La
boîte à rêves
Johnny
n’avait plus écrit une ligne depuis deux semaines. Jamais
il n’aurait cru avoir à connaître l’épreuve
de la page blanche mais l’évidence était là.
Johnny Meyer, jeune écrivain de Pennyville, était devenu
improductif. La source de l’inspiration s’était tout
à coup tarie, comme une flaque d’eau brûlée
par un soleil ardent, asséchant les limbes de son esprit autant
que les rouleaux d’encre de sa machine à écrire.
Comment en était-il arrivé là ? Il ne pouvait se
l’expliquer. L’été dernier, « Massacre
à la Maison blanche », son premier opus, s’était
arraché dans les librairies. Son directeur littéraire
avait été aux anges, lui signant un nouveau contrat dans
la foulée. Deux recueils de nouvelles noires avaient suivies,
comme le public… Sa carrière pouvait enfin décollé
après les galères des premiers temps.
Mais depuis quelques semaines, alors que sa maison d’édition
lui réclamait expressément les premiers feuillets de son
prochain manuscrit, sa fibre imaginative l’avait peu à
peu abandonnée. Le mettant dans une situation inédite.
Jamais Johnny n’avait connu cette baisse du souffle créatif
qui anime certains écrivains de métier. Depuis qu’il
s’était trouvé un penchant pour coucher des histoires,
il n’avait jamais été confronté à
l’échec. Même dans la misère des refus de
publication, il avait toujours écrit de plus belle. Son imagination
avait été son cheval de bataille, porteur d’eau
intarissable d’un puits d’histoires pendant une dizaine
d’années. Mais depuis peu et sans avertissement, un doute
inconnu avait balayé la continuité de sa production littéraire.
Les matins sans inspiration s’étaient succédés
au rythme d’un spectre grandissant ; celui de l’échec.
Son mal était à la fois cérébral et mécanique
; son cerveau, tout comme ses mains posées sur son clavier, refusait
de se mettre en mouvement, comme statufié par une barrière
invisible.
Le jour où Johnny Meyer reçut le colis par la poste, il
était assis dans sa cuisine, toujours en robe de chambre, un
café à la main et le brouillard dans l’esprit. Comme
à l’accoutumée aux premières pointes du jour,
les chiens du vieux Fairbanks, retraité du chemin de fer et impénitent
chasseur qui habitait le cottage contigu au sien, aboyaient dans un
concerto déchaîné. Un leitmotiv qui mettait Johnny
en rogne. Il lui était devenu de plus en plus difficile de supporter
les jappements répétés des bêtes.
Il devrait en parlait à ce fainéant de Fairbanks…
D’ailleurs Johnny détestait tous les sons dérangeants
de la vie qui s’éveillait. Ces bruits qu’il accusait
d’interrompre sa fécondité littéraire. Il
imputait souvent son manque de concentration au tracas du à son
voisinage. Un rien l’agaçait et sa susceptibilité
décuplait avec le temps. Peut-être devrait-il déménager
de ce quartier résidentiel et louer une villa en banlieue ?
Il y réfléchirait certainement…C’est pourquoi
il fuyait de plus en plus les civilités mondaines et sortait
peu, évitant les gens du quartier comme on fuit la peste du contact.
Les relations avec l’extérieur lui pesait insupportablement
et se limitaient au strict minimum de courtoisie. Johnny avait besoin
de solitude pour se retrouver. Et il le savait. Il s’en sortirait
seul, comme à chaque fois. Quand il écrivait, Johnny était
toujours tout seul, porté par l’élan d’une
dimension imaginaire qui laissait sur les pages blanches l’écume
de mots au pouvoir cinglants. Ces mots venaient d’un ailleurs,
surgissant comme par magie, comme soufflés à son intellect
par une voix inconnue du subconscient. Alors les mots formaient des
phrases qui formaient elles-mêmes des paragraphes qui formaient
enfin une histoire. Une belle alchimie.
On frappa à la porte et Johnny su que c’était Hernie,
le facteur de Pennyville. La vieille pendule du salon marquait 9 heures
pétantes et Hernie était réglé comme une
montre. Hernie était l’horloge de Pennyville.
