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Par Aliana

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Les trois petites pestes
(2/2)

La nuit n'était pas encore achevée et déjà trois torches s'allumèrent, jouant avec les ombres sur le sol recouvert de tapis, faisant revivre, pour un instant, les dragons fixés.
Frottant sa tête contre le visage de Scélia, le chat la réveilla en douceur.
S'étirant, elle ouvrit ses grands yeux verts et observa la chambre, un parfum de fleur y flottait.
- Il est temps de se lever. ronronna le chat. Je crois que tu as de nombreux sorts à réviser avant que le soleil ne se lève. Tu réveilleras ensuite les petites et elles te montreront où se trouve la salle d'étuves pour que vous puissiez prendre un bain.
- Un bain ?
- Le château garde l'eau chaude dans l'étuves et je suis sûr que cela les mettra de bonne humeur.
La mine enjouée de Scélia se renfrogna.
- Et si elle me réservait encore un piège ?
Avec une lueur d'amusement dans les yeux, il répliqua.
- N'ais donc pas si peur. C'est ton travail de les mater. Le maître t'a jusqu'ici protégé, il ne sera pas toujours là.
- Et toi ? Il ferma les yeux pour qu'elle ne puisse lire en eux.
- Moi, je fais partie de lui. Se détournant, il fit quelques pas sur la couverture brodée du lit et disparut.
La jeune fille secoua la tête. Il avait raison. Si le sorcier avait mis en elle autant de confiance, c'était maintenant à son tour de prouver qu'elle en était digne.
Après une courte méditation, elle bondit du lit et sortit son précieux livre de sortilèges de son sac, puis s'asseyant sur un pouf, se mit à les réviser comme chaque matin.
Lorsque le soleil se leva, elle en avait terminé. Elle se prépara à monter les réveiller, mais avant tout comme prudence est mère de sûreté, elle incanta un sortilège de protection général, contre le feu, les attaques mentales et les chocs.
S'étirant une dernière fois, elle enfila une robe serrée à la taille par un cordon et grimpa les marches qui menaient à la chambre des petites.
Dans un vaste lit, qui occupait le fond de la salle, elles étaient toutes les trois endormies.
Scélia s'avança doucement pour ne pas les réveiller.
Pelotonnées sur elles mêmes, les trois enfants dormaient du sommeil de l'innocence. Leurs longs cheveux noirs se mêlant. Celle du milieu dans la position du foetus, les deux autres couchées sur le côté un bras passé au-dessus d'elle comme pour la protéger. Etais-ce la plus fragile ?
Effleurant avec douceur la joue de la plus proche, les trois se réveillèrent en même temps, mais celle du milieu, qui n'avait encore ouvert les yeux, demanda la voix remplie d'espoir.
- Maman ?
Scélia ne sut que répondre, et lorsque la fillette souleva ses paupières et qu'elle réalisa sa méprise, son visage se chargea de fureur, et pointant un doigt sur la jeune apprentie, elle cria.
- MEURT !
Vass détourna son bras juste à temps et Scélia sentit un souffle brûlant lui frôler la joue alors qu'une explosion, derrière elle, retentissait.
Le soleil entra à profusion, et la jeune fille se retournant, vit qu'un pan de mur entier avait disparut, désintégré.
Toutes les quatre étaient blêmes, se regardant mutuellement, finalement, d'une voix très douce, celle qui avait écarté le doigt rageur, demanda à l'adulte.
- Partez s'il vous plaît, nous vous appellerons dans quelques minutes.
Obéissant, Scélia se leva et se dirigea vers l'escalier, lorsqu'elle eut descendu quelques marches, elle entendit étouffer derrière elle de gros sanglots et malgré son envie de la consoler, jugea qu'il valait mieux les laisser entre elles.
S'asseyant sur les marches, elle attendit.
Après un peu de remue ménage, et de multiples conversations à voix basse qu'elle ne pouvait saisir, elles la rappelèrent.
Remontant, elle vit avec surprise, que le mur avait repris sa place. Avais-ce été une illusion ? Pourtant les pierres semblaient plus claires, non, elles avaient bien été remplacées. Lorsqu'elle reporta son regard sur les trois petites, elles se tenaient par la main, face à elle, l'air triste. Celle du milieu avait les yeux rouges.
