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Par Manuel Ruiz

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La terre


Ils avaient franchi la Frontière. Cela ne voulait rien dire, du reste. La Frontière n’existait pas. C’était un mot qu’on employait à travers les mondes habités, le plus souvent à tort et à travers. La Frontière, cela désignait le lieu et le moment où finissait ce qu’on connaissait de l’espace-temps. Elle était donc partout et nulle part, et personne n’aurait pu la situer avec précision sur les cartes spatio-temporelles. Simplement, quand on y arrivait, on s’en apercevait. C’était ainsi.
Ils avaient donc dépassé la Frontière. Il est vrai qu’ils avaient un bon motif pour ça, puisqu’ils répondaient à un appel de détresse. Le petit astronef Duplay, dépendant du Corps des Rangers, patrouillait tranquillement quand le message lui était parvenu, et le dit message provenait d’au-delà de la Frontière. Or, le Corps des Rangers avait été créé spécialement pour ça : intervenir dans cette zone extra-juridictionnelle qui échappait à l’autorité de toutes les polices et de toutes les justices.
Á l’intérieur du Duplay, le capitaine Maxi Mathiez et ses deux officiers, les sœurs Regina et Antonia Denissonov. Dans le poste de commande, ils observaient fixement l’écran de contrôle qui ne leur montrait rien d’autre que l’espace intersidéral.
« Où est-il donc ? s’interrogea le capitaine. Á croire qu’il n’existe pas. »
« Si, il existe, répondit Regina. Je viens de le repérer. Il est là. Apparemment, il est immobile. »
« Un vaisseau-marchand ? »
« Non, il est trop petit pour ça. En fait, il est de taille vraiment modeste. »
« Antonia, peux-tu entrer en contact avec lui ? »
« C’est ce que j’essaye. »
Quelques minutes-standard plus tard, elle réussit. Une voix leur parvint.
« Venez par ici, venez par ici ! Oh, c’est merveilleux, vous m’avez entendu ! »
« Je suis le capitaine Maxi Mathiez, du Corps des Rangers. Est-ce vous qui avez lancé l’appel au secours ? »
« Oui, c’est bien moi. Je suis en panne. Mon vaisseau ne peut plus avancer. J’ai vraiment eu peur d’être perdu. Mais vous avez reçu mon appel et vous voici. Venez, venez ! »
Peu après, ils distinguèrent en effet la fusée immobilisée. Le Duplay se colla contre elle. Maxi et ses deux officiers purent alors changer de bord et passer dans l’astronef inconnu. Á peine entrés, ils sursautèrent. Celui qui les recevait était un homme très grand, très mince, avec des cheveux longs et une barbe. Et surtout, il y avait les yeux, écarquillés et complètement rouges. Il écartait ses bras, en signe de bienvenue et de soulagement.
« Ah, merci. Merci d’être venus à mon secours. Comme j’avais dépassé la Frontière, j’ai eu peur que personne ne m’entende. »
« Nous vous avons entendu et nous voici. Vous êtes en panne ? »
« Oui, j’ai une pièce qui a cessé de fonctionner, et j’avoue que je suis incapable de la réparer. Je dois vous dire que je ne suis pas un cosmonaute professionnel. »
« Eh bien, montrez-nous ce qui ne va pas et nous essaierons de vous aider. »
L’homme les conduisit à l’endroit de la panne. Ils purent constater que cela n’était pas si grave qu’ils le craignaient. En effet, le voyageur ne devait pas être un cosmonaute professionnel pour s’avérer incapable de réparer une avarie si banale. Maxi donna les ordres. Moins de deux heures-standard après, la pièce était remise en état. L’astronef pouvait reprendre son trajet.
L’homme à la barbe et aux yeux rouges écarta à nouveau ses longs bras.
« Oh, merci, je vous remercie infiniment, capitaine. Vous n’imaginez pas le service que vous venez de me rendre. Vous ne pouvez soupçonner l’importance de mon voyage. »
« Eh bien, justement, j’allais vous interroger à ce sujet. Je suis obligé de vous poser quelques questions, parce que je dois faire un rapport. Tout d’abord, qui êtes-vous et d’où venez-vous ? »
« Je m’appelle Zhou-Haï et je viens de la galaxie MRH-16-10-1958. »
Maxi sursauta encore.
« Vous avez dit la galaxie MRH-16-10-1958 ? Mais c’est très, très loin ! Vous avez fait un voyage interminable. Et vous l’avez fait avec ce tout petit astronef ? Au fait, il est à vous ? »
« Si, il est à moi. J’ai tous les documents pour vous le prouver. Vous savez, j’ai dû économiser pendant des années pour pouvoir l’acheter. Les fusées, ça coûte très cher de nos jours. »