- B’jour M’sieur Meyer. Ah…ces chiens, toujours à
aboyer comme si la mort lorgnait leur truffe. J’apporte votre
courrier…deux lettres et un paquet, aboya fortement le vieil homme
passablement essoufflé par le froid alors qu’il s’avançait
vers Johnny, la main tendue.
Hernie Bancroft ressemblait au grand père que tous les enfants
rêvent de serrer dans leurs bras, le jour de noël à
l’heure des cadeaux. Une bonhomie générale transpirait
dans ses traits et son regard d’azur. A 63 ans, il en paraissait
bien une dizaine en moins. C’était en partie du à
sa stature haute et droite, un corps svelte aux muscles entraînés
aux souffrances des intempéries depuis qu’il exerçait
son métier dans la bourgade. C’est pourquoi il continuait
« sa mission » comme il le disait en plaisantant, jusqu’à
que son vieux cœur tienne le coup. Alors il irait rejoindre sa
regrettée Emilie qui l’avait quitté depuis quatre
automnes.
Personne ne se plaignait de ce souriant et éternel messager des
nouvelles, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Ni ses employeurs,
ni les habitants de Pennyville. Hernie Bancroft faisait partie du paysage
de la petite ville.
- Bonjour Hernie…Sale temps, n’est ce pas ? Posez-moi tout
ça sur la table… requit Johnny comme le facteur lui présentait
son courrier. Voulez-vous un café ? proposa l’écrivain
sur un ton moyennement engageant.
- Désolé… M’sieur Meyer. Pas le temps ce matin.
J’suis retardé par cette satanée neige. Mais p’tête
pour une autre fois ! On se demande quand cela va s’arrêter
? lâcha le vieil homme en lorgnant par la fenêtre les consistants
flocons de neige mourir sur le sol.
Le facteur fouilla dans sa sacoche en cuir pour en sortir un calepin
relié à un stylo par une petite ficelle.
- Juste une p’tite signature, là au bas et je continue
ma tournée. V’la ! Bonne journée M’sieur Meyer
et bonne écriture !
- Oui c’est ça, Hernie, Bonne journée ! , chuchota
Johnny alors que le fringuant facteur traversait le seuil de la porte
dans un dernier salut ganté.
Johnny finit son café déjà tiède puis s’en
resservit un autre comme pour se ranimer du nuage brumeux qui voilait
sa conscience depuis son réveil. Il examina du regard le colis
mais ouvrit d’abord les enveloppes. Un relevé bancaire
et une publicité pour les nouvelles voitures Ford qui échouèrent
toutes deux au fond de la poubelle, sans somations. Au moins, il évitait
pour la journée les missives répétées de
son directeur littéraire…
Le colis était soigneusement empaqueté et il fallut à
Johnny l’aide d’un grand couteau de cuisine à la
lame tranchante pour en venir à bout. Aucunes coordonnées
de l’expéditeur n’étaient visibles sur l’emballage
cartonné, ce qui intrigua l’écrivain. Qui pouvait
bien lui envoyer ce paquet ? Ces amis vivaient pour la plupart à
New-Angeles et le cachet de la poste certifiait d’un envoi local.
Diane, son ex-femme ? Impensable ! Ils ne s’adressaient plus la
parole depuis plus d’un an. Depuis le procès de leur divorce…
Qui alors ? s’interrogea John Meyer. Ses éditeurs ? Un
de ses lecteurs et admirateurs ? Un cadeau publicitaire offert par une
marque quelconque ? Une erreur de la poste ? Il n’allait pas tarder
à avoir la réponse si il retirait le carton de protection…
La petite boite était fermée par une minuscule serrure
en métal. Elle mesurait environ 20 centimètres sur 15
et était magnifiquement sculptée dans un bois d’ivoire
marqué par les griffes du temps. De petites arabesques aux formes
primitives étaient gravées en frises continues dans l’écorce
épaisse de l’objet. Sur chacun des bords, les figures qu’elles
représentaient étaient totalement inconnues pour Johnny
et d’un aspect grotesque, ressemblant aux signes d’une cabale
mystérieuse.