Avec un grand sourire, Scélia tenta de les dérider.
- Bon, nous allons prendre un bain, on m'a dit que vous me montreriez la salle d'étuves. Elles se regardèrent un instant puis se remirent à fixer la jeune fille, sans qu'un muscle de leur visage n'ait changé.
- On y va ?
Les fillettes ne répondirent, ni ne bougèrent.
Finalement, au bout d'un long moment, celle de droite parla.
- Il faut que vous nous excusiez pour tout à l'heure. Les mains des petites, rendues blanches par la pression qu'elles exerçaient, tremblaient.
- C'est déjà fait. annonça-t-elle avec un grand sourire.
- Nous n'avons rien contre vous, lança celle du milieu avant de rougir violemment. Toutes trois baissèrent les yeux, et la première au bout d'un moment avoua d'une toute petite voix.
- En fait nous ne voulons pas de gouvernante.
- Pour quelles raisons ? Avez vous peur que je ne sois pas à la hauteur ?
Secouant la tête, elles démentirent.
- Que j'essaie de remplacer votre mère ?
Les larmes vinrent aux yeux des petites.
- Non, murmura Vass. Nous ne pouvons vous expliquer la raison. Allons nous laver, Père va nous attendre.
Et avant que la jeune fille ait eu le temps de réagir, elles l'avaient dépassés et dévalaient l'escalier.
Après être sorties de la tour et avoir franchi nombre de portes et de couloirs, elles parvinrent à la salle d'étuves qui s’étendait sur une dizaine de mètres de longueur pour quatre de large.
Les petites se déshabillèrent et entrèrent en poussant de petits cris dans un énorme bassin situé au milieu de la pièce, où tout en jouant, elles commencèrent à se laver.
Scélia voyant qu'elle ne leur était pas utile, se déshabilla à son tour pour rentrer dans un bassin plus petit.
Le silence se fit.
Les fillettes la dévisageaient les larmes aux yeux.
Alors que sur ses lèvres se bousculaient les questions, l'une d'elle se détourna enfoui son visage contre l'épaule d'une autre, qui se mit à lui caresser ses cheveux mouillés.
- Lavez-vous ! Dit cette dernière en lui tournant le dos imité par sa dernière compagne.
Scélia n'apprécia pas le bain. Bien que le château ait tout fait pour lui faire plaisir, que l'eau resta chaude à souhait et qu'elle soit parfumée, il régnait dans l'étuve une ambiance de haine, et la jeune fille se sentit plus encore rejetée qu'à son arrivée.
Lorsqu'elle se sécha, elle voulut en faire autant avec elles mais quand elle voulut les toucher, les petites disparurent.
Se servant du même sort, elle se transporta dans sa chambre.
Utilisant un sortilège d'écoute elle tenta de percevoir ce qui se disait à l'étage, mais rien ne lui parvint.
Prenant son courage à deux mains elle grimpa l'escalier.
Occupées à se sécher, elles ne l'entendirent pas monter. Dès que sa tête parut, les murmures cessèrent et six petits yeux noirs de haine la défièrent.
- Ecoutez, commença Scélia. Je ne suis pas votre ennemie ! Quand comprendrez vous que j'essaie de mon mieux de vous servir.
- Nous ne voulons pas de vous ! Partez !
- Que vous vouliez ou pas, je resterais !
- C'est ce que vous croyez ! lança une autre avec un regard maléfique.
- Tant que votre père m'acceptera, je ferais tout pour ne pas le décevoir, et que vous y teniez ou pas, je serais votre gouvernante.
- Ah oui ? lancèrent-elles de concert.
Scélia sentit en elle s'insinuer la peur à son état brut, la paralysant, entravant sa respiration, liquéfiant son courage.
Les trois petites filles s'approchèrent lentement.
Une sueur moite et glaciale coulait le long de son épine dorsale. Serrant les poings, elle prépara un sort de défense.
Elles la cernèrent et se donnant la main se mirent à tourner autour d'elle en chantonnant des paroles incompréhensibles.
