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Par
Florentcelle
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Ne
te retourne pas !
Ne
te retourne pas, souffle une petite voix derrière mon oreille.
Douce comme le miel, elle caresse le pavillon de l'oreille, s'attarde
dans mon conduit auditif jusqu'à ce qu'elle me chatouille trop,
puis elle continue sur sa lancée et j'analyse enfin ce que le souffle
étrange veut me dire.
Quatre mots seulement : " ne te retourne pas. " Je ne sais si
je comprends véritablement le message de ces mots. Pourquoi me
parle-t-elle, si elle ne veut pas que je me retourne ? Sa voix façonne
en ma tête un doux visage et un regard amoureux. Est-ce que celle
qui me suit ne ressemble pas à ce que me décrivent mes rêves
?
Je devrais peut-être me retourner et la regarder en face. Et je
suis certain que même si elle ne correspondait pas franchement à
mon idéal, elle me plairait et tout serait parfait. Mais la perfection
n'est pas de ce monde, dit-on. Et pourtant, je sais qu'elle est parfaite.
Les fabuleuses ondulations de sa voix crémeuse massent mes épaules
éreintées. Je porte le monde sur mes épaules, bien
sûr. Mon monde, plein de contradictions, est si lourd qu'il me semble
que je vais m'effondrer, le souffle court.
Elle est la seule qui arrive à me relever quand je tombe. Elle
est la seule qui arrive à me sauver quand je suis perdu. Elle n'a
rien à voir avec l'autre, celle qui court follement devant, la
tête dans les mains.
Non, elle est parfaite. Elle n'est peut-être pas de ce monde alors,
et c'est pour cela que je ne dois pas me retourner. Je verrai alors qu'elle
n'est qu'une chimère et je ne comprendrai pas. Je m'effondrerai,
je pleurerai jusqu'à ce que mon corps soit sec comme un vieux caillou,
que mes yeux ressemblent à des opales, et je me rendrai compte
de mon erreur.
Et je n'arriverai plus à me relever. Le monde sera un trop lourd
fardeau sur mes épaules, j'abandonnerai tout : mon passé,
mon présent, et les grains de futur qui dans mes mains fécondent
des mondes. Alors je me relèverai, mais je n'aurai plus rien :
pas de bagages. Je serai un vagabond du temps, marchant sans aucune direction,
là où ces pieds - qu'ils me font mal ! - me mèneront,
ces vieilles échasses qui ne me servent à rien d'autre qu'à
marcher, toujours marcher.
Elle est encore là pour me relever, mais elle me passe cette crème
auditive qui me donne envie de la voir. Elle porte un morceau de mon passé,
je le sais, elle m'allège la tâche. Elle a dû trier
ce qui était de trop, ce qui ne me servira à rien. Et elle
me dit de ne pas me retourner, car elle porte ce passé et que je
ne dois pas être confronté à ce qui m'est déjà
arrivé.
Ou bien
je ne sais pas.
Je ne comprends pas.
Elle passe ces mots-pommade sur mon corps éreinté, elle
passe ses mains phraseuses sur ma peau tannée et brûlée
par le soleil, mais le contact est doux comme celui d'une rose. Rose
sa peau doit avoir cette couleur gracieuse, peut-être un peu laiteuse,
qui appellent les lèvres tout en leur disant de rester sages.
Bien sages, mes lèvres gercées prononcent des mots qu'elle
n'entend pas. Je lui demande pourquoi, mais elle ne veut rien me dire.
Elle me répète, comme une litanie de plaisirs, que je ne
dois pas me retourner. Je suis son invitation. Je préfère
regarder droit devant, sur ce chemin dont la poussière irrite mes
pauvres yeux fatigués. Je pleure. Elle me dit qu'elle veut essuyer
mes larmes, mais non, ce n'est pas prudent.
Alors je m'essuie avec mes pauvres doigts secs et terreux, et mes yeux
voient flou devant. Avec ses doigts de soie, je n'aurais plus mal jusqu'à
la fin des temps, mais non il ne le faut pas. Nous n'avons pas le droit
de risquer de le faire.
Ses paroles douces entrecoupées de coupants sanglots qui agressent
mon oreille avec des battements sourds résonnant dans toute mon
âme, me font comprendre que rien n'est possible, alors que c'est
toujours la même phrase qu'elle prononce.
Je n'ai plus la force de pleurer. Mes yeux sont déjà humides,
et le soleil les sèche comme deux ufs au plat. Il frappe
toute ma peau de ses rayons agressifs, ma peau se meurtrit sous ses coups
violents.
Un de ses émissaires, un serpent à l'il de fouine,
me fait tomber. Je n'ai que le temps d'avaler ma salive avant de tomber
lourdement par terre. Le sable cuit ma peau craquelée, il s'infiltre
mes cheveux et essaie de rendre ma tête plus lourde encore. Je ne
sais pas si je serai capable de faire un pas de plus.