Devant l’étrangeté de cette découverte qui
le laissait pantois, Johnny faillit ne pas apercevoir l’enveloppe
jaunie qui accompagnait l’envoi. Une petite lettre fondue d’un
sceau à l’ancienne mode, en cire rouge. De minuscules inscriptions
cunéiformes, semblables aux traits incrustés sur l’ivoire
de la boite, empâtaient le sceau. Johnny ouvrit l’enveloppe
pour en extraire un feuillet parcheminé. Mais que peut donc signifier
tout cela ? ne cessait-il de marmonner en fronçant les sourcils.
Au fond de l’enveloppe, il trouva une petite clé, tout
en vieil argent. Pensant trouver une explication à cet incongru
présent, il déplia le parchemin qu’il lut attentivement,
de plus en plus intéressé.
« Vous seul dans vos mains tenez la clé du mystère,
Car si elle vous est destinée la boîte peut tout faire
Et tous vos griefs d’un seul coup pourront s’envoler
Si dans la serrure vous tourner seulement la petite clé »
Se moquait-on de lui ? Il en avait bien l’impression. En quoi
une petite boîte pouvait bien changer votre destinée ?
Balivernes et enfantillages…Johnny posa la lettre sur la table
et, tout en nouant sa robe de chambre d’un geste empressé,
alla inspecter l’extérieur par la fenêtre du vestibule.
Se pouvait-il que des gosses du quartier lui aient fait une blague ?
Ils en étaient bien capables, ces petits garnements. Ils n’en
étaient pas à leur premier coup d’essai. L’été
dernier, le jeune Stanfield du pavillon voisin lui avait bien incendié
sa poubelle en pleine nuit… Alors pourquoi pas une récidive…On
était Mercredi et les gamins n’avaient pas école
le Mercredi... Il écarta les rideaux du séjour mais il
n’y voyait pas grand-chose. La vitre était embuée
d’une couche de verglas.Il se dirigea vers le vestibule et ouvrit
la porte, se plantant sur le palier. Au dehors, l’air était
glacial. La neige avait joliment barbouillé son petit jardin
et son allée de son blanc manteau. Les pas réguliers de
Hernie étaient déjà en partie recouvert…Il
jura tout haut puis referma la porte. Puis il revint s’asseoir,
prés du colis, la mine pensante. Il hésitait à
verser le tout aux ordures. La petite boîte semblait si précieuse
et… si ancienne.
« Tous vos griefs d’un seul coup pourront s’envoler…si
dans la serrure vous tournez seulement la petite clé ».
Qu’avait-il à y perdre ? Il suffisait juste d’ouvrir
cette foutue boîte pour découvrir ce qui s’y cachait.
Et si c’était le jeu d’une farce puérile,
il n’y avait rien de désobligeant à s’y être
fait prendre. Et puis de toute façon, il était seul dans
sa cuisine. Qui saurait qu’il l’avait bien ouverte ?
John pris la clé au fond de l’enveloppe. Elle avait été
coulée dans des motifs insolites et peu communs. Sa mince tige
incurvée, pareille à la lame d’un cimeterre arabe,
se terminait par une boucle triplée. Une clé à
la forme vraiment très étrange… Une petite inscription
cunéiforme, identique à celles qu’il avait remarqué
sur le réceptacle de la petite boîte, incrustait le fin
stipe de l’objet. D’une main involontairement fébrile,
Il approcha la croche de la serrure. L’ouverture était
identique à la forme des dents de la clé d’argent.
Nul doute possible. Ils allaient de pair.
Mais pourquoi ? Pourquoi ce sentiment étrange d’un danger
irrévocable l’assaillait-il de la sorte ? Il sentait une
montée d’adrénaline se jeter à torrents sur
les parois de ses veines gonflées par le stress. Quel danger
courait-il ? Vraiment stupide.
Ce n’est qu’une boite et une clé. Rien de plus ni
de moins. Pourquoi cette peur soudaine, comme si ma vie dépendait
d’un tour de croche ? Je dois l’ouvrir ! Je dois savoir
ce qui s’y cache, bon dieu !
Il allait ouvrir la boîte quand le téléphone sonna.
Il s’immobilisa, comme statufié par ce retour impromptu
au quotidien. Le réel domestique d’un appel téléphonique.
Il réagit après la troisième sonnerie, posa la
clé sur la table et se dirigea d’un pas vif vers le secrétaire
du vestibule. Il décrocha, le souffle étrangement coupé.
