Psychanalyse
Arrivé devant le numéro 12, il vérifia une fois
encore l’adresse indiquée sur la carte de visite. C’était
bien ici. L’imposante grille en fer forgé donnait à
la bâtisse un air solennel qui convenait tout à fait à
la renommée du docteur Brewstein. Adam rangea la carte de visite
dans sa poche et respira profondément, comme pour se convaincre
une dernière fois. « De toute façon, je n’ai
plus rien à perdre » pensa-t-il. C’était une
amie de Marcy qui lui avait recommandé ce docteur. Nadia ou Nadine,
il ne se rappelait plus très bien, enfin l’avocate qui
depuis quelques mois n’arrêtait pas de pousser sa femme
au divorce, il en était sûr. Il est vrai qu’avec
Marcy, ils traversaient la plus grosse crise de leur existence depuis
leur mariage, six ans plus tôt. Il n’avait jamais aimé
ses amies et prenait bien soin depuis le début de se tenir à
l’écart chaque fois qu’elles « squattaient
» leur salon, comme il disait. Leurs discours incessants sur la
condition de la femme réussiraient à anéantir le
couple le plus uni, il en mettrait ses mains au feu. Ces « réunions
de bonnes femmes », comme les appelait Marcy, avaient le don de
l’énerver. Leurs piaillements vindicatifs lui hérissaient
le poil et il avait pris la saine habitude de se trouver d’autres
occupations – le plus loin possible du foyer, s’il le pouvait
– pour se soustraire à ces harpies frustrées qui
ne manquaient pas de lui rappeler à l’occasion que «
tu sais, tu as beaucoup de chances d’avoir une épouse aussi
dévouée, j’espère que tu t’en rends
compte, mais ne tire pas trop sur la corde ou bien un jour le réveil
risque d’être brutal ». Pff, putain de féministes
à la con ! L’avocate était une amie de Marcy. L’amie
d’une amie, en fait. Contrairement aux autres, elle œuvrait
beaucoup plus subtilement, ayant toujours un mot gentil à l’adresse
d’Adam, mais cela ne l’empêchait pas de continuer
inlassablement son travail de sape auprès de sa femme, consistant
à déposer minutieusement dans son esprit les graines d’une
révolte qui tôt ou tard lui éclaterait à
la face. L’idée du psy venait d’elle. A la réflexion,
c’était sûrement un moyen pour le détourner
de ce qu’elle préparait en douce : le départ de
Marcy. « Un détournement d’attention digne d’
Houdini ! » se moquait-il.
Adam n’avait jamais fréquenté de psychologue auparavant
et, à la vérité, il n’y tenait pas vraiment.
Quoi lui dire ? Par où commencer ? Il ne voyait pas quelle aide
pourrait bien lui apporter ce docteur en psychologie, fût-il le
plus réputé de tout le pays. « Bah, de toute façon,
ma situation actuelle ne peut que s’améliorer, et même
si ce foutu docteur ès cerveaux torturés ne me fait pas
de bien, ça pourra pas me faire de mal », songea-t-il.
Lorsqu’il poussa la grille, elle émit un grincement plaintif
qui résonna dans l’allée jonchée de feuilles
mortes. Il s’avança jusqu’à la porte. L’ancienne
bâtisse du début du siècle imposait calme et sérénité
qui ajoutaient à l’atmosphère solennelle du lieu.
L’édifice, tout de pierres et de briques, dominait le quartier
de son imposante hauteur. La porte en bois massif arborait un écriteau
« Entrez sans frapper ». Adam pénétra dans
la demeure.
Le couloir, qui faisait office d’entrée et dont le parquet
vieilli conférait un aspect accueillant, était flanqué
de deux portes sur la droite : la première, grande ouverte et
estampillée « Salle d’attente », et la seconde
quelques mètres plus loin, celle du cabinet du docteur, certainement.
A gauche, un escalier de marbre du plus bel effet menait à l’étage
de la résidence cossue qui devait en compter au moins trois.
Adam s’étonna de voir la salle d’attente déserte.
Un cabinet bondé, voilà ce qu’il avait imaginé
trouver chez « le plus grand psychologue de son époque
» (dixit madame l’avocate-fouteuse-de-merde-dans-les-couples).
Six fauteuils en bois entouraient une petite table basse sur laquelle,
en lieu et place des habituelles revues, trônait une magnifique
reproduction du Penseur de Rodin. Sans doute une invitation à
l’introspection avant le face-à-face avec le docteur. L’unique
fenêtre déversait dans la pièce la lueur vacillante
du jour, adoucie par de longs rideaux blancs semi-transparents. L’atmosphère
sereine qui s’en dégageait rendait propice un recueillement
quasi-religieux. Une seconde porte, fermée celle-ci, faisait
face à la fenêtre et devait communiquer avec le cabinet
du docteur.