« Á qui le dites-vous ? En attendant, vous avez dépassé la Frontière. Ce n’est pas interdit par la loi. Mais il est de mon devoir de vous prévenir que si vous continuez, ce sera à vos risques et périls : au-delà de cette ligne, il n’y a plus de loi et plus d’autorité organisée. Si vous rencontrez de nouvelles difficultés, il est peu probable qu’un autre vaisseau passe dans les parages. Je vous aurai prévenu. »
« Oh, je vous remercie infiniment, capitaine, mais rassurez-vous : je sais parfaitement où je vais. »
« Eh bien, c’est précisément ce que je brûlais de vous demander : où allez-vous donc ? »
« Écoutez, voilà ce que je vous propose. Je tiens absolument à vous remercier pour votre service inestimable. Je vais vous inviter à dîner. Si, si, j’insiste. Oh, je ne suis pas moi-même un cuisinier extraordinaire. Mais j’ai à bord un système automatique qui confectionne des plats délicieux et d’une incroyable variété. Revenez à l’heure du dîner. C’est avec joie que je vous recevrai à ma table. Et à ce moment, vous pourrez me poser toutes les questions que vous voudrez. »
Maxi hésita un instant. Mais n’ayant aucun cas d’urgence à traiter, il se dit que cette invitation ne constituait pas un contretemps.
« Pourquoi pas ? Nous reviendrons à l’heure du dîner. »
Ils s’éloignèrent. Au moment de retourner à bord du Duplay, Regina retint Maxi par le bras.
« Heu, tu as vraiment l’intention de dîner avec ce type ? Ah, ces yeux rouges… »
« On voit clairement que c’est un illuminé ! » renchérit Antonia.
Maxi sentait et comprenait le malaise qui s’emparait des deux filles à l’approche de cet homme étrange.
« Rien ne vous oblige à venir. C’est moi qu’il a invité. Vous pourrez manger chez vous, si vous préférez. »
Ils reprirent leurs activités. Á l'heure du dîner, Maxi retourna dans l'autre vaisseau. Regina et Antonia se décidèrent à l'accompagner. Finalement, la curiosité se révélait plus forte que la répulsion.
Zhou-Haï avait déjà préparé la table. Ses grands yeux rouges dérangeaient toujours autant ses visiteurs. Cependant, il n'avait pas menti : le repas s'avérait délicieux. Les deux filles commençaient même à se sentir à l'aise. Mais Maxi tenait à savoir.
« Maintenant, Monsieur, il est temps que vous nous expliquiez : que faites-vous ici et quel est le but de votre voyage ? Á moins que ce ne soit un sujet privé. »
« Non, non. Mais je ne sais quels mots employer. Voyez-vous, mon voyage est le plus important de l'histoire de l'humanité. Je suis sur le point de faire une découverte extraordinaire. »
« Vraiment ? Nous vous écoutons. »
Zhou-Haï prit à cet instant un air réellement illuminé.
« Eh bien, je vais retrouver la Terre… »
Á ce moment, le silence tomba autour de la table. Les deux filles ne comprenaient pas. Quant à Maxi, il demeurait interloqué. Il lui fallut de longues secondes avant de pouvoir réagir.
« La « Terre » ? Vous cherchez la « Terre » ? Voyons, ne me dites pas que vous croyez à cette vieille légende usée ! »
« Ce n'est pas une légende, capitaine. La « Terre » existe. Je vais la retrouver. C'est le but de mon voyage. »
« Mais voyons, comment comptez-vous faire ? Beaucoup de personnes l'ont cherchée depuis des siècles, et toujours sans succès. »
« Oh, c'est différent pour moi : j'ai un plan. Oui, je l'ai obtenu chez un vieil antiquaire, dans ma galaxie. C'est un aventurier qui l'avait déposé là. Je l'ai acheté. Oui, un plan véritable pour retrouver la « Terre. »
« Voyons, il ne peut pas y avoir de plan pour ça : la « Terre » n'existe pas. »
Complètement déroutée, Regina ne tenait plus sur sa chaise.
« Enfin, quelqu'un va-t-il m'expliquer ? Qu'est-ce que c'est, la « Terre » ? De quoi parlez-vous ? »
Maxi essaya de lui dire :
« Bof, c'est une vieille légende dont les origines se perdent dans la nuit des temps. »
Zhou-Haï ne lui laissa pas le temps de développer sa pensée.
« Non, ce n'est pas une légende. Mademoiselle, je vais vous éclairer : la « Terre » est le lieu d'origine de l'humanité. Aujourd'hui, les êtres humains vivent disséminés sur des millions de galaxies. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. La race humaine est née, voici très longtemps, sur une toute petite planète qu'on appelait la « Terre. » Au départ, il ne s'agissait que de microbes. Ensuite, ils sont devenus des éponges, puis des petites bêtes, enfin des hommes. Avec force et patience, ils ont pris le contrôle de leur planète. Un beau jour, elle est devenue trop petite pour abriter toute la race humaine. Alors, nos ancêtres se sont lancés à la conquête des autres planètes, puis des autres galaxies. Ils en ont peuplé des millions. Seulement, au fur et à mesure que les hommes étendaient leur domaine, la « Terre » perdait de son importance. Jusqu'au moment où elle a disparu des mémoires, et des cartes spatio-temporelles. Plus personne ne savait où elle se situait, ni comment s'y rendre. Au bout de quelques siècles, on s'est mis à la chercher, parce qu'on voulait connaître le berceau de notre race. Mais personne ne l'a retrouvée. »