C’était Martha Grant, son agent artistique.
- Allo…Allo ?
- Oui…
- Johnny mon chou…C’est toi ?
- Qui tu veux que cela soit ? Le comité international des prix
Nobel?
- Ah… John…Toujours le mot pour plaisanter…Dis moi,
je viens d’avoir les éditions Karfield à l’instant.
Ils voulaient savoir où en est ton prochain manuscrit ?
- J’étais justement entrain d’y bosser quand tu m’as
appelé, Martha…
- Splendide ! Je ne vais pas trop te déranger alors. Ils s’inquiètent,
tu sais…Le contrat stipule un livre tous les ans et nous sommes
déjà à la mi-novembre…
- Dis leur qu’ils l’auront à temps…pas de soucis…J’avance
bien.
- Tu as terminé combien de chapitres ?
- Euh…Je commence le neuvième.
- Très bien, John. Tu es presque en avance. Pourrais tu me faire
parvenir les cinq premiers… que je les consulte au plus tôt.
- C’est que…Je préfèrerais mieux que tu lises
le tout une fois terminé…
- Hum….Cela ne te ressembles pas John…Habituellement tu
me harcèles presque pour que je te donne mon avis en continu
sur ton travail…Tu es sur que ça va…On peut en parler
si tu veux ?
- Ecoutes moi, Martha. Tout va bien, je t’assure ! C’est
que je suis sur un gros truc…J’ai besoin d’un peu
de temps et de beaucoup de paix pour écrire. Tu comprends ?
Martha était une femme adorable et le meilleur agent littéraire
de la région, quoique l’unique. Epouse d’un riche
médecin qui passait sa vie à officier à Frisco,
elle se sentait le besoin d’investir le quotidien des artistes
qu’elle choyait. Mais ses airs BCBG agaçaient parfois Johnny.
Ils n’étaient pas du même monde et ne le seraient
jamais.
- Oui…Bien sur. Mais si….
- Ne t’en fais pas pour nos éditeurs…Je leur apporterai
moi-même un manuscrit fini dans une quinzaine, Ok ? Je te promets
un Best-seller pour la nouvelle année !
- D’accord… Bon... Je te fais confiance…
- Tu fais bien…Martha.
- Ok, Au fait, mon cher, j’organise une Party cheminée
ce week-end à la villa, pourras-t-on t’y voir ? Il y aura
…
- On verra, je te promets rien…Ecoutes, maintenant, faut que je
m’y remette. Je t’appelle bientôt. Allez… Salut
Martha…
- Bon je te laisse. Bonne journée Johnny ! Biz…
Bonne journée, Bonne journée. Les gens n’avaient
que ce mot dans la bouche aujourd’hui. Non, la journée
n’était pas bonne. Elle était mauvaise, sale même.
Mauvaise comme le temps de chien au dehors. Sale comme la neige le long
des chaussées, polluée par les gaz des pots d’échappements.
Oui, pensa John, sale comme ce mensonge débité à
Martha à l’instant, au téléphone. Il n’avait
pas accouché d’une maudite ligne depuis quinze Jours. Une
quinzaine de Jours... Exactement le temps qu’il lui restait pour
finir son roman. Impossible ! maugréa t-il dans sa tête
prête à exploser. Bon sang, je n’ai pas encore pondu
un satané chapitre !
Il avait constamment cette image abjecte en mémoire ; celle d’un
couteau sous la gorge. Ecrire ou mourir. Ecrire ou perdre son contrat
d’édition. Presque la même chose. Un revers de cette
sorte et…toute la profession serait au courant. Ils apprendraient
l’impensable tare qui vous tue illico dans le milieu. Ils se «
passeraient le mot » dans ce genre de parties pour pipelettes
milliardaires qu’il détestait par-dessus tout. «
Tu ne sais pas quoi, ma chérie, piaillerait Martha à une
consoeur toute ouie des menus potins, Johnny Meyer ne peut plus écrire
une ligne ! Il est fini, foutu, à jeter aux oubliettes de l’édition
! ».
