douche rapide. Tu auras le temps pour ton bain.
— Merci… mais, comment est-ce que tu sais que je préfère les bains ? Et puis, tiens, on se tutoie maintenant ?
— Pour la première question, n’oublie pas que mon métier est exigeant en terme d’observation… et pour la deuxième, c’est presque une règle d’or dans le journalisme.
— Allez, disparaît de ma vue ! Plus vite que ça !
— A vos ordres miss !

Pratiquement une heure plus tard, Josh et Charlotte sont attablés au rez-de-chaussée. Charlotte a gardé son sweat-shirt rouge dont elle triture maladivement les ficelles qui sortent de sa capuche. Mary-Jane arrive avec plusieurs plats, les pose sur la table. Prenant les différentes assiettes, elle sert les différents morceaux de viande en sauce qui constituent le repas.
— Un peu de vin ? C’est un cru un peu… particulier. Donnez-moi vos verres. Bon, et bien, bon appétit.
— Bon appétit.
— Bon appétit.
Après les premières bouchées, Josh se sent obligé de complimenter madame Haze sur ses talents de cuisinière.
— C’est vraiment délicieux. Qu’est-ce que c’est, au juste ?
Mary-Jane se saisit de son verre, avale une gorgée avec délectation avant de répondre malicieusement.
— Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas.
Rire un peu trop poli de la part de Josh. Charlotte enchaîne timidement.
— Le vin est bon. Moi qui n’aime pas ça d’habitude… Il a un goût sucré.

Après le repas, les discussions ne se sont guère éternisées, Josh et Charlotte commençant à ressentir les effets de la fatigue. Direction la chambre, et le grand lit pour Charlotte.
— Je crois… que je suis un peu saoule. Moi qui n’ai pas l’habitude de boire… Allez, dodo !
— Tu vas pas dormir comme ça, toute habillée en travers sur le lit. Je vais dans la salle de bain pendant que tu te changes, si tu veux.
— Pfff… nan… j’m’en fous, j’suis une grande fille maintenant, non mais !
Josh n’avait pas énormément bu. Il se sentait pourtant lui aussi dans un état complètement second. Il était surtout tiraillé par une sorte de fureur sourde qui grondait au fond de lui. Pendant ce temps, Charlotte a commencé à se déshabiller sous ses yeux. Malgré la blancheur excessive de sa peau, elle est terriblement attirante.
— Tu peux me… passer… un t-shirt… là, dans mon sac…
Complètement hypnotisé par ce qu’il vient de voir, Josh s’exécute néanmoins. S’approchant de la jeune femme, il ne peut réprimer l’envie de l’embrasser. Elle se laisse faire, commence à le déshabiller et à l’attirer sur le lit.

23 août 1998. 0 h 00

Mary-Jane s’approche du lit où sont couchés Josh et Charlotte.
— Alors, ma petite mixture était à votre goût ? On dirait bien que oui.
Elle porte le regard sur les taches de sang qui ornent le drap couverture au niveau de la taille.
— Charlotte, ma chère Charlotte. Je me doutais bien que tu étais toujours la même. Mais tu es une femme, désormais.