Malgré ses protections magiques, Scélia sentait grandir en elle une puissance monstrueuse, comme visqueuse, qui lui recouvrait la peau et pénétrait en elle.
Au bout de quelques secondes, elle sentit ses dernières barrières tomber et les mains croisées sur la poitrine, à leur merci, s'aperçut qu'elle n'était plus capable d'un seul geste, ni même de crier.
Les enfants se dévisagèrent amusées, puis se postèrent face à la jeune fille.
- Croyez vous que Père la voudrait encore si elle, la gamine eut une moue amusée et brandit vers elle son index droit où une petite flamme bleu brillait… Si elle ne pouvait plus parler.
La flamme quitta le doigt et frappa Scélia en plein visage, elle sentit sa gorge brûler et se contracter, puis plus rien.
- Et si elle perdait la vue, renchérit une autre, je suis sûre que Père ne voudrait jamais d'une aveugle. Que ferait-il d'un poids mort ?
Toujours immobilisée, elle vit une petite flamme rose se former et foncer vers elle avant d'exploser devant ses yeux.
Une brûlure atroce la déchira et un voile sombre recouvrit sa vision.
- Voilà qui est bien, lança la dernière voix, mais, vous savez, si elle écrivait elle pourrait tout révéler et on ne voudrait pas être punies, non ?
- Non ! répondirent les deux autres en chœur.
- Alors que faire ? lança la première avec une innocence feinte.
- On pourrait lui supprimer le sens du toucher ?
- Oh oui ! Oh oui ! s'exclamèrent les deux autres en battant des mains.
Scélia sentit l'engourdissement gagner ses doigts, puis remonter le long de ses jambes, de ses bras pour atteindre sa tête en une explosion de douleur, elle ouvrit la bouche pour hurler sa souffrance mais rien ne sortit et elle s'affaissa sur le sol.
Une voix soudain plus proche lui murmura à l'oreille.
- Nous n'avons plus besoin de t'immobiliser, nous pourrions t'enlever les trois autres sens, l'ouïe, le goût et l'odorat, mais ce ne serait que pure cruauté.
- La seule chose que nous désirons c'est que tu partes, comprends-tu ?
La jeune fille secoua la tête en signe d'assentiment.
- Bien, mais pour toute ta résistance tu mérites une petite leçon supplémentaire.
Une douleur colossale parcourut son corps pendant quelques secondes, et prise de convulsions elle ne pût empêcher son corps de subir les spasmes que la souffrance imprimait sur ses nerfs.
Lorsque ce fut fini, une petite voix dénuée de toute méchanceté lui murmura à l'oreille.
- Nous espérons que ce petit avertissement t'auras suffi. Dans ton intérêt, nous te conseillons de partir. Fais-le dès aujourd'hui, après le petit déjeuner, c'est un conseil d'amies.
Puis trois petits rires odieux éclatèrent et la jeune apprentie entendit décroître les pas rapidement.
Avachie sur le sol froid, les muscles tous endoloris, nauséeuse et agressée par de violents maux de tête, elle sentit peu à peu des fourmillements parcourir ses doigts, tandis que le noir qui recouvrait son esprit se dissipait au fur et à mesure que sa vue s'éclaircissait.
Malgré les élancements de douleur qui continuaient de parcourir son corps meurtri, elle ne put s'empêcher de pleurer de joie et de soulagement et un rire qui bien qu'encore rocailleux lui appartenait, s'échappa de ses cordes vocales blessées.
Lorsque quelques minutes plus tard, elle put enfin se relever, elle regagna sa chambre où elle appliqua sur ses muscles douloureux un baume apaisant, puis remettant un peu d'ordre dans sa tenue, elle descendit dans la salle de repas.
Les trois enfants installés auprès du feu, jouaient avec des tisonniers.
Pétrifiée, sur le seuil de la porte, Scélia ne pouvait faire un geste. Pratius arrivant à cet instant se mépris.
- Adorables n'est ce pas ? murmura t-il à son oreille.
Scélia sursauta et se retourna.
- Par tous les Dieux ! s'écria le vieil homme. Que vous êtes donc pâle ! Et ces cernes ! Votre lit est donc si inconfortable ?
Baissant les yeux, la jeune fille secoua la tête.