- Entrez monsieur Baxter.
Adam sursauta. Une voix étouffée et lointaine se fit entendre
de l’autre côté de la porte. Comme un enfant s’approchant
timidement pour recevoir sa punition, Adam ouvrit la porte et entra.
La pièce, plongée elle aussi dans cette douce lueur, s’étalait
tout en longueur. A gauche de la porte, un haut paravent masquait presque
entièrement l’angle de la pièce. Un peu plus loin,
sur le mur gauche, une large fenêtre donnait sur le parc adjacent.
Le mur qui la prolongeait accueillait un bureau apparemment en chêne
massif dont les imposants pieds sculptés soutenaient une table
recouverte d’un cuir rouge sombre. Un fauteuil en cuir lui faisait
face.
Le mur se terminait par une seconde fenêtre dont les volets à
peine ouverts plongeaient le fond de la pièce dans une demi-obscurité.
En face du bureau, le long du mur opposé, le fameux divan cher
à tout cabinet de psychologue qui se respecte. Juste derrière,
plongé dans la pénombre, une fine silhouette se tenait
dans un fauteuil, les jambes croisées, les mains jointes sur
ses genoux.
- Installez-vous, je vous en prie, dit l’homme d’un ton
calme et monotone en pointant le divan.
Impressionné par l’ambiance cérémonieuse
qui régnait, Adam marmonna timidement :
- Bonjour, docteur.
Il s’avança, passa devant le bureau et mit enfin un visage
sur la voix qui l’avait accueilli. Il fut stupéfait de
constater que le docteur Brewstein ne devait avoir que dans les trente-cinq
ou quarante ans, pas plus. Il s’attendait plutôt à
un homme d’âge mûr. Silhouette fluette, costume gris
rayé et mocassins de cuir noir lui donnaient plus l’allure
d’un jeune avocat fraîchement diplômé. Ses
yeux, abrités derrière d’épaisses lunettes,
semblaient fixer un point invisible droit devant lui. Son large sourire
bienveillant invitait Adam à s’installer sur le divan.
Ce qu’il fit. Confortablement allongé mais un peu tendu,
il considéra à nouveau l’endroit depuis ce nouveau
point de vue et parut soudain soulagé. Le silence et la douce
lueur qui baignait la pièce y contribuaient certainement. La
hauteur impressionnante du plafond donnait à l’ensemble
un aspect « cathédrale » apaisant.
Derrière lui, la voix douce et avenante du docteur s’exprima
:
- Alors, qu’est-ce qui vous amène, monsieur Baxter ?
- Adam. Vous pouvez m’appeler Adam.
- Très bien, Adam. Je vous écoute.
- Et bien, en fait, c’est ma femme qui a voulu que… Enfin,
pas vraiment… (Il soupira) C’est la première fois
que je consulte un psy et … je ne sais pas trop comment…
- Ne vous inquiétez pas. Tous les patients connaissent ça
la première fois. Pas facile de déballer à un inconnu
ce que l’on n’ose parfois même pas dévoiler
à ses amis les plus intimes. Mais détrompez-vous : un
inconnu – ce que je suis pour l’instant – ne portera
aucun jugement sur vos propos. Détendez-vous et laissez simplement
aller votre esprit où bon lui semble. Laissez-vous emmener par
le fil de vos idées, peu importe où cela nous mènera.
Alors, d’où venez-vous Adam ?
- De Cleveland. J’y ai fait mes études à l’université
avant de m’installer ici. C’est pas la meilleure fac du
pays, mais bon…
- Humm… C’est là que j’ai obtenu mon diplôme
et ma foi, je n’ai pas à m’en plaindre.
- Ah ? J’ignorais qu’ils avaient une section psychologie.
- Et vous en gardez de bons souvenirs ?
- Oh oui. J’y ai connu ma femme, Marcy, mais nous ne sommes mariés
que depuis six ans. C’est d’ailleurs à cause d’elle
que je suis ici. Enfin, à cause de moi aussi, je suppose.