Et pourtant, sa douce voix, encore, me relève. Comme un zombi,
les yeux dans un vide d'un flou qui me permet à peine de voir les
différences entre le ciel et le sol, j'avance, comme les chaînes
aux pieds. Mes orteils nus sont attaqués par des créatures
que je ne distingue pas. Cela fait plusieurs jours qu'il me semble avoir
perdu quelques centimètres, la peau rongée par des acides
vivants qui veulent me voir tomber.
Ils n'ont qu'à me prendre, je ne demande que ça ! Mais je
comprends que non, il ne faut pas. Cela non plus. S'ils me prennent, nous
ne sommes plus ensemble, et si nous ne sommes plus ensemble, nous mourons.
Ou nous deviendrons fous.
Comme celle qui court devant moi. Il me semble que cela fait depuis une
éternité que nous suivons le même chemin. Son corps
nu saute sur les dunes, mais elle ne semble pas avoir mal. Elle a l'air
heureux, et poursuit quelque chose de beaucoup plus lointain, que je ne
peux pas voir d'où je suis.
Si ça se trouve, ce sera ce qui nous arrivera plus tard. Si je
me retourne, nous deviendrons peut-être tous les deux fous, à
courir sans savoir exactement ce que nous voulons. Et elle m'en voudra
toute ma vie. Non, je ne veux pas que ce soit ce qui arrive.
Alors je ne me retournerai pas. Je ne céderai pas à cette
tentation qui me tiraille les nerfs. J'ai mal partout, et je suis sûr
que sa vue me guérira en moins de temps qu'il n'en faut pour le
dire. Rien que ses paroles me revitalisent, rien que quelques mots. Alors
un visage, un sourire, un geste pourraient faire partir tous les coups
dont le soleil m'assène.
Devant, la folle s'est arrêtée. Sa silhouette commence à
se préciser devant mes yeux larmoyants, je la vois s'agenouiller
par terre. Que fait-elle ?
Je dis que j'ai soif, que j'ai une folle envie de plonger ma tête
dans l'eau. Ma partenaire me dit toujours les quatre mêmes mots,
on dirait qu'elle ne sait rien dire d'autre. Elle ne connaît peut-être
pas ma langue, ou bien est-ce moi qui ne fais pas la part des choses.
Il me semble que je ne comprends rien. La voix de miel me dit la même
phrase qui me semble toujours avoir un sens différent sans que
je ne puisse saisir la distinction entre l'une et l'autre. Celle de devant
fait l'autruche, la tête dans le sable. J'ai mal pour elle : que
ce doit être brûlant de plonger ainsi dans cette étendue
aride !
Elle se penche de plus en plus, tandis que moi j'avance. J'entends enfin
ses paroles. " Que je suis belle ". Sa langue sèche ne
semble savoir dire que ces trois mots, qu'elle répète sans
cesse, comme celle qui est derrière moi répète tout
le temps la même chose. Sa voix sableuse m'irrite le conduit auditif,
alors que la crème passe quelques secondes ensuite.
Douleur, réconfort. Douleur, réconfort. Toujours la répétition
des mêmes événements, dans le même ordre aliénant,
sous ce soleil qui essaie de me tuer. Le poids de mon passé me
donne envie de plonger aussi dans cette étendue de sable, rien
que pour sentir la douleur du dernier bûcher avant de mourir.
Mes épaules ne peuvent supporter un poids qui de seconde en seconde
grandit. C'est le poids de ce mystère, immense et imposant, qui
pèse sur ma responsabilité. Je me laisse faire. Mes genoux
rencontrent le sol horriblement chaud. Mes yeux arrivent encore à
faire couler quelques larmes, les dernières. La douleur qu'elles
me font ressentir évoquent des lames de rasoir chauffées
à blanc. Non, plus un pas. Je ne ferai plus rien. Je resterai là,
quitte à voir ces créatures du désert me bouffer
en entier.
La femme qui se trouve belle a les orbites creuses et de sa bouche sort
un scorpion à chaque fin de phrase. Ces nuisibles s'agrippent à
mes genoux et escaladent mes jambes, dard prêt pour une attaque
violente et mortelle. Allez-y, faites, mais faites vite
La femme a maintenant la tête dans le sol et s'y enfonce. Je vois
tout son corps s'enfouir sous le sable. Je ne fais rien : je ne vois pas
pourquoi je bougerais, je n'en ai pas le besoin. Alors je laisse ses jambes
se faire engloutir par le désert, en attendant qu'il m'arrive la
même chose.