- Père ! Père ! s'exclamèrent les trois fillettes en se précipitant dans ses robes.
Avec un sourire, il les accueillit, puis les repoussa et leur demanda d'un ton qui ne laissait pas la place au mensonge.
- Lui auriez vous fait des misères ?
Les enfants rougirent, puis la moins timide relevant ses beaux yeux noirs vers ceux cendrés de son père, lui dit de la voix douce qu'elle lui réservait.
- Demandez-le-lui. Vous verrez.
Se retournant vers l'apprentie, il l'interrogea du regard, mais elle les yeux toujours baissés se mordit les lèvres.
Au bout d'un long moment, elle dit d'une voix tremblante.
- Je ne me sens pas à la hauteur. Mon ancien maître me manque, ainsi que mes amis. Je désire rentrer.
Il lui souleva d'un doigt le menton et l'obligea à la regarder dans les yeux.
- Est-ce bien vrai ?
Les yeux emplis de larmes, elle acquiesça.
- Je suis désolée de vous décevoir.
- Eh bien puisque c'est ainsi, passons à table ! lança t-il d'un ton dur.
Sous le regard triomphant des trois monstres, l'âme en peine elle s'assit face à l'homme et toucha à peine aux mets délicieux qui lui étaient offert.
Lorsqu'il eut terminé, il lui lança furieux.
- Vous feriez mieux de manger ! Vous aurez besoin de toutes vos forces pour rentrer.
Elle fondit alors en larmes et s'enfuit de la table, derrière elle le raclement de la chaise massive du sorcier fut le seul adieu de sa part.
A peine était-elle entrée dans sa chambre qu'elle entendit un feulement furibard.
Se retournant, elle vit deux yeux jaune briller dans la pénombre. En deux bonds Gioto fut devant elle.
- POURQUOI ! Hurla t-il, POURQUOI !
Tournant dangereusement autour d'elle, il se mit à l'injurier, à la submerger de reproche et désespérée, elle s'effondra à genoux.
- Je ne peux pas ! gémit-elle. Elles sont trop forte.
Cessant de tourner, il la fixa droit dans les yeux.
- Que t-on t-elles fait ?
Scélia détourna la tête.
- Que t-on t-elles fait ! répéta-il plus durement, puis devant l’absence de réponse, il bondit sur ses genoux et lui planta ses griffes dans les cuisses. Rouvrant les yeux sous la douleur, l’apprentie senti l’esprit du chat tenter de pénétrer en elle. Elle voulu résister, mais la volonté de l’animal était bien plus forte. Serrant les poings, elle fut submergée par la douleur.
Pénétrant en son âme, il y lut comme dans un livre ouvert.
Quand ce fut terminé, il ferma ses paupières un instant puis souffla dans un murmure.
- Dans dix minutes descends à la bibliothèque ! Puis lui tournant le dos, il disparut dans l'escalier en deux bonds.
Après avoir séché ses larmes et refait son baluchon, elle descendit.
Frappant à la porte, Scélia attendit
- Entrez !
Obéissant, elle pénétra dans la pièce plongée dans la pénombre par l'absence de torche, le soleil déjà haut, éclairait, par les interstices creusés dans le mur, les rayons surchargés d'ouvrages rares. Une bonne odeur de papier vieilli flottait.
Déposant son sac près de la porte, elle avança.
Le sorcier se tenait debout, près de la table massive surchargée de livres aux couvertures de cuir usé. De profil, il semblait fixer le sol.
- Approchez ! tonna t-il sans la regarder.
Contournant la table, elle obtempéra. Lorsqu'elle fut à sa hauteur, elle vit les trois petites en larmes, dissimulées par les livres, elle ne les avait pas distinguée au premier abord et sursauta.
Gioto se tenait impassible, au pied du vieil homme qui les fusillait du regard.
- N'ayez plus peur, dit-il d'une voix calme. Elles ne vous feront plus aucun mal. Je leur ai retiré tous leurs pouvoirs en leur mettant ces médaillons. Ne les leur ôtez pas. Jamais ! Sous aucun prétexte. Désormais, elles seront plus que dociles.
- Père ! supplia l'une d'elle.
Une violente gifle fut sa seule réponse.