De plus en plus à l’aise à mesure que la consultation
tournait davantage à une discussion entre vieux amis –
n’était-ce pas là le but, finalement -, Adam livra
alors sans retenue l’histoire de son couple aux oreilles attentives
du docteur : les premières années d’insouciance
et de bonheur, les galères qui suivirent avec les bons alimentaires
distribués gracieusement par les services sociaux et ce sentiment
de gêne presque honteuse chaque premier jeudi du mois quand il
fallait aller les retirer, comment les amies « MLF-isantes »
de sa femme lui tapaient de plus en plus sur les nerfs au fil des années
(allant jusqu’à lui donner l’envie de les gifler
ou de leur faire fermer leur gueule à coups de poings), comment
cette nervosité l’avait amené à être
de plus en plus violent – d’abord verbalement, puis physiquement,
lorsque soudain le docteur, jusque-là silencieux, l’interrompit
brusquement :
- Connaissez-vous la méthode du « coup de marteau »
? demanda-t-il sèchement.
La manière abrupte avec laquelle il posa la question désorienta
Adam un court instant.
- Euh…non.
- Et bien la méthode est très simple. Il vous faut tout
d’abord trouver un objet, un réservoir-cible qui matérialisera
tous les pensées démoniaques ou malsaines qui peuvent
vous envahir. Il est important que cet objet ne soit rattaché
à aucun souvenir marquant de votre vie. Un vase que vous achèterez
spécialement pour l’occasion fera très bien l’affaire.
Prenez un feutre et inscrivez sur le vase les sentiments qui vous étreignent
dans ces moments de nervosité. Ensuite, prenez un marteau, et
frappez en ponctuant les coups avec chacun des mots que vous avez inscrits.
Quand le vase sera en mille morceaux, vous verrez que vous serez apaisé
et que toutes vos pensées seront parties en morceaux avec le
vase. Le choix du réservoir-cible est primordial : un vase, une
assiette, un simple morceau de bois, essayez jusqu’à trouver
l’objet qui vous convienne.
Le docteur se leva brusquement.
-Veuillez m’excuser un instant, monsieur Baxter.
Il avança vers la porte d’un pas vif et sec, contrastant
avec l’image sereine et posée qu’il affichait tout
à l’heure. Sur le pas de la porte, il se retourna :
- Je reviens tout de suite, ajouta-t-il.
Sa nervosité soudaine intrigua Adam. « Bah, après
des heures à écouter des esprits torturés voire
dérangés, moi aussi j’aurais besoin d’une
pause » pensa-t-il.
Lâchant un soupir qui sembla rester dans l’air, ses yeux
balayaient la pièce en même temps qu’il réfléchissait
aux propos du docteur.
« Pensées démoniaques, pff… Je veux bien admettre
avoir de mauvaises pensées, voire même des pulsions malsaines
par instant, mais de là à… ». Son esprit et
ses yeux s’arrêtèrent brusquement sur un cadre placé
juste au-dessus du divan. On pouvait y lire :
Université
de Harvard
Doctorat de psychologie
Attribué à
Monsieur Franz Herbert Brewstein
«
Harvard ? Il m’a pourtant bien parlé de Cleveland, il me
semble. », s’interrogea-t-il, dubitatif.
Peut-être se trompait-il, après tout. Possible qu’il
lui ait parlé de Harvard. Pourtant, il était sûr…
Ses yeux reprirent leur course, détaillant minutieusement chaque
recoin de la pièce. Le long mur habillé de tableaux et
diplômes, la porte du fond, le paravent et juste à côté,
dans l’angle opposé de la pièce, une machine à
café. De ces vieilles machines que l’on rencontre encore
dans quelques bistrots du quartier. Etonnant qu’il ne l’ait
pas remarquée plus tôt. Pas plus que la flaque sombre qui
s’étalait devant. « Renverser du café sur
un si beau parquet, quel gâchis ! », pensa-t-il. Mais la
flaque continuait de s’agrandir. Le liquide sombre semblait épais.
Trop épais pour être du café. Il continuait de s’épandre
jusque devant la fenêtre. A la lumière du jour, Adam se
rendit soudain compte de la couleur de ce liquide : il était
rouge. Rouge sombre, mais rouge. Adam se redressa brusquement. Son cœur
et son esprit commencèrent à s’emballer. Le souffle
court, il se leva et fit quelques pas, jetant de fréquents coups
d’œil à la porte du cabinet restée ouverte.
Où pouvait bien être le docteur ? Son cœur cognait
si fort qu’il lui semblait résonner dans toute la pièce.
Un pas de plus et… De là où il était, il
en était sûr : on dirait… du sang !
Ses tempes battaient à tout rompre, faisant écho aux cognements
sauvages de son cœur. Pas à pas, il continua d’avancer.