Réveil en sursaut. Un réveil d’été, au beau milieu de la nuit, lorsque la sueur perle sur tout le corps et mouille les draps. Il fait bien plus chaud ici qu’à Raccoon. Charlotte cherche des doigts son premier amant, ne le sent pas, se retourne pour constater qu’il n’est plus dans le lit. Pas de lumière en provenance de la salle de bain. Mais où est-il ? Presque inquiète, elle se lève, simplement vêtue d’une culotte et de son débardeur blanc, piétine sans le faire exprès son sweat-shirt rouge à capuche avant de s’aventurer dans le couloir, simplement éclairé par les rayons de la lune. Au fond, elle aperçoit une très faible lumière qui semble venir de la chambre de sa mère. Arrivée à la porte déjà entrouverte, elle pénètre dans la pièce. Mary-Jane est couchée dans son lit.
— Charlotte, qu’est-ce qui ne va pas ?
— C’est… c’est Josh, il n’est plus dans la chambre.
— Peut-être est-il allé marcher un peu dans le jardin. La chaleur est suffocante cette nuit. Viens donc te coucher avec moi quelques instants.
Charlotte va se mettre dans le lit. Les draps lui paraissent… spongieux, ou quelque chose dans ce genre.
— Maman, que tu as les mains froides !
— C’est pour mieux te refroidir, ma fille.
— Maman, que tu as la peau rêche !
— C’est pour mieux l’oublier, ma fille.
— Maman, que tu as les cheveux qui tombent !
— C’est pour mieux entendre, ma fille.
— Maman, que tu as les yeux rouges !
— C’est pour mieux te scruter, ma fille.
— Maman, que tu as d’affreuses dents !
— C’EST POUR TE DEVORER !
Poussant un cri aigu, Charlotte s’extirpe de toutes ses forces du lit et réalise que ses draps ne sont pas rouges mais gorgés de sang. Au pied du lit, elle aperçoit ce qui ressemble à des débris de corps humain et reconnaît la chemise de Josh. Elle manque de vomir à cette vision mais déjà sa mère s’est redressée et marche vers elle. Fuir. Charlotte se dirige en courant vers la porte de la maison et entend la voix autoritaire de sa mère derrière elle.
— Tu peux courir, Charlotte ! J’ai bloqué toutes les issues !
La porte d’entrée principale refuse de s’ouvrir. Toutes les fenêtres sont barricadées. Sans réfléchir et parce qu’elle ne connaît pas la maison, Charlotte ouvre la porte de la cave et dévale ses escaliers, ne réalisant pas qu’elle aura du mal à y progresser ou à s’y cacher efficacement sans la moindre lumière. Au moment où elle s’en rend compte, la lumière s’allume, laissant voir de nombreux corps déchiquetés jusqu’à l’os, baignant dans leur sang. Charlotte parvient même à reconnaître parmi eux le bûcheron de la veille, ainsi que sa grand-mère. Elle éclate en sanglot. OH MON DIEU ! OH MON DIEU ! POURQUOI ?
— Je devais le faire, Charlotte. Je n’avais pas le choix.
— Non…
— Et dire que j’avais trouvé un travail très important. J’allais repartir, redevenir un exemple pour toi. Je t’ai envoyé cette lettre, sans savoir si tu la recevrais… et puis, l’incident s’est produit.
Charlotte ne peut arrêter de pleurer en écoutant sa mère.
— Le virus sur lequel nous avions travaillé si dur dans ce manoir nous a tous contaminés. J’avais heureusement travaillé sur son antidote mais… les échantillons dont nous disposions n’étaient pas au point. J’ai réussi à m’enfuir avec l’un d’eux, mais je savais bien que tôt ou tard le virus aurait raison de moi. J’ai même très rapidement ressenti le besoin de manger de la chair humaine, ces délicieux organes.
— Oh mon Dieu…
— Et puis le hasard nous a réunies, Charlotte. Le hasard, ou le destin, peut-être. Une jeune fille de Raccoon désirant se rendre à Ashram, dans la maison de ma mère. Cela ne pouvait être que toi. Avec un peu de chance, tu m’apporterais même ce qui me sauverait. Et j’en ai eu la confirmation lorsque tu es arrivée avec ton malheureux Josh, j’ai senti que tu le portais en toi !
— Mais qu’est-ce… de quoi tu parles ?
— L’antidote définitif contre le Virus T, tu ne comprends donc pas ? Il n’existe qu’à l’hôpital de Raccoon ! Et tu y as certainement fait un séjour récemment, ma fille !
— Mais… mais pourquoi m’aurait-on injecté cet antidote ?
— Il y a eu un incident au manoir, le virus s’est échappé. A l’heure qu’il est, Raccoon City ne sera bientôt plus qu’un champ de ruine ! Tu as eu de la chance d’y survivre, mais maintenant je vais devoir te dévorer pour m’approprier les vertus de l’antidote !
— Non !
Percutant violemment sa mère, Charlotte parvient à remonter les escaliers pour se précipiter dans la cuisine. Elle se saisit d’un grand couteau de boucherie et fonce sur Mary-Jane qui vient de ressortir de la cave. Elle se recule. La lame profondément enfoncée n’a pas le moindre effet sur elle.
— Tu ne veux pas comprendre ? Tu ne peux pas me tuer !
Charlotte court alors vers la seule fenêtre que sa mère n’a pas barricadée, celle de la chambre d’amis. Elle l’ouvre et saute du rebord sans réfléchir, trop effrayée pour cela. En se réceptionnant, elle sent que quelque chose dans sa cheville n’a pas supporté la chute. Charlotte se redresse tant bien que mal, entend la porte principale s’ouvrir, aperçoit sa mère se ruer vers elle.
— Et merde !
Elle se traîne comme elle peut sur quelques mètres mais déjà Mary-Jane l’a rattrapée. Elle lui bondit dessus mais les deux femmes ne retombent pas à terre. Dans l’obscurité, ni l’une ni l’autre n’a vu le puits se trouvant dans le jardin. Un puits asséché dont le fond présente une longue pointe d’acier, vestige d’un ancien rite barbare autrefois pratiqué sur ces terres. C’est Charlotte qui tombe sur Mary-Jane, lui donnant malgré l’inconfort de la situation un avantage certain.
— L’antidote… il n’est pas parfait… tu devrais être morte, transpercée par cette pointe.
Charlotte ne souffre même pas. Pas physiquement en tout cas.
— Je ne peux plus te dévorer… dans ma position… alors… soit nous allons rester là pour l’éternité… soit tu décides… de… me manger… ma fille…
Charlotte a du mal à croire à tout ce qu’elle entend. Mais tout ce qui lui est arrivé depuis la veille n’est-il pas incroyable ?
— Manger… la chair… c’est notre seule… notre seule chance… pour… nous régénérer…

12 novembre 1998. 10 h 00

— Papa ! Papa ! J’ai peur !
— Qu’est-ce qu’il y a mon garçon ? Tu as vu une araignée dans le jardin ?
— Non, y a quelque chose dans le puits !
— Ah vraiment ? Et qu’est-ce que c’est ?
— Y a quelqu’un qui me parle à travers la grille. Une dame.
— Allons, qu’est-ce que tu me chantes là ?
— Mais, c’est vrai euh ! J’ai vu ses yeux !
— Et de quelle couleur ils sont ses yeux ?
— Bleus.


Fin.

 

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