- Quand je pense ! siffla t-il hors de lui, Que vous avez chassé les autres jeunes femmes en usant de tels moyens.
Vous n'êtes que cruauté et méchanceté. J'ai fermé les yeux trop longtemps en prenant ceci pour un jeu, mais ce n'en est pas un. J'ai sondé Scélia et elle a tout pour être une bonne gouvernante. Et il en sera ainsi. J’ai dit !
Se tournant vers la jeune fille, il lui dit avec plus de douceur.
- Excusez ces petites pestes, mais désormais, je tiens à ce que vous fassiez leur éducation.
Désignant d'un geste large les immenses étalages recouverts de précieux écrits, il continua.
- La bibliothèque est votre. Et s'il m'arrivait quoi que ce soit, les trois fillettes éclatèrent en sanglots, les ignorant il poursuivit. Je vous nomme tutrice de mes trois filles et légataire jusqu'à leur majorité de tout ce qui se trouve dans le château. Au déjeuner, je vous donnerais tous les papiers légalisant la chose.
Précédé du chat, il avait gagné la porte puis sur le point de la refermer, se retourna et lança à ses filles sans la moindre trace d'amour.
- Soyez honteuses. De votre mère vous n'avez que l'apparence !
Le claquement de la porte fut suivi d'un long silence. Les petites aux derniers mots s'étaient tues et étaient devenues livides, leurs regards brûlants étaient restés fixé sur la porte qui s'était refermée sur leur père, immobiles tels de magnifiques statues comme si ces ultimes paroles avaient brisé en elle quelque chose de définitif.
Scélia, le visage empourpré, ne savait comment réagir.
Bien sûr, elles n'étaient plus capables de magie, mais après l'humiliation qu'elles avaient subies, elles ne lui en voudraient qu'encore plus et trouveraient sûrement d'autres moyens pour se venger.
Les observant à la dérobé, elle vit sur leurs visages toujours rivés à la porte, une tristesse si poignante, si désespérée que son cœur se serra, mais la méfiance l'emporta et prudemment, elle décida de les laisser quelque temps seules. Reculant d'un pas, son geste sembla débloquer le temps. Se ruant vers elle, elles se jetèrent à genoux, parlant toutes en même temps, incapable d'aligner deux paroles de suites, la voix noyée de larmes.
- Empêches le !
- Il faut l'arrêter !
- Il n'a pas compris !
- Il va le faire !
- Tu es la seule...
- Aide-nous...
- Tu es notre...
- Qui puisse l'arrêter.
- Je t'en prie...
- seul espoir...
Levant les bras elle leur imposa le silence en criant plus fort qu'elles.
- Cela suffit !!
Muettes, les trois fillettes fixaient leurs yeux rougis, sur la jeune apprentie.
- Qu'une d'entre vous s'explique clairement, mais je vous avertis que je suis sur mes gardes et avant tout qu'elle se présente.
L'une d'entre elle se leva et s'essuya de la manche, les joues et les yeux.
- Je suis Vass. dit-elle d'une voix tout à fait calme. Ecoutez, comme nous vous l'avons déjà dit, nous n'avons rien contre vous. Nous ne voulions pas de gouvernante car, elle jeta un rapide coup d’œil vers ses sœurs qui se levèrent et l'encadrèrent pour lui donner la main afin de l'assurer de leurs soutiens.
- Car, reprit-elle, les larmes inondant de nouveau ses pâles joues blanches, notre père n'a pas supporté la mort de notre mère. Il y a six mois il a décidé de la rejoindre, et depuis il recherche une gouvernante pour se charger de nous.
- Nous ne lui suffisons pas. Il l'aime trop.
- Il veut mourir.
- Qu'est ce qui me prouve que cela est vrai ? demanda Scélia d'une voix incertaine.
- Lisez en moi ! lança Vass.
- Tu sais très bien que je ne peux pas. Un adulte peut supporter l'épreuve mais pas une enfant. La souffrance serait vraiment trop forte.
- LISEZ EN MOI ! hurla la petite. JE NE VEUX PAS QU'IL MEURE ! Elle s'effondra à genoux. A quoi cela nous servirait-il de vivre si nous ne l'avions plus auprès de nous, lâcha t-elle entre deux sanglots.