Le sang provenait de derrière le paravent. Avançant prudemment
pour ne pas faire craquer le parquet, il s’approcha, jetant un
dernier regard à l’encadrement de la porte, avant de contourner
le paravent. Un cadavre gisait là. De son crâne défoncé
s’épandait mollement sa cervelle, dans une mare de sang
qui ne cessait de grandir. Le nez broyé et éclaté,
les yeux écrasés comme deux œufs sur le plat laissant
échapper un liquide jaunâtre, la mâchoire fendue,
l’homme aux cheveux grisonnants semblait avoir été
frappé avec une violence inouïe. Sur son visage, on pouvait
distinguer par endroit des mots apparemment griffonnés au feutre
noir : MEURTRE, TORTURE, SOUFFRANCE. La poitrine prête à
exploser sous les pulsations effrénées de son cœur,
Adam recula d’un pas, horrifié, tenant une main devant
sa bouche pour s’empêcher de crier.
- Ah, je vois que vous avez fait connaissance avec ce cher docteur.
Adam tressaillit. Il était de retour. Le docteur. Enfin, le faux
docteur. Mais qui était-il, au fait ? Adam sentit ses jambes
l’abandonner. Le visage de l’homme s’était
transformé : le calme et la sérénité s’étaient
mués en un rictus machiavélique, ses yeux exorbités
trahissaient une excitation obscène. Adam esquissa un pas de
côté et s’affaissa brutalement sur le sol.
- Je lui avais dit que la méthode du coup de marteau ne marcherait
pas avec moi. Ce brave docteur, lança-t-il avec un sourire sadique.
Nom de dieu ! Qui était ce cinglé à qui Adam avait
déballé sans pudeur sa vie intime, quelques minutes plus
tôt ?
- En fait, j’avais tort, poursuivit l’homme. Il fallait
juste que je trouve le bon objet, le bon réservoir-cible, comme
il disait. Mais ça y est. Je l’ai enfin trouvé.
A ces mots, il laissa apercevoir sa main droite qui tenait fermement
un marteau couvert de sang. Adam n’en croyait pas ses yeux. Son
cerveau affolé, incapable d’aligner une pensée sensée,
la sueur perlant sur son front bouillant, son cœur s’emballa
de plus belle. Paralysé par la terreur et la confusion qui régnait
dans son esprit, Adam se sentait incapable d’agir.
- Je vais déjà beaucoup mieux…, ajouta l’homme
en s’avançant vers Adam. …mais je sens que j’ai
encore besoin de quelques séances pour évacuer ces pensées
qui reviennent sans cesse.
Il leva le bras. Adam regarda le marteau luisant dans un rayon de lumière.
« Bordel, il faut faire quelque chose. Sors-toi de là,
nom de dieu ! », pensa-t-il. Mais son corps ne réagissait
plus. Ses muscles tétanisés interdisaient toute réaction.
Soudain, le bras menaçant fendit l’air violemment. La douleur
fulgurante sembla soudain réveiller son corps léthargique.
Mais il était trop tard.
- VOUS A-LLEZ EN-FIN SOR-TIR DE MA TETE !! hurla l’homme, ponctuant
chaque syllabe d’un violent coup de marteau.
Le crâne d’Adam éclata, expulsant sang et débris
d’os contre la vitre. Le trou béant par lequel s’épanchait
sa matière grise faisait entrevoir son cerveau encore palpitant.
Un mince filet de sang s’écoulant de son oreille parcourut
sa joue jusqu’aux lèvres. Un dernier spasme secoua ses
bras et ses jambes comme un pantin désarticulé. Puis,
plus rien.
Le corps d’Adam Baxter gisait devant la fenêtre.
Haletant, l’homme le traîna par les pieds jusque derrière
le paravent. Enjambant soigneusement la mare de sang, il ferma les rideaux.
Il s’approcha du bureau, reprenant son souffle calmement. Il allait
mieux. Beaucoup mieux. De mieux en mieux même. Mais il savait
que ses pensées l’assailliraient à nouveau dans
quelques minutes. Comme d’habitude. Il rangea le marteau dans
le premier tiroir et s’assit confortablement dans le fauteuil
en cuir. Il regarda l’agenda grand ouvert devant lui et raya consciencieusement
le nom d’Adam Baxter.
« Le prochain ne devrait plus tarder », se dit-il.
Le docteur avait beaucoup de rendez-vous aujourd’hui. La journée
promettait d’être longue. Très longue. Heureusement,
car ses mauvaises pensées commençaient déjà
à revenir.
Fin.