Sa réputation serait détruite en quelques semaines. Les
éditeurs rejetteraient tous ses manuscrits. On ne prend pas de
risques avec les écrivains instables…Il serait perdu, obligé
de chercher un emploi de fortune pour vivre. Alors son train de vie
diminuerait au rythme de sa renommée et il crèverait à
60 piges, alcoolique, ruiné et oublié de tous. Comme ces
écrivains maudits…
« Car si elle vous est destinée la boite peut tout faire…
» Si seulement c’était vrai…Ces mots étranges,
telles les formules magiques des contes merveilleux d’autrefois,
voguaient dans son esprit. Comme une léthargie onirique. Ridicule,
pensa t-il. Je pense comme un enfant à qui on lirait un conte
des Milles et une nuits. Comme un ersatz d’Alice ou d’Aladin
! Il aurait voulu donner un grand coup de masse sur l’objet, briser
le bois d’ivoire en mille morceaux mais une force étrange
l’en empêchait. Il s’approcha de la table où,
tel un objet sacré sur un piédestal ancestral, trônait
la petite boîte mystérieuse. D’un regard fiévreux
mêlant l’envie à la crainte, il caressa la clé
étincelante. Juste un petit tour pour savoir…Quel danger
pouvait contenir un objet de la sorte ? Les images de son imagination
lui jouaient des tours illusoires. Comme si il était le héros
torturé d’un de ses propres romans fantastiques. Pourquoi
devait-il toujours distinguer le mal dans chaque acte de la vie ? Il
savait que la contrariété, le doute, la remise en cause
permanente était l’apanage de nombreux auteurs. Un mal
de vivre, d’exister autrement que dans un univers pessimiste et
tronqué de peurs. Ridicule, vraiment ridicule ! Il était
là à se poser des questions idiotes sur les pouvoirs d’un
simple réceptacle alors qu’il devait pondre son prochain
roman d’ici une quinzaine…Il fallait qu’il se mette
au travail, et tout de suite !
D’une pression nerveuse, il réajusta l’échancre
de sa robe de chambre puis se dirigea entre les quatre murs tapissés
de livres de son bureau. Une austère décoration, neutre,
qu’il affectionnait particulièrement. Les livres que des
auteurs de talents avaient écrits pour être lus et aimés,
pour donner l’exemple… Il s’assit face à l’ordinateur
sur lequel il composait ses récits depuis qu’il avait troqué
sa vieille machine à écrire. C’était Martha
qui lui avait suggéré cet investissement…au nom
d’une modernité obligée. Un traitement de texte
pour écrire mieux et plus vite, lui avait-elle dit. Foutaises…
Il détestait cet écran de pixels, reflet artificiel de
sa création. Vierge ou peuplé de signes selon son propre
élan intellectuel. Le miroir de mon imagination. Mais à
l’inverse d’Alice, il ne pourrait jamais le franchir pour
pénétrer un monde de prodiges. Il s’essaya le reste
de la matinée à noircir l’écran, à
former des phrases, encore et encore. 10 heures, 11 heures passèrent
en un silence accordé aux rythmes de la tape muette de ses doigts
sur le clavier…Rien, le néant complet…A midi il abandonna
cette symphonie solitaire, si vaine. A défaut de déglutir
des mots, il avait envie de vomir son café du matin. Il ne pouvait
même pas faire cela. Il revint dans la cuisine sans savoir pourquoi.
Il n’avait pas faim, malgré l’heure du déjeuner.
Le téléphone sonna mais il ne répondit pas. Il
recula une chaise et s’installa à la table, comme un somnambule.
Il était trop subjugué par le papier jauni qu’il
fixait intensément, les yeux rougis d’apitoiement.
« Vous seul dans vos mains tenez la clé du mystère,
Car si elle vous est destinée la boîte peut tout faire
Et tous vos griefs d’un seul coup pourront s’envoler
Si dans la serrure vous tourner seulement la petite clé »
Ce qu’il désirait le plus en ce moment ? Oh…simplement
retrouver sa créativité passée…Juste cela…Il
badinait de plus belle, la tête plongée entre ses épaules.
Comme si l’avenir pouvait être aussi simple…qu’un
tour de clé ! Il décomposa les figures primitives peintes
sur la boite. Elles ressemblaient aux traits d’une profanation
maléfique. Qui avait bien pu graver de tels signes ? Et que pouvaient-ils
bien signifier ? Les processions d’un culte ancien et oublié
? La frise d’un sortilège magique ? Un sceau de mise en
garde contre des horreurs surgies de l’espace ?