« Et vous allez le faire ? » murmura Regina.
« Oui, Mademoiselle. Je vais réussir là où les autres ont échoué. Parce que j'ai un plan. Ce vieil antiquaire l'a gardé pendant longtemps. Avant de l'acheter, je l'ai soigneusement étudié, et je suis certain de son authenticité. Voyez-vous, il est dit que la « Terre » se trouve dans un coin d'une galaxie qu'on appelait jadis la « Voie Lactée ». Mon plan en indique l'emplacement exact. Quant à la « Terre » en elle-même, on dit qu’elle était bleue. Oui, une planète toute bleue, à cause des quantités d’eau qui couvraient la surface. Bien sûr, nul ne sait à quoi elle peut bien ressembler aujourd’hui. On ne sait pas non plus si quelques hommes vivent encore dessus. Aucune importance. Je vais la retrouver. Je vais découvrir et voir ce minuscule endroit où est née l’espèce humaine. »
Zhou-Haï se tut, car il sentait le silence de Maxi.
« Vous avez l’air sceptique, capitaine. »
Maxi s’efforça de se montrer diplomate.
« Voyons, Monsieur, la « Terre » n’existe pas. C’est un mythe, un fantasme. D’ailleurs, beaucoup d’hommes l’ont déjà cherchée : des historiens, des archéologues, des scientifiques, des aventuriers. Ils ont fouillé l’univers entier pendant des siècles et des siècles. On m’a dit qu’ils ont exploré des milliards de galaxies. Et ils n’ont rien trouvé. Alors, ils en sont arrivés à la seule conclusion logique et possible : la « Terre » n’existe pas et n’a jamais existé. Ce fait est désormais admis par tout le monde. »
« Mais je vous dis que j’ai une carte ! Et elle est d’une précision remarquable. Bien entendu, c’est très loin, et il me faudra des années pour y arriver. Mais j’y arriverai, et je découvrirai la « Terre », la planète d’où sont partis tous nos ancêtres. »
« Monsieur, votre vieil antiquaire était un escroc, et j’ignore d’où il a sorti cette prétendue carte. Écoutez, il est encore temps : faites demi-tour et rentrez chez vous. Votre recherche est folle et sans espoir. »
Zhou-Haï écarta les bras, cette fois en signe d’impuissance.
« Capitaine, je ne perdrai pas ma précieuse énergie à tenter de vous convaincre. Mais je vous remercie infiniment d’être venu à mon secours. C’est grâce à vous que je pourrai continuer ce voyage si important pour moi. »
Maxi, lui aussi, préféra renoncer à convaincre son interlocuteur. Ils se séparèrent. Les trois Rangers retournèrent au Duplay pour dormir.
Le lendemain, Maxi décida, par acquit de conscience, de faire une dernière tentative. Il se rendit à nouveau dans l’astronef voisin et se planta devant Zhou-Haï.
« Monsieur, je vous en conjure : abandonnez votre projet fou et rentrez chez vous. »
« Merci pour votre aide, capitaine. Mais je vais poursuivre ma quête. Un jour, je trouverai la « Terre » et je verrai de mes yeux la petite planète bleue d’où est issue la race humaine. »
Ses grands yeux étaient plus écarquillés et plus rouges que jamais. Maxi se posa la question : s’agissait-il d’un génie ou d’un illuminé ?
Il rentra à bord du Duplay. L’astronef se sépara d’eux et s’élança à travers l’espace-temps. Les Rangers le regardaient s’éloigner dans leur écran de contrôle. Regina se tourna vers Maxi.
« Tu crois qu’il trouvera la « Terre ? »
« Bien sûr que non, puisqu’elle n’existe pas. C’est un mythe qui circule de galaxie à galaxie. »
« Mais pourquoi les hommes inventent-ils de tels mythes ? »
« Franchement, je ne sais pas. Les êtres humains ont toujours besoin de s’imaginer des origines fabuleuses, effrayantes, ou simplement amusantes. C’est curieux, mais cela leur donne l’impression de justifier leurs fautes et leurs bêtises. »
« Alors, si la « Terre » n’existe pas, ce pauvre homme va passer sa vie à errer dans l’univers ? »
« Oui, et il mourra probablement dans un coin, sans personne pour lui porter secours. »
« C’est affreux… »
« Je ne sais plus qui disait que l’important dans la vie n’était pas de trouver, mais de chercher. Si l’on veut bien faire l’effort de se placer de ce point de vue, cet homme sera peut-être plus heureux que nous. »
Puis le capitaine reprit sa place devant les commandes.
« Bon, nous avons interrompu notre patrouille et ce n’est pas bien. Repartons. »
Le Duplay fit demi-tour pour franchir la Frontière dans l’autre sens.


Fin.

 

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