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L'histoire
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La noter :
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Transformation
nocturne
Le
cœur frémissait sous la peau tendue de Louis. Il sentait en
lui une énergie brusque, de celle qui dévastait le corps
et l'esprit, comme une fièvre. Tout son être se transformait
en une boule de feu à forme vaguement humaine, ses mains se gonflaient
et ses traits se tordaient. Il jeta un coup d'œil à la Lune,
ronde et impassible, puis s'affala sur le sol, épuisé. Pendant
quelques secondes, il se demanda où il était, puis les trottoirs
de la ville apparurent et il remarqua qu'il avait le pied à moitié
dans le caniveau. Sa tête baignait dans une flaque liquide lui rappelant
vaguement son repas de la veille. Une bien bonne omelette pourtant, ni
baveuse ni brûlée. Désormais, elle était plus
baveuse qu'autre chose. Puis il se releva, plus facilement qu'il ne l'eût
cru. Alors que quelques secondes auparavant il lui semblait avoir été
le plus faible des hommes, il avait recouvert toutes les forces d'un homme
dans la force de l'âge. Il retrouvait ses trente ans, le temps où
ses jambes ne lui faisaient plus mal, l'hiver. Non que sa situation fût
insupportable, mais peu à peu ses forces s’amenuisaient,
comme si sa vie dévalait la pente de la santé après
un court voyage au sommet. Maintenant était la descente, toujours
plus difficile, car il faut se retenir de ne pas dévaler jusqu'au
fond. Et pourtant, cette nuit, tout à coup, il sentait son corps
remonter la pente tout à coup. C'était la première
fois depuis longtemps qu'il se sentait aussi bien : il ne se lamentait
plus sur son "pauvre corps", il n'était plus vieux, méprisable,
aigri par la vie et les soucis, obsédé par sa forme physique.
Il n'aurait même plus besoin de ces promenades nocturnes pour le
garder en forme, s'il restait ainsi. Où se trouvait donc cette
Fontaine de Jouvence ? Il ne lui semblait pas avoir fait quelque chose
de spécial la soirée précédente : la routine
s'était installée comme chez tout le monde, et malgré
ses promesses passées il ne combattait pas les habitudes puisqu'il
s'y sentait plutôt bien. Et le jeudi, c'était omelette, puis
retour à pied sous les étoiles, si le temps le permettait.
Et le temps le permettait, justement. Il faisait chaud mais c'était
supportable. La chaleur le fatiguait pendant la journée, et le
soir tout semblait s'adoucir. La nuit avait toujours été
belle et tendre avec lui, le soleil trop aveuglant, les nuages trop mordants,
battants, terribles.
Il continua donc sa promenade nocturne. Que la ville était agréable
quand la nuit tombait ! Tout était, encore une fois, d'une douceur
apaisante : peu d'humains dans le rassemblement urbain osaient intervenir
dans la vie obscure et nocturne des bâtiments. Il ne restait, comme
les ultimes vestiges d'un passé vivant, que quelques couples frémissant
sur les bancs, des passants flânant entre les blocs de béton,
et quelques mendiants, la main tendue au coin des
rues.
Il aimait se sentir dans ce monde rassurant, dans une espèce d'intimité
que seule la quiétude nocturne était capable de fournir,
dans le centre d'une ville densément peuplée. On parlait
trop des hold-up hors des horaires d'ouverture, des viols dans les ruelles
obscures et assombries par l'absence du soleil, des « travailleuses
du sexe » la nuit. On n'accordait pas assez d'attention à
ce qui était le plus important, et pourtant le moins significatif
: l'atmosphère, l'air ambiant. C'était dans ce genre de
situations qu'intervenaient ce qu'on appelait de « fâcheux
événements », mais qu'est-ce qui était là
avant, puis après ? Qu'est-ce qui triomphait ? La quiétude.
Cette nuit-là pourtant, une légère lourdeur s'était
abattue autour de lui, comme si une rumeur lointaine courait vers lui
avec la vitesse d'une menace. Les gens pourtant si calmes semblaient ne
pas vouloir croiser son regard. Et quand il arrivait à attraper
l'un d'eux dans le coin de ses yeux, il ne lisait que la peur. Une terreur
démesurée pour certains, une frayeur calmée par les
caresses du conjoint pour d'autres.
Dans sa tête, Louis combina tous les éléments, et
dut se rendre à l'évidence : une douleur effroyable, une
chute sur le pavé, une jeunesse incroyable, puis une frayeur dans
les prunelles des citadins. Tout se rassemblait en une conclusion éclairante
: il était devenu un fantôme. Il était mort, avait
trouvé que le trépas n'était pas un stade qu'il aimerait
franchir, alors, désœuvré, il était revenu.
Alors il errait sur terre comme une âme en peine, ou plutôt
un zombie, puisqu’il sentait le poids de son corps et entendait
le son de ses pas. Alors il s'amusa comme un enfant qui se croit dans
une vie de farces. Il rit des yeux terrifiés, des globes oculaires
exorbités, des craintes subites et des fuites précipitées.
Il poussait des « bouh » qui
sonnaient et rebondissaient contre les murs, mais essayait de ne pas en
faire trop, pour ne pas trop attirer l'attention. Il ne voulait pas devenir
la coqueluche du tout-Lyon, une bête de foire exposée aux
Terreaux pour le plaisir des petits curieux et des grands idiots. Puis,
quand il eut assez ri et fait peur aux gens, il retourna chez lui. Grisé
par tout cet amusement, il avait le sourire aux lèvres quand il
entra dans son appartement. Il espérait seulement que le lendemain
il ne trouverait pas un bras perdu sous son lit. C'était l'inconvénient
avec les zombies : ils perdaient tout le temps un membre ou deux en route.
Il décida donc de se regarder dans le miroir et blêmit de
terreur : là où il croyait voir un squelette recouvert de
chairs flasques et sur le point de tomber, où normalement sa mâchoire
devait commencer à se disloquer sans qu'il en eut l'impression,
il vit. C'était une musculature puissante, un corps volumineux
et couvert de poils, qu'il ne reconnaissait pas : sa tête était
couverte d'un crin épais de poils drus, ses yeux jaunes avaient
à l'intérieur comme une flamme démoniaque, et ses
oreilles pointues faisaient montre d'une incroyable mesquinerie. Sa mâchoire
canine s'ouvrait sur de larges dents pointues et affamées. Louis
aurait largement préféré être mort.
Fin
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