Ca y est ! Je délire complètement…pensa Johnny en
pouffant de sa bêtise. Voilà qu’il s’imaginait
vivre la destinée tragique de l’anti-héros d’une
nouvelle Lovecraftienne …Pathétique…Et pourquoi pas
(Allez, continuons dans les délires…) ne se cacherait-il
pas dans cette boîte la carte au trésor d’un ancien
Flibuste des Caraïbes ? Ou mieux encore…Le calice du Saint
Graal !
Il divagua pendant un bon quart d’heure, jouant au jeu des devinettes
en solitaire…Tout y passa, du mauvais Djinn oriental tapis depuis
des siècles à la fiole magique d’Alice, en passant
par le trésor d’un Leprechaun tout en pièces d’or
et autres gemmes !
Plus sérieux, il pris la boite entre ses deux mains et la remua
de mouvements répétées. Quelque chose bougeait
à l’intérieur, se cognant aux parois d’ivoire.
Il y avait bien un mystère dans cette boîte. Mais lequel
? Son cœur battait la chamade, son pouls s’affolait. Il s’était
décidé, il allait en avoir le cœur net. Maintenant.
A l’instant. Sans ciller d’une quelconque superstition,
il prit la clé d’argent et la fit pénétrer
dans la serrure. Elle s’y accordait parfaitement, comme il l’avait
pensé. Sans hésiter une seconde de plus, il fit tournoyer
l’objet argenté. Un tour complet suffit pour loqueter le
couvercle de la boite. Il le releva d’un geste assuré.
Il contenait quatre objets.
Un encrier, une plume d’oie, un petit couteau au manche nacré
et, soigneusement pliée sous ces effets, une autre lettre jaunie.
Délicatement, Il déposa l’ensemble sur la table.
Les sourcils froncés, Il observa en silence tout ce contenu incongru.
Il n’y comprenait rien. Enfin, Il pris la lettre, l’a déplia
et commença à la lire. Alors il comprit…
Il réfléchit de longues heures avant d’ajouter son
nom à la liste. Mais il le fit car il savait qu’il ne pourrait
pas en être autrement. Il écrivait son plus grand texte…Celui
de sa destinée…Cela ne l’empêcha pas de trembler
quand il signa.
***
Jimmy Watt,
n’avait plus composé une seule note sur sa guitare depuis
deux mois. Pourtant, les premiers enregistrements de son deuxième
album devaient commencer à la rentrée de cette année
2009. Il lui fallait confirmer les encouragements qu’il avait
écopés par la presse musicale pour son premier album Hard
rock «Dark Dreams». Mais là, il n’y avait rien
à faire ; depuis quelques temps, aucune mélodie sirupeuse
ne faisait pleurer sa gratte…Et ses producteurs avaient misé
gros sur lui. Il ne devait pas les décevoir. Il ruminait cet
état des choses et comment en changer rapidement (peut-être
se calmer sur la dope et la boisson…) lorsque le garçon
d’étage du studio lui apporta le colis.
- T’as pensé à ma pizza, gamin ?
- Oui…M’sieur Watt. Jambon-lardons-mozarella…
- Pas d’anchois au moins ? Je déteste les anchois !
- Non, sans anchois, M’sieur…
- Bon, restes pas planté là, le gosse. Poses ça
sur l’ampli et tires toi…Faut que j’compose.
- C’est que j’ai un paquet pour vous, M’sieur watt.
On m’a dit de vous le monter…
- Okay, glisse le sous ma Pizz’ et détalles…
- Excusez moi, M’sieur Watt…J’pourrais avoir un autogr…
?
- Putain… dégages où je te fais virer !
Jimmy Watt tempêtait encore d’injures ordurières
le petit groom lorsqu’il déchira violemment l’emballage
cartonné du colis…Tout en tenant l’objet d’ivoire
d’une une main baguée d’anneaux aux motifs en tête
de mort, il glissa une part de pizza dans sa bouche…
- Puchain ! Ché quoi chette boîte de merde ? , mâchonna-t-il
la bouche pleine.
Fin.