Et si c'était du bluff. Scélia s'agenouilla.
- Ecoute. Je vais te lancer un sort de force qui te fera résister, mais il faut absolument que je sois sûre de ce que tu avances, tu comprends ?
Elle acquiesça et ferma les yeux. De quelques paroles elle renforça la résistance de la petite, puis d'une petite phrase, elle pénétra dans son esprit. Lorsqu'elle revint de son voyage Vass avait perdu conscience, la ramenant à elle, elle lui sourit.
Otant les médaillons qui leur enlevait tout pouvoir, elle les libéra.
Dardant leurs petits yeux affligés vers elle, les petites filles attendaient une réponse.
Scélia mesurait leur peine et la confiance qu'elles plaçaient en elle.
Se relevant elle appela.
- Gioto.
- Non ! Gémirent les fillettes, mais d'un geste et d'un sourire, elle les rassura quelque peu.
Le chat apparut. La dévisageant un instant, il sauta sur la table pour être à sa hauteur.
- Tu m'as appelé ? Avisant les trois colliers dans sa main, il feula. Pourquoi ?
- Ecoute moi ! Dit-elle d'un ton sans réplique. Avant de porter le moindre jugement, je désire que tu m'accordes quelques instants.
- J'espère que ton excuse, pour avoir désobéit au maître, est à la hauteur de ta négligence.
Scélia s'empourpra mais ne faillit pas.
- Connais-tu bien Pratius ? Il eut un petit ricanement.
- Quelle question idiote !
- Connais tu l'amour qu'il porte à sa femme ? Méprisant le chat répondit.
- Il est incommensurable. Où veux tu en venir ?
- Jusqu'à la mort ? Interrogea Scélia d'une voix douce.
Les yeux du félin se plissèrent.
- NON ! hurla t-il. Jamais il ne ferait ça. Sa voix tremblait.
- Lis en moi ! répliqua la jeune fille. Lis ce que j'ai lu dans l'esprit de Vass.
- Tu n'aurais pu lire dans l'esprit d'une enfant ! C'est impossible !
- Elle était prête à donner sa vie. Lis en moi !
Gioto plongea son regard pour la deuxième fois dans l'âme pure de Scélia et lorsqu'il se retira, un miaulement déchirant s'échappa de sa gorge.
- Et il ne sait pas que vous savez ?
Elles dénièrent d'un signe de tête.
- Aide-nous ! demandèrent les quatre humaines d'une seule voix. Aide-nous !
Le chat ferma les yeux et indiqua un livre sur une des étagères très haut placé.
Aidé d'une échelle que les petites tenaient, Scélia y grimpa et saisit l'ouvrage.
- Maître Pratius à décidé de te donner les documents signés de sa main au repas de midi. Je crains, il détourna la tête, je crains qu'il ne veuille partir ce soir.
Les trois petites gémirent.
- Cessez de pleurnicher ! lança t-il furieux, nous aurons besoin de toutes vos forces.
- Qu'allons nous faire.
Il hésita un moment, puis répondit.
- Nous allons appeler le fantôme de votre défunte mère.

* * *

Midi sonna et Scélia arriva accompagnée des trois petites. Alignées, polies, revêtues de leurs plus beaux atours elles s'inclinèrent à l'arrivée de leur père.
Dans leur regard, la peur se mêlait à l'espoir. Elles avaient revêtu les colliers, elles n' avaient plus besoin de magie.
Les plats furent consommés dans un profond silence, entrecoupés de temps à autres par des compliments qu'adressait le maître des lieux à la jeune apprentie.
- Vous avez, en une matinée, réussit à leur apprendre ce qu'en quatre ans je n'ai pu faire.
- Elles l'ont fait pour vous plaire, lança t-elle d'une voix tremblante. Elles vous aiment beaucoup.
Il eut un pauvre sourire et murmura.
- Je sais. Il tira d'une poche interne une liasse de document qu'il lui tendit.
- Pourquoi tant de précipitation ? demanda t-elle d'une voix dure.
- Pourquoi pas ?