A l'endroit où elle se tenait se trouve un cactus. Je ne sais pas
pourquoi il est là, mais il me rappelle une histoire. C'était
quand il y avait encore des légendes, des choses à dire,
un temps bien révolu qui doit faire partie de cet immense bagage
sur lequel je ne peux jeter un coup d'il.
Cette femme était tombée amoureuse de son image, mais à
présent elle avait rejoint son image, son mirage. Elle avait dû
voir une oasis ici, et elle avait plongé dans l'eau. Je l'imagine.
Elle doit se trouver là-dessous, certaine qu'elle se baigne dans
une étendue d'eau, alors que dans la réalité la seule
marque de son existence passée et vaine est ce misérable
cactus.
Les mots de miel coulent dans mon oreille comme du cérumen poisseux.
Chut, tais-toi. Je ne veux plus t'entendre. Je n'ai pas envie d'entendre
encore cette voix, bien que douce. Elle me fait souffrir, je me souviens
de ce moment où j'avais encore mes rêves, quand je n'avais
pas eu l'idée d'aller dans ce désert.
Les scorpions ne veulent pas attaquer. Ils attendent un signe de ma part.
Je suis prêt à le leur donner. Je vais désobéir
aux ordres, ce doit être la seule façon de trouver la paix.
Si leurs dards distillent le venin de la folie, je serai peut-être
content de me voir plongé dans un monde des apparences, à
oublier cette douleur et ce soleil qui craquèle ma peau.
Si je meurs, je sais que je ne verrai plus ce désert, je ne sentirai
plus cette douleur, je n'aurai plus ce fardeau sur les épaules.
" Ne te retourne pas "
Et pourtant
C'est pour mon bien. Je me retourne, avec l'espoir secret de sentir ces
dards s'enfoncer dans ma peau. Je regarde ce qu'il y avait derrière
moi : rien. Il n'y avait jamais eu que moi. Tout seul, dans ce désert,
à marcher en entendant des paroles que je me prononçais
à moi-même.
Pourquoi me suis-je toujours interdit de me retourner ? Derrière
il n'y a rien, du moins rien de spécial. Au loin, le sable et le
ciel se confondent ; je suis au milieu de nulle part. Je suis tout simplement
perdu au beau milieu d'un désert, alors que ce soleil me mord chaque
pore avec toujours plus de force qu'avant. Je ne peux réprimer
quelques petits gémissements plaintifs. J'ai mal, je ne peux plus
supporter tout cela.
Je laisse donc ici ce qui m'encombrait les épaules. Je ne peux
pas le porter tout seul, car même si elle n'a jamais existé,
elle a toujours en quelque sorte aidé mon corps à supporter.
Maintenant, il n'y a plus possibilité d'avancer avec toutes ces
responsabilités.
Je laisse donc ici mon passé, mon présent. Dans mes poings,
les graines de futur se transforment en poussière : je n'ai plus
aucun avenir si je n'ai pas de passé.
Des larmes poisseuses de sang coulent de mes yeux et couvrent mon visage.
Le soleil toujours aussi brûlant contribue à coller cette
matière visqueuse sur ma peau. J'ai envie de tout arracher, d'avoir
la chair à vif et de griller, une bonne fois pour toute. Mes pieds
sont toujours rongés par des animaux que je ne vois pas, ma peau
n'est plus seulement une étendue de coups de soleils, mais bien
une enveloppe de cuir sur le point de se craqueler et de vomir ses organes.
Une voix retentit. Aride comme le désert, sèche comme du
bois mort et chaude comme le feu, elle m'agressait l'oreille. " Ne
t'arrête pas "
La phrase n'est pas répétée. Dois-je faire comme
si de rien n'était et m'arrêter, ou au contraire avancer
encore dans l'espoir de ressentir la douleur de la certitude de ne plus
être seul ?
J'ai fait mon choix. Je m'arrête.
Deux mains squelettes sortent du sol. L'espace d'un instant, mon regard
se clarifie et je vois devant moi une énorme étendue d'eau.
Je suis près d'un grand lac, et les nageoires d'une sirène
m'invitent à plonger avec elle.
Les vagues faibles montent sur mes pieds et chatouillent mes chevilles.
Le soleil est doux et commence déjà à dorer ma peau.
L'odeur de la mer réveille en moi le désir de plonger.
Alors je plonge la tête la première dans le sable, m'accroche
au corps de la voluptueuse sirène. Elle me dit pendant tout le
chemin que je ne dois pas me retourner. Sa voix est comme une perle qui
roule dans mon oreille et traverse tous mes organes. C'est comme une vague
d'eau fraîche qui nettoie toute mon âme. C'est plutôt
agréable.
Et pourtant, ma curiosité me pousse à me retourner.
Et dans ma mémoire quatre mots résonnent, au goût
de miel et à la texture lactée : " Ne te retourne pas.
", tandis que j'avance dans une étendue de sable brûlant.
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