Les fillettes remuaient sur leurs chaises. Tass était prête à fondre en larme. D'un regard, Scélia les ramena au calme.
Gioto entra dans la salle et langoureusement s'approcha du feu.
Posant les documents sur la table, il s'exclama pour détourner la conversation.
- Te voici, paresseux ! Où étais-tu toute la matinée ?
- J'avais à faire ! Répondit-il sèchement.
- Est-ce une façon de se comporter face à son maître ? Interrogea durement le vieil homme.
- Est-ce une façon pour un maître de se comporter ? répliqua le chat du tac au tac.
Ses yeux lançaient des éclairs et son pelage se hérissait sur son dos.
- Nous reverrons ça plus tard, lança Pratius furibard.
- Non ! Maintenant ! rugit l'animal.
- Comment oses-tu !
- Comment osez-vous ! feula Gioto en secouant la tête pour chasser les larmes qui lui troublaient la vue.
Les trois fillettes s'étaient levées et se serraient près de Scélia, caressant distraitement l'une d'elle et une main sur l'épaule d'une autre elle relança.
- Oui ! Comment osez-vous faire si peu cas de vos enfants, pour mettre en avant votre propre égoïsme ?
- De quoi parlez-vous ? interrogea le sorcier.
- De Fionella. Vous vouliez trouver une gouvernante pour qu'elle s'occupe de vos enfants pour la rejoindre dans la mort ! Je refuse la place.
- Vous ne vous rendez pas compte de tout ce qui vous tends les bras, le pouvoir, la magie. Vous êtes si jeune ! N'avez vous jamais rêvé d'être la plus grande sorcière de tous les temps !
- Si, mais pas à ce prix ! Je regrette !
- Dans la vie il faut faire des choix ! Réfléchissez, je ne vous donnerais pas de deuxième chance !
- Je refuse ! C'est tout réfléchis !
- Dans ce cas, reprit-il d'une voix blanche, je trouverais quelqu'un d'autre !
- Père ! gémirent en chœur les trois petites. Il ferma les yeux et ramassant les documents se leva.
- Croyez-vous que votre femme accepterait de sacrifier ses filles pour vous revoir ? Croyez-vous que Fionella vous donnerait sa bénédiction ? implora Scélia le visage ruisselant de larmes.
Pratius ouvrit les yeux et les plongeant dans le feu, laissa échapper dans un murmure.
- J'ose le croire !
- Eh bien tu as tord mon époux, lança une voix douce et chaleureuse.
Se retournant d'un bond, il vit dans le paysage familier de la salle, sa femme s'approcher.
- Fio...
Il ne put en dire plus, terrassé par l'émotion.
- Mon amour. Je n'ai nul besoin de ton sacrifice. Nos enfants ainsi que Gioto et la jeune fille que tu as engagée, ont tout à l'heure invoqué les puissances célestes pour qu'elles me laissent revenir.
- C'est impossible ! Il secouait la tête comme pour chasser une illusion. Jamais elles n'auraient eut la force. Jamais elles n'auraient pu maîtriser de tels déferlements de puissance.
S'échappant de l'illusion, son corps sembla sortir du mur mais garda toutefois une transparence indéniable.
- Elles étaient toutes prêtes à faire le sacrifice de leur vie. La pureté de leurs âmes les a sauvés, et désormais je resterais à vos côtés jusqu'à ta mort. Qu'est ce qu'une vie humaine à côté de l'éternité de repos qui nous attendra après. Mais je t'en conjure, ne raccourcis pas le temps qui t'es imparti. Chaque moment est précieux et ne peut se rattraper.
Se retournant vers les filles que le chat avait rejoint, il demanda.
- Me pardonnerez vous ?
Scélia allait ouvrir la bouche, quand les triplées se tournèrent vers elles comme une seule et même personne pour lancer mutine.
- A la seule condition que Scélia nous pardonne toutes nos méchancetés.
Avec une moue douteuse la jeune fille demanda.
- Je vous ais déjà pardonné, mais recommencerez-vous ?
Elles se concertèrent rapidement du regard, puis la dévisageant avec le sourire de l'innocence, d'une seule voix lancèrent.
- Bien entendu !
Tous explosèrent de rire et de joie.


Fin.

 

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